On avait chassé, puis soupé, et l'on veillait autour de l'âtre du grand
salon, quand Guillaume d'Ars, qui, depuis la nouvelle de la paix,
s'était montré très-assidu auprès de Lauriane, demanda avec un peu
d'émotion enjouée à prononcer un discours.
On quitta les jeux et les causeries, et Guillaume, après avoir demandé à
Lauriane un encouragement particulier, qu'elle lui accorda sans deviner
de quoi il s'agissait, parla ainsi:
--Mesdames (Mercédès était présente), messieurs, amis, parents et
voisins, tous honorés, respectés et chéris, je vous prie d'écouter une
histoire qui est la mienne. Vous voyez en moi un garçon qui n'est ni
mieux ni plus mal fait que bien d'autres; assez ignorant, maître Jovelin
ne dira pas le contraire; assez riche et assez bien né, ce ne sont pas
des vertus; assez brave, ce n'est pas une vanterie; enfin... J'attends
quelqu'un qui veuille bien faire mon éloge; car je ne m'entends guère,
comme vous voyez, à me louer moi-même.
--Certes! s'écria le marquis avec sa bienveillance accoutumée, vous
êtes, mon cousin, plus que vous ne dites: la fleur des gentilshommes du
pays, le miroir de la chevalerie, et, comme Alcidon, «tant estimé de
ceux qui vous cognoissent, qu'il n'y a rien à quoi votre mérite ne
puisse vous faire atteindre.»
--Laissons là vos fadaiseries de l'_Astrée_! dit M. de Beuvre. Où
voulez-vous en venir, Guillaume? et d'où vient que vous quêtez nos
louanges, quand personne céans ne songe à se plaindre de vous?
--C'est qu'ayant à vous présenter une bien grosse requête, messire,
j'aurais voulu avoir pour avocats auprès de vous tous ceux en qui vous
avez le plus de confiance.
--Nous vous donnons tous témoignage de loyauté, bravoure, politesse et
bonne amitié, dit Lauriane. À présent, parlez; car nous sommes deux
femmes ici, c'est-à-dire deux curieuses.
Lauriane n'eut pas plutôt parlé ainsi, qu'elle rougit et regretta ses
paroles; car le regard enthousiasmé et un peu fat du bon Guillaume lui
fit tout à coup pressentir de quoi il s'agissait.
En effet, c'était une demande en mariage que Guillaume, encouragé par
elle plus qu'elle ne l'eût souhaité, présenta à son père et à elle,
invoquant toujours l'appui des personnes présentes, et mêlant
l'hyperbole, la plaisanterie et le sentiment d'une manière qui pouvait
être regardée comme agréable et convenable dans l'esprit du temps.
Cette déclaration fut assez longuette et embrouillée, comme l'exigeait
le savoir-vivre, bien qu'elle fût, au demeurant, hardie et franche, et
cordiale envers tous les assistants.
Quand la chose fut devenue claire, les émotions diverses se peignirent
sur le visage des auditeurs. M. de Bois-Doré marqua beaucoup d'embarras
et un profond déplaisir, contenus le mieux possible. Lauriane baissa les
yeux d'un air plus mélancolique que troublé. Mercédès chercha avec
anxiété à lire dans les grands yeux de Mario. Mario s'était tourné vers
la muraille; personne ne vit sa figure. Lucilio regarda attentivement
Lauriane.
M. de Beuvre resta seul impassible et sans expression autre que celle de
la réflexion; on eût dit qu'il faisait des lèvres un calcul
imperceptible, mais absorbant.
Tout le monde garda le silence, et Guillaume se trouva un peu confus.
Mais ce silence pouvait être considéré comme un encouragement aussi bien
que comme une désapprobation, et il mit un genou en terre devant
Lauriane, comme pour attendre sa réponse dans l'attitude d'une
soumission absolue.
--Relevez-vous, messire Guillaume, lui dit la jeune dame en se levant
elle-même pour l'y décider plus vite. Vous nous surprenez par une idée
que nous n'avions point et à laquelle nous ne pouvons pas répondre aussi
vite qu'elle nous est venue.
--Elle ne m'est pas venue vite, répondit Guillaume. Il y a deux ou trois
ans qu'elle est en moi. Mais votre jeune âge et votre deuil me
faisaient craindre de parler trop tôt.
--Permettez-moi d'en douter, dit Lauriane, qui savait par la voix
publique que Guillaume avait toujours mené joyeuse vie et soupiré
récemment pour plusieurs dames plus ou moins à marier.
