Il était plus de minuit quand on se sépara. Chaque groupe regagna le
gîte plus ou moins détestable dont il s'était assuré, et Mario, suivi de
Clindor, se trouvait seul à la porte du sien, lorsqu'une ombre indécise,
pelotonnée sur le seuil, se leva et vint à lui.
C'était Pilar.
--Mario, lui dit-elle, n'aie pas peur de moi. Je ne t'ai jamais fait de
mal, et je n'ai pas de raisons d'en vouloir à ton vieux père. Je
n'épouse pas la haine de la Bellinde contre vous.
--Bellinde hait donc toujours mon père? dit Mario. Elle a donc oublié
qu'il l'a empêchée d'être pendue comme le capitaine Macabre?
--Oui, Bellinde avait oublié cela, ou peut-être ne l'a-t-elle pas su;
mais il n'est plus temps de le lui apprendre, et à présent elle ne hait
plus personne.
--Que veux-tu dire?
--Que j'ai fait d'elle ce qu'elle voulait faire de vous.
--Quoi donc? Parle!
--Non, c'est inutile, Mario, tu ne m'en aimerais pas davantage; car tu
me hais, je le sais.
--Je ne hais personne, répondit Mario; je hais le mal, et les méchants
instincts me font horreur. Tu as conservé les tiens, malheureuse fille!
Je l'ai bien vu hier, lorsque tu te faisais une joie folle de me
troubler l'âme. Tu n'y réussiras jamais, sache-le, et laisse-moi
tranquille; le mieux pour toi est que je t'oublie.
--Écoute, Mario, s'écria Pilar parlant à demi-haut, d'une voix
étranglée. Ce n'est pas ainsi qu'il me faut traiter! Vrai, il ne le faut
pas, si tu aimes quelqu'un sur la terre! car, moi, je t'aime et je t'ai
toujours aimé. Oui, dès le temps où nous étions aussi pauvres l'un que
l'autre, dormant sur les mêmes bruyères et mendiant sur le même pavé,
j'étais amoureuse de toi. Je suis née ainsi, je ne me souviens pas d'un
jour de ma vie où la passion de l'amour ou de la haine ne m'ait pas
dévorée. Je n'ai pas eu d'enfance, moi! Je suis née de la flamme, et j'y
mourrai, une vraie flammèche de bûcher! Qu'importe? Je vaux mieux ainsi
pour toi que ta Lauriane, qui t'a toujours méprisé et qui n'aime jamais
que ses vieux parpaillots... heureusement pour elle! Oui, heureusement,
je te dis! car je sais votre vie à tous deux. Je suis retournée deux
fois dans votre pays, et, un jour, j'ai passé tout près de toi sans que
tu m'aies reconnue. Tu m'as jeté une petite pièce d'argent. Tiens, la
voici à mon cou, cachée sous mes colliers comme ce que j'ai de plus
précieux au monde; je l'ai percée et j'y ai écrit ton nom avec une
pointe. C'est mon talisman. Quand je ne l'aurai plus, je mourrai!
--Allons, allons, dit Mario, assez de folies! Que veux-tu maintenant?
Pourquoi es-tu revenue ici au péril de ta vie, et pourquoi
m'attendais-tu à cette porte? Rends-moi cette pièce de monnaie, et
prends, pour les dépenser, ces pièces d'or dont tu peux avoir besoin.
--Garde ton or, Mario: je n'en ai pas besoin, moi; je veux garder et je
garderai ton gage, bien que tu rougisses de savoir ton nom écrit sur ma
poitrine. Je suis venue ici pour te raconter mon histoire, il faut que
tu l'entendes.
--Dis-la donc vite: la nuit est très-froide et j'ai sommeil.
--Je ne veux la dire qu'à toi, et ton page nous écoute. Viens avec moi
hors des murailles.
--Non; mon page dort contre la porte. Parle ici et hâte-toi, ou je te
quitte.
--Écoute-moi donc, j'aurai vite tout dit. Tu sais que mon père a été
pendu et ma mère brûlée!
