Et puis, il y a, à l’hôtel Biron, quelques-unes de ses propres
œuvres, et elles suffisent, celles-là, pour former la plus
inestimable des collections. J’ai vu bien des saisons à l’hôtel Biron.
J’y ai vu le printemps et tous les pommiers du jardin en fleurs; j’y ai
vu l’automne, et aussi l’hiver et encore l’été, au moment où la terre
sue vraiment une verdure grasse et éclatante; eh bien! toujours, j’ai
compris que Rodin devait venir ici et y travailler. C’est bien là la
demeure tranquille d’un maître épris de solitude.
Oh! sans doute, on ne l’accorde guère à Rodin, la solitude! On abuse
de son extrême politesse, de sa bienveillance, de sa peur de refuser
un visiteur. On répète aussi qu’il ne se tint point toujours à l’écart
des obligations mondaines; on va jusqu’à lui reprocher quelques
sympathies--sont-ce même des sympathies?--pour des politiciens; mais si
l’on savait combien de gens sont venus à lui, alors qu’il n’allait pas à
eux! et que l’on fasse le compte des commandes qu’il reçut de l’État, on
sera stupéfait d’avoir un chiffre inférieur à celui qu’obtinrent tant de
sculptiers attachés d’antichambre!
Les poètes eux-mêmes ne l’estimèrent pas. Léon Dierx répétait: «Rodin!
je ne comprends pas!»; et, un jour que quelqu’un voulait présenter
Rodin à Leconte de l’Isle, le second olympien laissa tomber, solennel:
«Inutile, monsieur! En fait de sculpture j’en suis resté à Phidias!»
Ne nous étonnons donc pas de sentir que Rodin conserve en lui son
âme ingénument passionnée. Pourquoi la montrerait-il? Il aime la
sculpture d’un tel amour qu’elle lui a tout pris: cœur et cerveau.
Ne nous flattons même pas d’une courte amitié d’un tel homme pour l’un
quelconque d’entre nous; elle n’existe pas. Si chaque homme, au fond,
est un isolé, Rodin, lui, est emmuré, inaccessible. Si, pour toutes les
choses quelconques de la vie, il est «facile à conduire», son cerveau
est puissamment armé pour la sculpture, cette autre «divine amante»!
Nul n’a plus volontiers donné ses œuvres. Une fois créées, elles
semblaient ne plus compter pour lui; et cela encore fut longtemps un
étonnement. Car on sait qu’il n’en va point ainsi dans la cohue des
peintres et des sculpteurs. Ou ils tiennent, ces gens, comme à des
fétiches, à leurs plus dénuées productions, ou ils ne consentent à les
céder qu’à un prix qui permettrait presque d’acquérir un Velazquez ou un
Puget. Le cliché: «artiste, esprit large», dans sa vulgarité indéniable,
est singulièrement désuet. Il faut s’incliner devant les plus basses
œuvres de ces gens-là, se sacrifier pour elles, et, bien entendu,
ensuite, s’attendre à être couvert d’injures. Baudelaire, avisé, donnait
aux peintres des «cervelles de hameau»; ils ont aussi des cœurs de
goujats!
Et encore comme il donnait, sans le plus simple examen, Rodin! C’est
ainsi que nous avons vu un sculptier, qui avait reçu de Rodin son buste
de Dalou (un de ses plus incontestables chefs-d’œuvre), tailler dans
le marbre un autre buste de Dalou, _de son cru_: les deux bustes, le
chef-d’œuvre et le «navet», _l’un à côté de l’autre_! Après cela,
n’est-ce pas?...
Oui, Rodin donnait! ou... on le dévalisait! Le plus pillard de tous,
ce fut ce critique d’art, arrivé par un drolatique stratagème à une
fonction officielle, et qui, dans son désir d’accumuler chez lui des
œuvres de Rodin, allait jusqu’à lui attribuer des vases entièrement
exécutés par un autre sculpteur.
Des pillards! Il y en eut bien d’autres, d’ailleurs; et nous regrettons
vraiment de ne pouvoir citer le nom de ce notoire collectionneur
qui, après avoir fait faire des dessins à Rodin, tricha--le mot est
exact!--sur le nombre fixé, afin de pouvoir dérober au maître,--alors
peu fortuné--quelques francs, destinés sans doute à la perpétration d’un
autre vol.
