Le cardinal lut la dépêche.
C'était quelque bonne nouvelle: peut-être le chiffre des forces
insuffisantes que Gonzalez de Cordoue avait devant Casal; peut-être une
conspiration des reines contre le pouvoir qui sauvait la France.
Quoi qu'il en fût, le cardinal ferma la dépêche avec un malin sourire et
leva les yeux sur Mario en disant:
--Les destins propices ont fait si bien les choses, en ce jour, qu'ils
ont choisi pour messager un archange. Qui êtes-vous, monsieur, et d'où
vient que vous êtes porteur d'une telle dépêche?
--Je suis un gentilhomme volontaire, répondit Mario. J'ai pris cette
dépêche dans une main mourante, tendue vers moi au milieu de la chasse
que nous donnions à l'ennemi. On m'a dit: «Le service du roi avant
tout.» Je n'ai pu approcher du roi, j'ai pensé que j'approcherais de
Votre Éminence.
--Vous avez donc pensé, reprit le cardinal, que c'était tout un, en ce
sens que le roi ne peut avoir de secrets pour son ministre?
--J'ai pensé qu'il n'en _devait_ point avoir, répondit tranquillement
Mario.
--Comment vous nommez-vous!
--Mario de Bois-Doré.
--Vous avez... quel âge?
--Dix-neuf ans.
--Vous étiez à La Rochelle?
--Non, monseigneur.
--Pourquoi?
--Je ne me bats pas volontiers contre les réformés.
--Vous en êtes?
--Non, monseigneur.
--Mais vous les approuvez?
--Je les plains.
--Si vous avez quelque chose à me demander, faites vite, le temps est
précieux.
--Donnez-nous souvent des journées comme celle-ci, voilà tout ce que je
demande! répondit Mario, qui, dans son empressement à ne pas faire
perdre de temps au cardinal, s'éloigna sans s'apercevoir que Son
Éminence voulait encore lui parler.
Mais d'autres soins réclamaient le grand ministre. Il se porta ailleurs
et oublia Mario.
Le lendemain, comme, on s'installait à Suse, Mario crut voir passer M.
Poulain, habillé en campagnard. Il l'appela et ne reçut pas de réponse.
M. Poulain se tenait caché, suivant sa coutume. Ayant pour emploi les
missions secrètes, l'ex-recteur montrait sa figure le moins possible
dans certaines localités, et ne s'y présentait jamais ostensiblement
devant les personnages importants qui l'employaient.
Pendant que le roi, c'est-à-dire le cardinal, recevait à Suse les
soumissions du duc de Savoie, ce qui prit nécessairement plusieurs
jours, le marquis se reposait de ses émotions.
Bien que les campagnes de Richelieu ne ressemblassent en rien aux
guerres de partisans de sa jeunesse, Bois-Doré avait été là pour son
compte aussi tranquillement que s'il n'eût jamais quitté les champs de
bataille; mais il avait été rudement secoué de voir son cher Mario
dans cette épreuve. D'abord il avait craint que l'enfant ne fût
au-dessous de ses espérances; car, depuis la terrible nuit de l'assaut
de Briantes et de la mort de Sanche, Mario avait souvent montré beaucoup
de répugnance pour la sang versé. Quelquefois même, à la voir si peu
curieux du siége de La Rochelle, qui montait autour de lui toutes les
jeunes têtes, le marquis, bien que satisfait de ses principes, avait eu
peur de sa prudence. Mais quand il le vit fondre sur les barricades et
grimper aux redoutes du pas de Suse, il le trouva trop téméraire et
demanda pardon à Dieu de l'avoir amené là. Enfin, il avait pris
confiance, et, sachant son aventure de la dépêche, il pleurait de joie
et radotait de plaisir dans le sein du fidèle Adamas.