--Oui, je me souviens que tu me le disais souvent. Après?
--Après? La Flèche m'a élevée pour me faire souffrir. C'est lui qui me
rompait les os pour me rendre plus souple, et qui me portait dans une
cage pour me rendre malade et furieuse. Il me montrait comme une bête
désespérée qui mord tout le monde.
--Mais tu t'es affreusement vengée de lui?
--Oui, je l'ai étouffé avec du sable, des cailloux et de la terre, comme
il criait:--«Au secours! j'ai soif! j'ai soif! Il avait un bras qui
remuait encore et dont il voulait m'étouffer aussi. Mais, au péril de ma
vie, je lui ai fait rentrer dans la gorge ce qu'il gardait de la sienne.
Ne lui devais-je pas cela? N'était-ce pas mon droit? Vous l'eussiez
peut-être sauvé, vous autres, et il vous eût payés comme Bellinde, qui,
sans moi, eût réussi hier à vous empoisonner tous, toi, ton père et tes
valets, afin, disait-elle, de justifier la prédiction que je t'avais
faite devant témoins, et de garder ma renommée de devineresse.
--Et alors, toi, tu l'as donc?...
--Je lui devais cela aussi, à elle! Écoute, écoute mon histoire! Après
m'être vengée de La Flèche, je m'étais cachée dans le pavillon du
jardin. Je t'avais vu en colère contre moi, et j'attendais que cela fût
passé. Je croyais que tu me chercherais, que tu t'inquiéterais de moi et
que tu me garderais dans ton château pour m'aimer. Mais, vers le soir,
tu es venu là avec la Lauriane, et tu lui as dit que tu voulais être son
mari. Elle s'est raillée de toi; elle te trouvait trop jeune; à présent,
c'est elle qui est trop vieille, Dieu merci! Et puis tu lui as dit que
tu me haïssais, et j'ai bien entendu tout! Alors j'ai fait tomber une
pierre sur elle pour la tuer, et je me suis bien cachée. Mais vous avez
cru que la pierre était tombée toute seule, et vous m'avez laissée là.
»J'y ai passé la nuit, mourant de faim et de froid. J'étais furieuse;
cela me soutenait. Je vous maudissais tous les deux, je me maudissais
moi-même pour t'avoir déplu. Je voulais me laisser mourir; mais je n'en
ai pas eu le courage, et, ne voulant plus rien de toi que je croyais
haïr, j'ai été à Brilbault chercher l'argent de Sanche, que La Flèche
m'avait fait voler, deux ou trois mois auparavant, dans la maison de la
Caille-Bottée.
»Dans ce temps-là je ne savais pas le prix de l'argent, et, par haine de
La Flèche, j'avais tout rendu à Sanche, qui l'avait si bien caché qu'il
pouvait gouverner les bohémiens avec des promesses et quelques écus de
temps en temps. Mais, moi, je savais où il l'avait enfoui, son trésor,
et il en restait beaucoup; du moins, beaucoup pour moi qui avais besoin
de si peu. J'en fis plusieurs parts et je les cachai en divers endroits.
»Je m'étais mis dans la tête que je pouvais vivre seule, sans dépendre
de personne, et aller libre par toute la terre, enfant que j'étais! Mais
je m'ennuyai bientôt, et, rencontrant la Bellinde, qui se sauvait du
pays, toute rasée et dans un état misérable, je lui contai que j'avais
de petits trésors cachés, tout en me gardant de lui dire jamais où ils
étaient! Oh! pour le savoir, elle m'a flattée, tourmentée, grisée et
questionnée jusque dans mon sommeil. Elle espérait toujours m'arracher
mon secret; c'est pourquoi elle s'est faite ma mère et ma servante, me
caressant toujours et me trahissant...
»Oh! oui! elle m'a odieusement trahie! Elle m'a vendue, elle m'a livrée,
lorsque j'étais encore une enfant; et quand, plus tard, j'ai compris et
senti ma honte, j'ai juré que je me vengerais quand je n'aurais plus
besoin d'elle.