Ah! disons-le, Rodin n’eut guère à se louer des amateurs! Si l’État
français le traita, jusqu’à ce jour, avec la plus extrême sévérité,
ces négriers qu’on appelle conservateurs, amateurs ou connaisseurs, ne
furent pas plus tendres. Il faut entendre Rodin raconter--sans amertume,
je vous assure!--tout un ensemble de sales histoires pour accorder une
confiance limitée à ces pirates. C’est l’un d’eux qui bave encore contre
Rodin, parce que celui-ci n’a pas voulu lui donner un «amas d’œuvres»
pour son musée! Combien c’est touchant!
Avec quel préférable plaisir nous avons passé tant de fins d’après-midi
là-bas, dans la grande chambre de l’hôtel Biron, à la lueur des bougies!
Grande chambre, où Rodin se tient habituellement, vaste cabinet de
travail plutôt, où il a tapissé tout le pourtour des murs de nombreux
dessins à la mine de plomb; où il a fait venir aussi de l’atelier des
praticiens, situé tout à côté, des statuettes de plâtre, des marbres et
des bronzes. C’est là, qu’à la nuit tombée, nous avons souvent écouté
Rodin. Alors il ne parlait plus de toutes les saletés du monde; il vous
avait oublié tous les sots, tous les malpropres; il nous disait toutes
ses admirations pour telle œuvre vue en voyage ou que lui avait
révélée une photographie. Il était si éloquent, si précis, si affirmatif
que l’on ne pouvait pas ne point le suivre. Et que de chefs-d’œuvre
inconnus il découvrait ainsi, ou qu’il commentait d’une manière tout à
fait nouvelle!
Des fins de journée d’hiver, quand le poêle de faïence craquait, si par
hasard personne ne venait, il nous était donné d’entendre de pénétrantes
réflexions sur l’art universel; car jamais barbacole en Sorbonne n’eut
son langage imagé, tout fleuri d’épithètes, qui dresse l’œuvre dans
toute la plénitude de son caractère.
Ah! le livre sur les musées italiens que Rodin nous donnerait, s’il
voulait nous le donner! s’il avait surtout le temps de le dicter; si sa
sculpture ne lui prenait pas toujours le meilleur temps de sa vie!
Nous pensions, en l’écoutant: c’est étonnant ce que Venise, Rome,
Florence et Naples supportent de sottises de professeurs et de
voyageurs! Les Futuristes ont raison, certes, quand ils demandent
qu’on détruise de tels prétextes à de si accablantes âneries! Voici
Venise, assaillie par les alertes pourchas des amants; voici Rome, qui
dégonfle les borborygmes de l’enthousiasme; voici Florence, qui sue
l’ennui des touristes; voici Naples, qui crève de la putréfaction des
«porcs» cosmopolites! Elles sont maintenant inabordables, ces quatre
villes; Marinetti a raison de les appeler «des plaies pourrissantes
de l’Italie». Si, encore, on y trouvait, à un moment, la solitude
partielle, la tranquillité relative; mais non, les agences vomissent
sempiternellement des tribus de crétins, des hordes de mufles, des
troupeaux de Canaques. Impossible de s’arrêter quelque part et de
regarder en paix. Dépouillé par les cicerones et autres mendiants
transalpins, harcelé par les voraces mouches des agences, il faut
toujours battre en retraite, fuir, ou, résigné, macérer dans les
excréments de la caravane. C’est gai!
La forte pénétration de Rodin, heureusement, nous entraînait bientôt
loin de là. C’était maintenant un merveilleux commentaire, à mots
coupés, qui _situait_ une œuvre dans l’histoire de l’Art; et je ne
sache pas, par exemple, que quelqu’un ait jamais expliqué comme lui la
toute puissante originalité du Bernin, qui a pu, dans des chapelles
de Rome, à l’insu de la clairvoyance des prêtres, placer des statues
«saturées» de la plus vigoureuse sensualité!
Bien mieux, des artistes que nous avons, nous, cessé d’admirer: Gustave
Doré et Meissonier, par exemple, Rodin trouve, pour les défendre, des
mots qui sont presque convaincants. Il est certain que le premier
eut une alerte imagination; mais c’est son dessin mou, son dessin de
procédé, qui nous afflige. Avec Dante, il est mal à l’aise, dessinant
des personnages sans caractère et trop uniformément semblables; avec
Balzac, il ne réussit pas mieux, car il reste tout au bord d’un
romantisme truculent que Victor Hugo, dans ses dessins, avait déjà
fortement entamé.