--Madame ma fille, dit enfin M. de Beuvre, permettez-moi de dire que
Guillaume ne ment point. Il y a longtemps, je le sais, qu'il pense à
vous quand l'idée du mariage lui vient. Mais il se décide un peu tard,
selon moi, à vous en faire part.
--Un peu tard? s'écria Guillaume désappointé; auriez-vous disposé?...
--Non, non, point! répliqua de Beuvre en riant; ma fille n'est promise
ni fiancée à personne, à moins que ce ne soit à notre _jeune_ voisin, le
marquis de Bois-Doré, ou à ce grave personnage, l'autre M. de Bois-Doré,
qui dort là-bas, pendant qu'on demande la main de sa future!
Mario, confus et blessé, ne se retourna pas. On crut qu'il dormait; la
Morisque seule vit qu'il pleurait; mais le marquis se leva et répondit
avec plus du vivacité qu'il n'en montrait d'habitude:
--Mon voisin, je gage que votre moquerie est un reproche de notre
silence, et nous allons le rompre. Vous me le pardonnerez, Guillaume;
car, aussi vrai que le ciel est au-dessus de nous, je vous tiens pour le
meilleur et le plus loyal homme qui soit, digne en tout d'être l'heureux
époux de notre Lauriane. Mais, sans vouloir vous nuire auprès d'elle, je
déclare ici que ma demande a devancé la vôtre, et que j'ai été encouragé
par elle et par son père à être écouté le premier.
--Vous, mon cousin? s'écria Guillaume stupéfait.
--Oui, moi, répondit Bois-Doré, comme oncle, tuteur et père adoptif de
Mario de Bois-Doré ici présent.
--Ici présent! Non, dit M. de Beuvre toujours en riant, puisqu'il dort
du sommeil de l'innocence.
--Comme il convient à l'enfance! ajouta Guillaume avec douceur.
--Je ne dors pas! s'écria Mario en s'élançant dans les bras de son père,
et en montrant sa figure marbrée de sanglots étouffés dans ses mains.
--Oui-dà, dit M. de Beuvre, il nous dit cela avec des yeux bouffis de
sommeil!
--Non pas! reprit le marquis en examinant son enfant: avec des yeux
brûlés de pleurs!
Lauriane tressaillit: la douleur de Mario lui rappelait la scène du
labyrinthe et lui remettait devant l'esprit les appréhensions qu'elle
avait oubliées. Les larmes de cet enfant lui firent mal, et le regard de
Mercédès l'inquiéta comme un reproche.
Lucilio paraissait partager cette anxiété. Lauriane sentit qu'elle
tenait dans ses mains, pour longtemps, pour toujours peut-être, le
bonheur de cette famille, qui lui avait donné tant de bonheur à
elle-même. Elle devint tout à fait triste, et, voyant que le marquis
pleurait aussi, elle alla donner au vieillard et à l'enfant un baiser
d'égale tendresse, en les suppliant d'être raisonnables et de ne point
s'affecter d'un avenir qu'elle n'avait pas encore envisagé.
De Beuvre haussa les épaules.
--Vous voilà tous très-ridicules, dit-il; et vous, Bois-Doré, je vous
trouve trois fois fou d'avoir nourri de vos romans imbéciles la cervelle
de ce pauvre écolier. Vous voyez où mènent les gâteries. Il se croit un
homme et veut se marier, à l'âge où il n'aurait besoin que du fouet.
Ces dures paroles achevèrent de désoler Mario; elles fâchèrent
sérieusement le marquis.
--Mon voisin, dit-il à de Beuvre, je vous trouve en veine de duretés
superflues. Le fouet n'entre pas dans ma méthode avec un enfant qui a
marqué le coeur d'un vaillant homme. Je n'ignore point qu'il ne se doit
marier que dans plusieurs années; mais je croyais me rappeler que notre
Lauriane ne se voulait point marier elle-même avant sept ans, à partir
du jour où, en cette même chambre, l'an passé, elle me donna un gage...
--Ah! ne parlons plus de cet affreux gage! s'écria Lauriane.
--Parlons-en, au contraire, avec grâces rendues à Dieu, répliqua le
marquis, puisque ce poignard me fit retrouver l'enfant de mon frère.
C'est donc par vos mains bénies, ma chère Lauriane, que ce bonheur est
entré dans ma maison; et, si j'ai été fol d'espérer que vous y entreriez
aussi, pardonnez-le moi. Plus on est content, plus on est gourmand de
félicité. Quant à vous, ami de Beuvre, vous ne nierez pas les
encouragements donnés par vous à mon idée. Vos lettres en font foi; vous
y avez dit: «Si Lauriane veut patienter à ne se point affoler de mariage
avant que Mario ait dix-neuf ou vingt ans, je vous jure que j'en serai
bien aise.»
