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Le marquis n'avait point besoin du ban et de l'arrière-ban pour lever

une petite troupe de volontaires. Ses meilleurs hommes, certains

d'ailleurs d'être bien récompensés, l'avaient suivi avec enthousiasme.

L'intrépide Aristandre se faisait une joie personnelle de rosser MM. les

Espagnols, qu'il haïssait par le souvenir de Sanche; le fidèle Adamas

montait, à l'arrière-garde, une douce haquenée, et portait en croupe

les parfums et les fers à papillotes de son maître, pas davantage!

Sauf un peu de frisure à ce qui lui restait de cheveux sur la nuque, et

quelques eaux de senteur pour son agrément particulier, le marquis était

désormais aussi simple qu'on l'avait vu naguère éblouissant. Plus de

perruque, plus de fard, presque plus de dentelles, de cannetilles,

broderies et larges galons; un grand pourpoint de drap carmélite à

manches ouvertes, le haut-de-chausses pareil, tombant au-dessous du

genou, des bottes serrées autour de la jambe avec la manchette de linge

uni retombant sur le retroussis, un large rabat sans broderie, et sur le

tout une vaste et solide cape fourrée, tel était le costume du _beau

monsieur_ de Bois-Doré.

Cette métamorphose s'expliquera ici en peu de mots.

Mario avait eu un duel pour corriger un impertinent qui s'était moqué,

en sa présence, du masque de plâtre, des cheveux noirs et des mille

rosettes du marquis. Mario avait fort maltraité cet homme; ce fut sa

première affaire! mais Bois-Doré, informé après coup de l'aventure, ne

voulut pas exposer son fils à recommencer. Il supprima un jour, tout à

coup et sans avertir personne, son teint et sa perruque, sous prétexte

que M. de Richelieu avait raison de proscrire le luxe, et qu'il fallait

donner le bon exemple. Ainsi résigné à paraître vieux et laid, il se

présenta héroïquement à sa famille. Mais, à sa grande surprise, tout le

monde poussa une exclamation de plaisir, et la Morisque lui dit

naïvement:

--Ah! que vous êtes bien, mon maître! je vous croyais beaucoup plus

vieux que vous ne l'êtes!

La vérité est que, sous son masque, le marquis s'était fort bien

conservé, et qu'il était extraordinairement beau pour son grand âge. Il

ne connaissait pas, il ne devait jamais connaître les infirmités. Il

avait encore ses dents; son grand front chauve était sillonné de belles

rides bien tracées, aucun pli de malice ni de haine; sa moustache et sa

royale, blanches comme neige, se dessinaient sur son teint jaune-brun,

et son grand oeil vif et riant envoyait encore de doux éclairs à travers

le buisson de ses longs sourcils effarouchés.

Il se tenait toujours droit comme un peuplier, et roide à l'avenant;

mais il ne se cachait plus d'enfoncer son maigre genou dans la puissante

main d'Aristandre, pour enfourcher son cheval. Une fois en selle, il

était ferme comme un roc.

Il reçut dès lors tant de compliments non équivoques sur sa belle

vieillesse, qu'il changea tout son système de coquetterie: au lieu de

cacher son âge, il l'augmenta, se donnant quatre-vingts ans, quoiqu'il

n'en eût que soixante-seize, et se plaisant à émerveiller ses jeunes

compagnons d'armes par le récit des vieilles guerres, longtemps

ensevelies dans les archives de sa mémoire.

Le 3 mars, c'est-à-dire le surlendemain de la rencontre des beaux

messieurs de Bois-Doré avec M. Poulain, l'avant-garde royale, forte de

dix ou douze mille hommes d'élite, campait à Chaumont, dernier village

de la frontière. Les volontaires, n'ayant guère de matériel de

campement, passèrent la nuit comme ils purent dans le village.

Le marquis se mit tranquillement dans le premier lit venu, et s'endormit

en homme rompu au métier de la guerre, sachant mettre à profit les

heures de repos, dormir une heure quand il n'avait qu'une heure, et

douze, par provision, quand il n'avait rien de mieux à faire.

Mario, vivement excité par l'impatience de se battre, fit la veillée

avec plusieurs jeunes gens, volontaires comme lui, avec lesquels il

avait fait connaissance en route.

C'était dans une assez misérable auberge, dont la salle basse était

encombrée à ne s'y pouvoir retourner, et remplie de la fumée du tabac à

ne s'y pas reconnaître.

Tandis que l'armée régulière était muette et sobre comme une communauté

de moines austères, les corps de volontaires étaient joyeux et bruyants.

On buvait, on riait, on chantait des couplets libres, on disait des vers

érotiques ou burlesques; on parlait politique et galanterie; on se

disputait et on s'embrassait.