Celui-ci se faisait remarquer dans la ville par ses airs d'arrogance et
le mépris qu'il faisait de tout ce qui n'était pas M. le marquis ou M.
le comte de Bois-Doré. Aristandre était fort content d'avoir tué
beaucoup de Piémontais mais il eût voulu tuer plus d'Espagnols. Clindor
ne s'était pas mal comporté. Il avait eu bien peur au commencement; mais
il se disait prêt à recommencer.
Cependant Mario, au milieu de la joie des siens, était sous le coup
d'une vive inquiétude. Lui, qui méprisait les vaines prédictions et qui
avait traversé le feu sans y songer, il se sentait faiblir devant une
folle menace, et Pilar repassait dans ses rêves, comme l'esprit du mal
sous la forme d'un invisible et insaisissable ennemi. Il était payé pour
savoir que les plus faibles adversaires peuvent, par la persévérance de
la haine, devenir les plus redoutables. Il avait sans cesse Lauriane
devant les yeux; il lui semblait qu'un effroyable danger la menaçait. Il
prenait ses craintes pour des pressentiments.
Un matin, il retourna à Chaumont comme pour faire une promenade. Il
s'enquit vainement de la petite bohémienne. Il poussa plus loin vers le
mont Genèvre, et apprit que le corps d'une femme avait été trouvé par
là, dans la matinée du 3 mars. On l'avait d'abord crue morte de froid;
mais, lorsqu'on l'enterra, ses lèvres et son rabat portaient des traces
particulières de brûlure, comme si elle eût avalé par surprise quelque
poison corrosif. Les montagnards qui communiquèrent ce commentaire à
Mario, lui proposèrent de lui montrer le cadavre. On l'avait enfoui dans
la neige provisoirement, la terre étant trop glacée en cet endroit pour
être aisément creusée.
Mario s'empressa de constater que ce cadavre était bien celui de
Bellinde. Donc, Pilar n'avait pas menti. Elle s'était défaite de sa
compagne: elle pouvait, par les mêmes moyens, se défaire de sa rivale.
Mario retourna à Suse en toute hâte et confia tout à son père.
--Laissez-moi courir à Briantes, lui dit-il. Attendez-moi ici pour
continuer la campagne, s'il y a lieu. Si la paix est définitivement
signée, vous le saurez dans quelques jours et viendrez ma rejoindre sans
vous presser et sans vous fatiguer. Seul, j'irai plus vite, assez vite
pour devancer encore cette détestable fille, qui n'a ni le moyen ni la
force de courir la poste.
Le marquis céda. Mario fit sur-le-champ ses dispositions pour partir le
lendemain matin avec Clindor.
Dans la soirée, M. Poulain vint avec précaution. Il était tout joyeux et
tout mystérieux en même temps.
--Monsieur le marquis, dit-il à Bois-Doré quand il fut seul avec lui et
Mario, je vous devais déjà beaucoup, et je devrai ma fortune à votre
aimable fils! La précieuse dépêche que je portais, et qu'il a réussi à
sauver, m'assure une place moins périlleuse et plus relevée dans la
confiance du père Joseph, c'est-à-dire du cardinal.
»Je viens vous payer ma dette et vous annoncer que votre unique
ambition, à vous, est satisfaite. Le roi ratifie vos droits au marquisat
de Bois-Doré, à la seule condition que vous construirez sur vos terres
une maison quelconque, à laquelle vous donnerez ce nom, et qui, par
_lettres royaux_, sera transmissible à vos hoirs et à leurs descendants.
Son Éminence espère que vous continuerez la guerre avec elle, si la
guerre continue, et, au premier moment de loisir qu'elle aura, elle vous
mandera en sa présence pour vous complimenter du grand courage et
dévouement du _vieillard_ et de l'_enfant_: je vous demande pardon, ce
sont ses paroles. M. le cardinal vous avait remarqués tous les deux, et
depuis il s'est enquis de vos noms. Il avait été content aussi de vous
en particulier, monsieur le comte, pour ce que vous ne lui demandiez en
récompense, que des batailles.