Pour Meissonier, nous fûmes vraiment surpris d’entendre Rodin célébrer
_La Rixe_, un soir que nous le reconduisions à la gare des Invalides;
Meissonier, c’est-à-dire le peintre qui ne connut jamais le mouvement;
et c’était le sculpteur du mouvement qui nous disait: «Mais si,
Meissonier a créé de la vie, des gestes. Plus tard, on lui rendra cette
justice!» Allez donc vilipender après cela les opinions des bourgeois!
[Illustration: HOTEL BIRON. UNE SALLE DU REZ-DE-CHAUSSÉE]
Avouons, pourtant, que Rodin est autrement éloquent et persuasif,
lorsqu’il s’agit de Puvis de Chavannes.
Il nous a dit souvent: «J’aime sa sérénité, sa tranquillité méditative
devant la vie. Il a repoussé l’angoisse du mystère et toutes ses figures
sont animées d’un grand bonheur intérieur, qui ne se trahit jamais par
des cris et par des gestes violents. Et comme il savait transposer tous
les décors! Bien des fonds de verdure du Bois de Boulogne sont devenus
des paysages appropriés à ses graves figures. Ah! c’est un très grand
peintre, et c’était un homme de manières exquises. Aussi, j’ai eu un
chagrin véritable le jour qu’il n’accorda point son estime à son propre
buste que j’avais exécuté. Si, depuis, ce chagrin s’est adouci, c’est
que j’ai fortement pensé que la princesse Cantacuzène avait pesé sur son
opinion.
«Du reste, je n’ai jamais eu de chance avec tous mes bustes. Victor
Hugo, Falguière, Rochefort même, tous me donnèrent de peu réconfortantes
paroles. Est-ce que je suis un juge d’instruction trop implacable qui
note toutes les tares d’un visage? Je ne sais pas!»
Et la série... continue! Oui, c’est le tour de Clemenceau qui refuse
de laisser exposer son buste par Rodin. Et pourtant, que de gens, sauf
Clemenceau, trouvent cette œuvre admirable!
Claude Monet, Jules Desbois et tant d’autres artistes en ont été
fortement impressionnés, et nous nous souvenons d’avoir causé la même
surprise émerveillée en montrant ce buste sans pareil à M. Aristide
Briand.
Seul, Clemenceau persiste, lui, à ne point se trouver «plaisant» en
ce buste. Les masques chinois qu’il posséda jadis le hantent. Il les
retrouve partout. Cependant, on sait que Clemenceau n’a rien, vraiment
rien, d’un masque chinois ou tartare!--et c’est pourquoi nous pensons,
nous, qu’il glorifiera un jour ce buste, qui, pour le moment, darde
son «regard de tigre» dans cette paisible jungle qu’est la rotonde de
l’hôtel Biron.
Et Clemenceau fera même bientôt amende honorable, parce qu’il n’est pas
possible qu’il ignore plus longtemps tous les nombreux bustes que Rodin
exécuta. Et, aussi bien, sur ce point même, personne ne conteste plus le
génie de Rodin. Rappelons-nous les bustes Dalou, Falguière, Guillaume,
Shaw, Sada Hanako, Fenaille, de Nosti, Fairfax, Henry Becque, duc de
Rohan, Mirbeau, Geffroy, Ryan, etc., etc. Accordons que Rodin, tout de
même, doit, mieux que quiconque, avoir une opinion lucide, formelle. Or,
le buste de Clemenceau lui plaît. C’est le bruyant vieux tribun qui a
tort!
Du reste, avec quelle conscience Rodin travaille. Voilà une nouvelle
certitude de succès. Que d’épreuves, que de bustes en terre (cinq ou
six) _pour une seule tête_! afin de suivre, pouce à pouce, le patient
travail du modelé; afin de s’en tenir surtout à celui de ces cinq ou six
bustes qui portera le plus de qualités!
Jamais Rodin n’a exécuté une œuvre proprement dite sans tâtonner!
Sans doute, nous l’avons vu réaliser d’extraordinaires esquisses, en
un temps invraisemblablement court; mais comptez que ces esquisses-là
seront travaillées, fouillées, si elles doivent aboutir à une œuvre.