Mario, assis sous le manteau de la cheminée, rêvait au milieu du

vacarme.

Près de lui se tenait Clindor, devenu assez résolu, mais intimidé de se

trouver ainsi en pleine noblesse. Il ne se mêlait point aux bruyantes

conversations; mais il grillait d'en avoir le courage, tandis que Mario

se laissait bercer dans ses rêveries par ce tumulte, qui ne le tentait

pas et qui ne le gênait pas non plus.

Tout à coup Mario vit entrer une créature fort bizarre.

C'était une petite fillette maigre et noire, parée d'un costume

incompréhensible: cinq ou six jupes de couleurs voyantes, étagées les

unes sur les autres; un corps tout brillant de galons et de paillettes,

une quantité de plumes bariolées dans ses cheveux crépus et frisottés,

une masse de rangs de colliers et de chaînes d'or et d'argent; des

bracelets, des bagues, des verroteries jusque sur ses souliers.

Cette étrange figure n'avait pas d'âge. C'était un enfant précoce, ou

une jeune fille fatiguée. Elle était fort petite, laide quand elle

voulait sourire et parler comme tout le monde, belle quand elle se

mettait en colère; ce qui, du reste, paraissait chez elle un besoin

continu ou un état normal. Elle insultait les gens de la maison qui ne

la servaient pas assez vite, invectivait les cavaliers qui ne lui

faisaient pas de place, donnait des coups de griffe à ceux qui voulaient

s'émanciper avec elle, et répondait par des imprécations inouïes à ceux

qui se moquaient de sa folle parure et de sa méchante humeur.

Mario se demandait à quelle intention une créature si revêche venait se

jeter en pareille compagnie, lorsqu'une grosse femme couperosée et

ridiculement affublée d'oripeaux misérables, entra aussi, chargée de

caisses comme un mulet, et réclama le silence. Elle l'obtint

difficilement, et, enfin, fit en français une sorte d'annonce pleine de

pataquès en l'honneur de l'incomparable Pilar, sa compagne, danseuse

morisque et devineresse infaillible, de par la science des Arabes.

Ce nom de Pilar réveilla Mario de sa léthargie. Il examina les deux

bohémiennes, et, malgré le changement qui s'était fait en elles, il

reconnut dans l'une l'élève victime et bourreau du misérable La Flèche;

dans l'autre, l'ex-Bellinde de Briantes, l'ex-Proserpine du capitaine

Macabre, s'annonçant désormais sous les noms et titres de Narcissa

Bobolina, joueuse de luth, marchande de dentelles, au besoin

raccommodeuse et _godronneuse_ de rabats.

L'assistance accepta l'exhibition des talents annoncés. La Bellinde joua

du luth avec plus de nerf que de correction, et la danseuse, à qui l'on

fit place en s'entassant sur les tables, se livra à une télégraphie

épileptique dont la souplesse fabuleuse et la grâce violente excitèrent

les transports d'une assemblée très-excitée déjà par le vin, le

bavardage et la pipe.

Le succès de Pilaf sur ces esprits troublés ne causa à Mario qu'une plus

vive répulsion, et il allait se retirer, lorsque la curiosité lui vint

d'écouter les prédictions qu'elle commençait à débiter en thèse

générale, en attendant que quelqu'un lui demandât le secret de son

avenir.

--Parle, parle, jeune sibylle! lui criait-on de toutes parts.

Serons-nous heureux à la guerre? Forcerons-nous demain le pas de Suse?

--Oui, si vous étiez tous en état de grâce, répondait-elle avec dédain;

mais comme il n'en est point un seul ici qui ne soit couvert d'une lèpre

de péchés mortels, j'ai grand'peur pour vos belles peaux blanches!

--Attendez, dit quelqu'un, nous avons ici un jouvencel doux et chaste,

un ange du ciel, Mario de Bois-Doré! Qu'il commence l'épreuve et

interroge la devineresse.

--Mario de Bois-Doré? s'écria Pilar, dont les yeux étincelants devinrent

livides et ternes. Il est ici? où donc? où donc? Montrez-le-moi!

--Allons, Bois-Doré, s'écria-t-on de tous côtés, ne cachez pas votre

figure, et montrez vos deux mains.

Mario sortit de son coin et se montra aux deux bohémiennes, dont l'une

s'élança pour saisir sa main, et l'autre baissa le nez comme pour ne pas

être reconnue.

--Je vous ai vue, Bellinde, dit Mario à celle-ci; et, quant à toi,

Pilar, ajouta-t-il en retirant sa main, qu'elle semblait vouloir porter

à ses lèvres, regarde _mes lignes_, cela suffit.