»À cette heure, les corbeaux se repaissent de sa chair! et c'est bien
fait, mon Dieu!
--Tu es une malheureuse et horrible fille! dit Mario. Et, à présent,
as-tu fini?
--À présent, je veux que tu m'aimes, Mario, ou je me vengerai de la
Lauriane, que tu aimes toujours, je le sais! puisque tout à l'heure,
dans l'auberge, tu n'as pas voulu parler d'elle aux messieurs qui
étaient là. Oh! j'y étais aussi, moi, cachée dans le grenier, d'où
j'entendais tout le mal que tu as dit de moi.
--Puisque tu as tout entendu, comment es-tu assez folle pour ma demander
de t'aimer?
--Je ne suis pas folle! On passe de la haine à l'amour, je le sais par
moi-même. On déteste et on adore en même temps. D'ailleurs, tu as avoué
que j'avais maintenant de beaux yeux, des bras fins et une sorte de
beauté diabolique. C'est comme cela que tu disais dans l'auberge tout à
l'heure. Et beaucoup de ces gentilshommes m'avaient offert, la veille,
de quoi avoir d'autres jupes de taffetas et d'autres pendants
d'oreilles, parce que, laide ou belle, je leur avais tourné la tête.
Mais, moi, je ne veux rien d'eux, et rien de toi. J'ai encore de
l'argent caché en Berry, et j'irai quand je voudrai. Prends-y garde,
Mario! ta Lauriane me répond de toi. Prends-moi avec toi, ou renonce à
elle.
--Puisque tu te confesses si bien de tes mauvais desseins, dit Mario, je
t'arrête...
Il allait saisir la bohémienne, décidé à la livrer à la justice du camp;
mais il ne retint d'elle que son écharpe: plus diaphane et plus rapide
que les nuées chassées par le vent, elle s'était échappée.
Il la poursuivit, et il l'eût atteinte, car lui aussi savait courir;
mais il avait à peine tourné l'angle de la rue, que le son éclatant des
trompettes lui annonça le boute-selle; c'était le signal du départ pour
la bataille.
Mario oublia les folles menaces qui l'avaient ému, et courut rejoindre
son père, qui se levait à la hâte.
À la pointe de jour, tout le monde était en marche.
«Le pas de Suse est un défilé qui, sur un quart de lieue de long, n'a
pas toujours vingt pas de large et qu'obstruent, çà et là, des roches
éboulées. Les tergiversations du prince du Piémont n'avaient eu d'autres
fins que de retarder pendant quelques jours la marche de notre armée.
L'ennemi avait mis le temps à profit pour se fortifier.
»Le défilé était coupé de trois fortes barricades couvertes par des
boulevards et des fossés. Les rochers qui le commandent des deux côtés
étaient couronnés de soldats et protégés par de petites redoutes.
Enfin, le canon du fort Tallasse, bâti sur une montagne voisine,
balayait l'espace découvert entre Chaumont et l'entrée de la gorge.
C'était une de ces positions dans lesquelles une poignée d'hommes paraît
capable d'arrêter une armée entière.
«Rien n'arrêta cependant la _furie française_[26].»
Tant d'excellents historiens nous ont transmis le récit de cette belle
action, que nous ne ferions qu'un peu moins bien après eux: notre rôle
n'est pas d'écrire l'histoire dans ses faits officiels, mais de la
chercher dans ses épisodes oubliés. C'est pourquoi nous suivrons les
beaux messieurs de Bois-Doré à travers le carnage, sans nous laisser
éblouir par l'ensemble majestueux du tableau. D'autant plus le
ferons-nous, qu'ils n'eurent pas le loisir de la contempler longtemps
eux-mêmes.
La scène était magnifique: un combat de héros dans un site sublime!
Mario eut, au premier coup de canon, des échos d'ivresse dans de coeur.
