Au jour le jour, Rodin, avons-nous dit, se complaît à noter des
impressions; il les note d’après nature, d’après toute la Nature; et,
chapitre par chapitre, le tout compose l’œuvre d’un poète.
Nous avons choisi quelques-unes des fleurs de cette rare corbeille, mais
nous n’avons pas voulu les séparer à la façon d’un botaniste; nous les
avons, au contraire, mêlées, pour mieux rappeler qu’elles furent ainsi
cueillies, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, et toutes, à la fin
de la journée, réunies en gerbe.
C’est ainsi que l’on trouvera des «Pensées» sur la statuaire, sur des
paysages, sur les femmes, sur la vie.
Voici ces «Pensées» que Rodin qualifie lui-même de notes d’album.
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_Ce réveil_:
Le matin vierge se retire, sa pudeur s’évanouit: le soleil avance. Ces
grands arbres ont comme feuillage des petits nuages. Un coq chante pour
saluer. Une femme passe: elle porte dans ses bras un tout petit enfant;
elle me l’offre comme salutation amicale. Elle donne le bonheur par ses
yeux. Il est consolant de voir de l’enthousiasme.
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_Intimité_:
«J’aime la grâce du XVIIIe siècle. J’aime la sécurité des
modestes artistes. Comment ne l’aimerais-je pas, c’est elle qui m’a
fait vivre! J’y trouve une aide à mon talent; j’y trouve déjà des
souvenirs heureux. Rappelons avec reconnaissance ce que nous savons
du charme de la vie aux siècles précédents. Ne laissons pas que des
critiques de nous; faisons quelque chose qui ne se vende pas, qui ne
soit pas pour l’éloge, qui reste!...»
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_Parterre_:
«La beauté des fleurs; leurs mouvements comme nos mouvements expriment
leurs pensées.»
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«Les mouvements marquent la folie de la fleur, sa vieillesse.»
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_Cette petite statue dans le jardin_:
«Ce petit antique qui serait Louis XIV...»
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_Simple note_:
«Un bouleversement de beauté dans ces nuages éclatants.»
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_Dans le jardin de l’hôtel Biron_:
«Le ciel est comme un lac bleu semé de nénuphars, les nuages. Il y a
une telle abondance de beauté, un tel bouleversement des forces qui
s’épanouissent, nuages, arbres; l’hiver était il y a quinze jours mêlé à
cela.
«Assis au pied des marches de l’hôtel, mes yeux ne rencontrent que la
grâce Régence, la sphère Louis XIV des Invalides.
«Assis et entouré de lumière, je supporte la beauté dans tous ses rayons.
«...N’être pas venu à la vie et être resté dans le néant, ne jamais
avoir vécu... quelle morne misère!
«Ici, le carré s’ouvre; ce mur massif de verdure, arbres chandeliers à
sept branches portant des fleurs au lieu de bougies; la haie haute et
amie est dessous. Tous ces dessins confondus m’entrent et me pénètrent
au fond. Ce n’est plus un dessin linéaire, c’est l’action,--l’action de
tout sur moi.»
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_Ce cri_:
«Comme on doit être ménagé de la vie, de cette œuvre, de ce
chef-d’œuvre! Mais on le détruit, c’est la mode. Comme les nègres qui
courent après l’eau de feu. Le poison est notre désir, celui de l’envie,
quand il y a un ciel et des arbres pour tous.»
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_Lumière_:
«Le soleil, l’époux radieux, a maintenant l’avantage de ce délicieux
printemps qui sera moins parcimonieux...
«J’ai été obligé de fermer les yeux de trop de lumière; et chaque fois
que je les rouvre, je suis assailli par cet amour immense de la Nature
qui se montre à demi. Mais quand vous l’aimez, elle pénètre le poète.»
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_Ces cris_:
«La Foi moderne protège et conserve l’âme antique.»
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«Comme mon cœur a senti le respect pour ce monde dont je fais
partie!»
_Fleurs_:
«Elles marquent, par des bras et des mains, des profils parlants et
désignants.
«Aujourd’hui, elles sont relevées comme des candélabres.
«Elles s’offrent à tenir des lumières. Une seule est tombée droite, tête
en bas, comme un serpent.»
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_Paysage_:
«Les tilleuls d’hiver coupés sur la place de l’Église. Tout près, la
multiplicité de ces vies abandonnées, feuilles mortes comme les morts
des batailles.»
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_Ces paysages encore_:
«Barbarie de ne savoir se servir de ses yeux. La route gracieuse qui
plus loin se détourne; l’étang et son joli geste circulaire à travers
les arbres.»
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«Ces frottis rugueux, épineux, sont des arbres à l’horizon; sur une
bande de ciel, la misère des arbres.»
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«Roulent des nuages lourds...»
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«Arbres d’une douceur de convalescence...»
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«La jeunesse du ciel sur ces arbres encore endormis.»
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«C’est une fresque de l’Angelico, le contour se dissout dans le bleu
céleste...»
[Illustration: DESSIN AQUARELLÉ