Et elles seront appuyées par quelles lectures, par quelles méditations,
s’il s’agit d’œuvres mythologiques ou historiques!
Ah! nous convenons que c’est là, quelquefois, tout un travail
préparatoire qui présente de graves conséquences; car, en exemple,
c’est bien d’avoir lu le récit de Froissard, au sujet des _Bourgeois
de Calais_, que Rodin en modela six, au lieu d’un seul qu’on lui avait
commandé.
Mais c’est parce que Rodin, fils de petits employés, né dans un quartier
populeux, se cultiva sans cesse, qu’il est arrivé à sa suprématie.
Certes, il n’a jamais méprisé les _sujets_; il les a, au contraire,
interprétés toujours en réclamant à toutes les histoires les figures
illustres, les héros, les amants, les victimes, et aussi les aventures
des dieux, sans oublier le monde sensuel et turbulent des Nymphes et
des Faunes. Sa profonde intelligence lui a permis heureusement d’ignorer
l’anecdote,--cette vermine de la Peinture, de la Sculpture et des
Lettres.
Une autre chose enviable en lui: c’est la fermeté de ses admirations
réfléchies.
Ainsi, s’il déclare qu’il admire Beethoven et Mozart, il déclare avec
non moins de vigueur qu’il «s’est carrément ennuyé à Bayreuth!» Aussi,
un jour, un critique l’ayant comparé à Wagner,--on n’est jamais à court
de sottises!--Rodin n’en fut nullement touché. Bien loin de là!
Pour le théâtre, il a également une estime très médiocre. A vrai dire,
il n’y met jamais les pieds; et si, d’aventure, on l’y entraîne, au bout
d’une heure il s’y ennuie. Rodin n’est ni suiveur ni mondain; quelle
gêne pour sa popularité!
On l’a accusé, quelquefois, de donner son opinion sur bien des choses,
sur trop de choses! Mais c’est toujours son extrême politesse qui lui
joue ces tours-là! Car, si l’on savait ce qu’il y a de gens, hommes et
femmes, journalistes français et esquimaux, bas bleus et amantes de
la luxure, qui se présentent à l’hôtel Biron pour les plus cocasses
interviews, on serait effaré. C’est un déballage d’histoires saugrenues
et de questions bêtes; un salmigondis d’âmes en peine et de cœurs
éplorés; c’est un galimatias de sentiments et d’idées usés. Américains
et Américaines, surtout, se jettent sur Rodin avec une frénésie
épileptique; ils veulent le «chambrer»; ils l’assaillent jusque dans ses
retraites; ils le poursuivent sans trêve au cours de ses voyages; ils le
harcèlent et le forcent!
C’est l’un de ces reporters en délire qui, par des communiqués spécieux
envoyés aux gazettes d’Amérique, proclame qu’il donnera enfin de Rodin,
du seul Rodin une image exacte, tout un lot d’impressions, toute une
cargaison de documents neufs!
C’est vrai, tout cela montre que Rodin n’est pas un olympien, et qu’il
est même plus accessible aujourd’hui qu’au temps de sa forte maturité.
Il est simple, accueillant, comme toujours empressé à recevoir qui vient
près de lui, même un touriste étranger qui ne veut rentrer _at home_
qu’après avoir visité toutes les «attractions» de Paris.
Et c’est cela qui excite contre Rodin des esprits grincheux, pour
qui l’idéal de l’artiste, c’est le mordant et aigre Degas, barricadé
celui-là, lesté, en tout cas, si on le rencontre, de mots féroces et
cuisants!
Et pourtant, ce n’est pas tout, l’esprit! Quant à nous, nous préférons
l’enthousiasme toujours neuf de Rodin, et aussi ce lyrisme particulier
que l’on ne connut jamais à travers Degas; ce lyrisme qui, un soir, nous
émerveilla, tandis que Rodin nous vantait la «sensibilité» de la pierre,
la sensibilité d’un bloc de marbre, par exemple, «qui n’aime pas qu’on
le bouscule, qu’on le traite avec violence, et que l’on transporte, que
l’on _emmène_, au contraire, si aisément, si on emploie avec lui la
douceur!»
[Illustration: HOTEL BIRON. UN COIN DE L’ANTICHAMBRE]
Et, à tout prendre, ma foi, cela vaut bien un mot de Degas!