Comment il franchit la première barricade, si ce fut sur un cheval ailé
ou «sur le propre souffle embrasé du dieu Mars;» comment il oublia le
serment fait à son père de ne pas s'éloigner de lui, il ne l'a jamais
su. Toute la passion de son âme, toute la fièvre de son sang, contenues
à l'habitude par la modestie et l'amour filial, firent en lui comme une
éruption volcanique.
Il oublia même un instant que son père le suivait au plus fort du
danger, et, pour ne pas le perdre de vue, s'exposait autant que lui.
Aristandre était là, il est vrai, se plaçant comme une muraille mobile
autour de son maître; mais Mario, au plus chaud de l'assaut, se retourna
plus d'une fois pour voir le panache gris du vieillard qui dépassait
tous les autres, et, chaque fois qu'il le vit flotter, il remercia Dieu
et se fia à son étoile.
L'affaire fut si impétueusement menée, qu'elle ne coûta pas cinquante
hommes à la France. Ce fut une de ces miraculeuses journées où la foi
est dans tous, et où rien ne se trouve impossible.
La position emportée, Mario s'était lancé sur la route de Suse, à la
poursuite des fuyards, parmi lesquels était le duc de Savoie en
personne, lorsqu'il vit venir sur sa droite un cavalier masqué, courant
ventre à terre.
--Arrêtez, arrêtez-vous? lui cria cet homme; le service du roi avant
tout! Portez mes dépêches. Je vous connais; je me fie à vous!
Et, en disant ces mots, le cavalier se laissa glisser à terre, évanoui,
pendant que son cheval, épuisé, tombait sur ses deux genoux.
Mario fut le seul de ses jeunes compagnons qui eut le courage de
renoncer à une dernière prouesse; il sauta à terre, et ramassa le paquet
cacheté que le courier venait de laisser échapper.
Mais, comme il allait tourner bride vers le camp du roi, un groupe
d'hommes armés qui ne paraissaient pas avoir pris part à l'action et
qui, évidemment, poursuivaient le messager sans savoir où ils se
jetaient, débusqua par la droite et s'élança vers Mario en lui criant en
italien qu'il aurait la vie sauve s'il rendait le paquet sans donner
l'alarme.
Mario se hâta d'appeler au secours de toutes ses forces. Personne ne
l'entendit. Son père était encore loin en arrière, ses compagnons déjà
loin en avant. Il fit feu de sa carabine pour se faire mieux entendre,
et, pour ne pas perdre son coup, il le dirigea sur les assaillants, dont
un roula sur la poussière. Mario n'attendit pas les autres. Il était
remonté à cheval; il fila comme une flèche au milieu d'une grêle de
balles qui se logèrent, partie dans son chapeau, partie dans le talus
qui côtoyait.
Il entendit du bruit derrière lui, des cris, des coups. Il n'en tint
compte, il ne se retourna pas.
Il n'avait pas vu le visage, il n'avait pas reconnu la voix du messager.
Il regrettait d'abandonner à l'ennemi un homme qui savait se rendre si
utile. Mais il s'agissait avant tout de sauver la dépêche, et c'est par
miracle qu'il la sauvait.
Sa course rétrograde étonna ceux qu'il rencontra. À peu de distance du
quartier royal, il vit accourir son père, qui s'effraya de le voir
passer ainsi sans s'arrêter, et qui le crut blessé et emporté par son
cheval. Mais Mario lui cria:
--Rien! rien!
Et il disparut dans un tourbillon de poussière.
Il fut d'abord repoussé d'auprès de la personne du roi, et, tout
aussitôt, prenant son parti, il s'élança vers celle du cardinal.
Le cardinal s'était vu exposé déjà à tant de projets d'assassinat, qu'on
ne l'approchait pas facilement. Mais les dépêches que Mario brandissait
au-dessus de sa tête et l'heureuse physionomie du digne jeune homme
inspirèrent une subite confiance au grand ministre. Il le manda près de
lui, et reçut le paquet, que Mario, dans sa hâte, ne songea pas à lui
présenter le genou en terre.