»J'ai eu le bonheur de paraître devant lui, de ma chétive personne, de
lui faire le récit de mes dangers et des vôtres, sans oublier qu'à onze
ans, vos occîtes de votre main l'assassin de votre père; enfin, je lui
rappelai qu'il devait une nouvelle utile autant qu'agréable à ce même
enfant, aussi avisé que brave. Vous voilà donc en bon chemin, monsieur
Mario. Si peu que je sois, je vous y pousserai de toutes mes forces si
l'occasion se retrouve.»
Malgré le vif désir qu'éprouvait le marquis de présenter Mario au
cardinal, Mario ne voulut pas attendre le jour éventuel de l'entrevue
promise.
Après avoir vivement remercié l'abbé Poulain (celui-ci disait tout bas,
en souriant, qu'on pouvait désormais l'appeler ainsi). Mario, heureux
du plaisir de son père et d'Adamas a l'endroit de ce fameux marquisat,
se jeta sur son lit, dormit quelques heures, alla encore embrasser ses
vieux amis, et partit pour la France à la pointe du jour.
Mario eût voulu dévorer l'espace. Mais, bien qu'il eut un cheval
admirable, il crut devoir courir la poste à franc étrier, et ses forces
le trahirent. Il avait été légèrement blessé à l'affaire du pas de Suse,
et l'avait caché avec soin: cette blessure s'irrita, il prit la fièvre,
et, en arrivant a Grenoble, il tomba sur son lit. Clindor, épouvanté,
s'aperçut qu'il avait le délire.
Le pauvre page courut chercher un médecin. Il n'eut pas la main
heureuse: ce médecin empira la blessure par ses remèdes. Mario fut
très-mal. L'impatience et la douleur de se voir ainsi arrêté aggravèrent
son état. Clindor s'était décidé à envoyer un exprès au marquis; mais il
perdait la tête, et il adressa ce courrier à Nice, au lieu de l'envoyer
à Suse.
Un soir qu'il se désespérait et qu'il pleurait seul sur le palier de la
chambre où gisait Mario accablé, il crut l'entendre parler seul et
rentra précipitamment.
Mario n'était pas seul; une mince et pâle figure habillée de rouge se
penchait vers lui comme pour l'interroger.
Clindor eut peur. Il crut que le diable venait tourmenter l'agonie de
son pauvre jeune maître, et il cherchait des formules d'exorcisme,
lorsque à la faible clarté de la veilleuse, il reconnut Pilar.
Sa peur augmenta. Il avait entendu sa conversation avec Mario à
Chaumont. Il la savait donc éprise de lui jusqu'à la fureur. Il le
croyait fermement vouée à Satan, et la peur faisait sur lui son effet
accoutumé, qui était de le rendre brave, il se jeta sur elle l'épée à
la main, et faillit blesser Mario, que Pilar mit à découvert en évitant
le coup.
Il n'en put porter un second; Pilar le désarma sans qu'il sût comment,
en se jetant sur lui d'un bond si rapide et si imprévu, qu'il fut forcé
de lâcher prise.
--Tiens-toi tranquille, sot et fol que tu est, dit-elle. Je ne viens pas
ici pour nuire à Mario, mais pour le sauver: ignores-tu que je l'aime,
et que sa vie est la mienne? Fais ce que je te commanderai, et dans deux
jours il sera debout.
Clindor, ne sachant à quel saint se vouer, et voyant bien que le
praticien appelé par lui empirait l'état du malade a chaque ordonnance,
céda à l'ascendant de Pilar. Malgré la peur qu'elle lui causait, elle
agissait sur ses sens par un prestige qu'il ne s'avouait pas, mais qu'il
ne pouvait secouer. Par moments, il tremblait de lui confier la vie de
Mario; mais il obéissait en se disant qu'il était ensorcelé par elle.