--Mario de Bois-Doré! s'écria Pilar subitement irritée, je les connais

de reste, les lignes de ta main fatale! Je les ai assez étudiées

autrefois. Je n'ai jamais dit ton sort; il est trop méchant et trop

malheureux.

--Et moi, je connais ta science, répondit Mario en levant les épaules.

Elle dépend de ton caprice, de ta haine ou de ta folie.

--Eh bien, fais-en l'épreuve! reprit Pilar de plus en plus outrée, et,

si tu ne crois pas à ma science, ne crains pas d'entendre ton arrêt.

Demain, mon beau Mario, tu dormiras, couché sur le dos, au revers d'un

fossé; mais tu auras beau avoir les yeux tout béants, tu ne verras plus

la lumière des étoiles.

--C'est qu'il y aura des nuages au ciel, répondit Mario sans se

troubler.

--Non, le temps sera clair; mais tu seras mort! dit la sibylle en

essuyant de ses cheveux son front baigné de sueur froide. Assez! que

l'on ne m'interroge plus! je dirais des choses trop dures à tous ceux

qui sont ici!

--Tu révoqueras tes paroles, méchante diablesse! s'écria le jeune homme

qui avait procuré à Mario cette agréable prédiction. Mes amis, ne la

laissez pas sortir! Ces détestables sorcières nous mènent à la mort par

le trouble qu'elles mettent dans nos esprits. Elles sont cause que nous

perdons, dans le danger, la confiance qui sauve. Forçons-la de ravaler

ses paroles et d'avouer qu'elle les a dites par méchanceté.

Pilar, souple comme une vipère, s'était déjà glissée dehors à travers

les tables. Quelques-uns coururent après elle. La Bellinde s'enfuyait

par une autre porte.

--Laissez-les, dit Mario. Ce sont deux mauvaises bêtes dont je vous

raconterai l'histoire dans un autre moment. Je n'ai aucun souci de la

prédiction; je suis payé pour savoir ce que vaut cette belle science!

On pressa Mario de questions.

--Demain, répondit-il, après la bataille, après ma prétendue mort! En ce

moment permettez-moi d'aller voir si mon père est bien gardé de ses

gens; car je sais l'une de ces femmes, toutes les deux peut-être, fort

capables de lui vouloir du mal.

--Et nous, lui répondirent ses jeunes amis, nous ferons une ronde pour

nous assurer qu'il n'y a point autour de ce village quelque bande de

bohémiens pillards et assassins dans les embuscades.

On fit cette ronde avec soin. Elle semblait fort inutile, le camp

régulier ayant des sentinelles et des estradiots vigilants qui battaient

et gardaient tous les alentours jusqu'à une grande distance. On sut des

gens du village que les deux bohémiennes étaient arrivées seules dès la

veille et qu'elles logeaient dans une maison qu'on leur montra. On

s'assura qu'elles y étaient, et Mario ne jugea pas nécessaire de les y

faire surveiller. Il lui suffisait de bien garder celle où reposait son

père.

La nuit se passa fort tranquillement; trop tranquillement au gré de

l'impatiente jeunesse, qui espérait être éveillée par le signal du

combat. Il n'en fut rien. Le prince de Piémont, beau-frère de Louis

XIII, était venu négocier avec Richelieu de la part du duc de Savoie, et

les pourparlers suspendaient les hostilités, au grand mécontentement de

l'armée française.

La journée du lendemain se passa donc dans une fiévreuse attente, et la

prédiction de la bohémienne, ainsi avortée, ne préoccupa plus les amis

de Mario.

Les deux vagabondes avaient plié bagage et traversé les avant-gardes

pour s'en aller en France exercer leur industrie nomade. Il n'y avait

pas à craindre qu'on les laissât revenir sur leurs pas. Le cardinal

maintenait les ordres les plus sévères à l'effet d'expulser de la suite

des armées les femmes, les enfants et surtout les filles de mauvaise

vie. Contre celles-ci, bohémiennes, danseuses ou magiciennes, il y avait

peine de mort.

À la veillée du 4 mars, Mario fut donc sommé de raconter les aventures

de la grosse Bellinde et de la petite Pilar. Il le fit avec une clarté

et une simplicité qui attirèrent sur lui l'attention de tous ceux qui se

trouvaient là. Sa modestie l'avait empêché jusqu'alors de se faire

remarquer: son intéressante histoire et la manière à la fois touchante,

naturelle et enjouée dont il la résuma, firent oublier à ses compagnons

charmés le jeu et l'heure avancée.

Il pouvait, certes, raconter toute sa vie; mais un indéfinissable

sentiment de réserve craintive lui fit taire jusqu'au nom de Lauriane.

Les beaux messieurs de Bois-Doré · 第 81 / 88 题