La fièvre n'était chez Mario qu'un résultat de l'irritation nerveuse: un
jour de repos eût guéri sa blessure. Mais le médecin lui avait appliqué
un onguent curatif qui produisait sur tout son être l'effet du poison.
Pilar lava et purifia la plaie.
Elle possédait ces _secrets_ des Morisques auxquels les chrétiens
d'Espagne avaient recours en désespoir de cause. Elle fit prendre au
malade des contre-poisons efficaces. La pureté de son sang et le bel
équilibre de son organisation aidèrent à l'effet des remèdes. Il
recouvra à demi ses esprits la nuit même; le lendemain matin, il ne
délirait plus. Le soir, encore abattu par une grande faiblesse, il se
sentait sauvé.
Dans son transport de joie, Clindor fit, sans le savoir, une
déclaration d'amour à l'habile bohémienne. Celle-ci n'y fit pas la
moindre attention. Elle se cachait derrière la chevet du lit pour que
Mario ne la vît pas. Elle savait bien que son apparition le troublerait.
Le surlendemain, Mario se sentit si courageux, qu'il donna à Clindor
l'ordre de chercher à acheter une chaise de poste, afin qu'ils pussent
continuer leur voyage. Clindor, voyant bien que c'était trop tôt,
feignit de n'en pouvoir trouver, Mario lui commanda alors de lui amener
des chevaux pour courir la poste.
Clindor se désolait de son obstination: Pilar intervint. Mario faillit
retomber malade de colère en la voyant et en apprenant qu'il lui devait
la vie. Mais il se calma aussitôt, et, lui parlant avec douceur:
--D'où viens-tu? lui dit-il; où as-tu été depuis que tu m'as fait ces
menaces?...
--Ah! tu crains pour _elle!_ répondit Pilar avec un amer sourire.
Calme-toi; je n'ai pas eu le temps d'aller là-bas. Je n'irai pas, si tu
veux cesser de me haïr.
--Je cesserai, Pilar, si tu renonces à ta vengeance; car, si tu y
persistes, je te haïrai autant que la vie que tu m'auras rendue.
--Ne parlons pas encore de cela pour le moment; tu peux bien te tenir
tranquille et ne point aller dans ton pays, puisque ma présence auprès
de toi te répond de tout.
Pilar touchait le point essentiel de la situation. Mario se calma et
consentit à attendre sa guérison à Grenoble. Il dut consentir aussi à
voir Pilar auprès de lui. Il ne pouvait plus songer à livrer à la
rigueur des lois celle qui venait de le sauver et qu'il devait tenter de
ramener par la douceur. Il n'osait donc l'irriter par ses dédains, et
malgré l'invincible répugnance qu'elle lui inspirait, il en était
réduit à s'inquiéter quand elle était longtemps dehors, et à se réjouir
quand il la voyait rentrer.
Cet état de choses fut intolérable au bout de deux ou trois jours.
Pilar, incapable d'aucun raisonnement moral, voulait être aimée; elle
peignait sa passion avec une sorte d'éloquence sauvage, la disant et la
croyant chaste, parce qu'elle n'était pas gouvernée par les sens, et
sublime, parce qu'elle avait toute l'ardeur d'une imagination déréglée
et d'un dépit opiniâtre. Elle accablait Lauriane de malédictions et
Mario de reproches amers, en disant sa folie sans pudeur devant le
pauvre Clindor, qui s'embrasait auprès de ce volcan.
Mario fut bientôt lassé du rôle ridicule qu'il se voyait forcé de jouer.
C'est en vain qu'il essayait de convertir cette nature incapable d'aimer
le bien pour le bien, incapable même de deviner qu'il en pût être ainsi
pour Mario, pour quelqu'un au monde.
--Si tu n'aimais pas follement cette Lauriane, lui disait-elle avec une
effrayante candeur, tu me confierais le soin de ta vengeance; car elle
t'a dédaigné et te dédaignera toujours.