--Je ne le nie point! répliqua de Beuvre; mais je serais un sot de ne
pas voir la question du mariage de ma fille sous ses deux faces:
l'avenir et le présent. Or, l'avenir est le moins sûr; qui me répond que
nous serons de ce monde dans six ans d'ici? Et puis, quand je vous
parlais comme vous dites, mon voisin, ma position n'était pas bien
bonne, et je vous dis, sans détours maintenant, qu'elle est meilleure
que vous ne pensez.
»Par ainsi, monsieur d'Ars, écoutez-moi, et vous aussi, marquis, et
surtout vous, madame ma fille. Je compte sur le secret de ce que je vais
confier ici à tous gens d'honneur et de prudence. J'ai doublé ma fortune
dans cette dernière campagne. C'était là mon but principal et je l'ai
touché bel et bien, tout en servant ma cause à mes risques et périls.
»J'ai battu de mon mieux les mauvaises gens et contribué, tout comme un
autre, à la paix honorable que le roi nous accorde. Donc, monsieur
d'Ars, si vous me faites honneur en me demandant mon alliance, c'est
seulement par votre nom et votre mérite; car je suis peut-être aussi
riche que vous.
»Et vous, mon ami Sylvain, si vous me marquez votre amitié par la même
recherche, sachez que ce n'est point votre _trésor_ qui me peut éblouir;
car j'ai aussi le mien, _trois vaisseaux sur la mer_, et tout pleins
_d'or_, _argent et marchandises_, comme dit la chanson du pays.
»Donc, mes beaux et chers seigneurs, vous me donnerez le temps de la
réflexion pour vous répondre, et ma fille, sachant à cette heure qu'elle
n'est point trop malaisée à établir, se consultera et décidera en
dernier ressort.»
Sur cette conclusion, on n'avait plus qu'à se donner le bonsoir.
Guillaume, en homme du monde, tourna en plaisanterie les prétentions de
Mario, mais sans aigreur ni malice; car l'enfant était monté à lui en
demander raison, et Guillaume l'aimait trop pour vouloir l'irriter à ce
point.
Il s'en alla avec l'espoir assez vraisemblable de l'emporter sur un
rival qui ne lui venait pas à l'épaule.
Mario dormit mal et n'eut point d'appétit le lendemain. Son père
l'emmena, craignant qu'il ne tombât malade, et commençant à convenir en
lui-même qu'il ne faut pas jouer avec l'avenir des enfants en leur
présence. Mais ce remords tardif ne le corrigea pas. Sa cervelle
romanesque et bizarre, qui était, restée elle-même celle d'un enfant, ne
pouvait admettre la notion saine du temps. De même qu'il se croyait
toujours jeune, il se figurait que Mario était mûr pour le genre
d'amour, froid et bavard, chaste et maniéré, que l'_Astrée_ lui avait
mis en tête.
Mario ne connaissait rien aux subtiles distinctions des mots. Il ne
ressentait que les tourments du coeur, les seuls profonds et durables.
Il disait: «J'aime Lauriane;» et, si on lui eût demandé de quel genre
d'amour, il eût répondu de bonne foi qu'il n'y en avait pas deux. Pur
comme les anges, il était dans le vrai idéal de la vie, qui est d'aimer
pour aimer.
Dès que de Beuvre et sa fille se retrouvèrent ensemble, il l'engagea
fort à se prononcer pour Guillaume d'Ars.
--Je n'ai pas voulu mécontenter le marquis en me prononçant, lui dit-il;
mais son rêve est une lubie, et j'imagine bien que vous ne voulez pas
garder encore six ans le chaperon noir, pour attendre que son bambin ait
perdu toutes ses dents de lait.
--Je n'ai pas pris cet engagement vis-à-vis de moi-même, répondit
Lauriane, qui était fort triste; mais je crains que vous n'ayez, à votre
insu, pris l'engagement pour moi vis-à-vis du marquis.
--Je m'en rirais bien, reprit de Beuvre; mais cela n'est point. Tant pis
pour ce vieux fou et pour son marmot s'ils prennent au sérieux des
paroles en l'air: l'un se consolera avec un cheval de bois, l'autre avec
un pourpoint neuf; car ils sont aussi enfants l'un que l'autre.
--Mon cher père, dit Lauriane, il ne m'est plus possible de plaisanter
sur le marquis. Il a été pour moi plus qu'un père, quelque chose comme
un père, une mère et un frère tout ensemble: tant il a mis de
protection, de tendresse et d'aimable gaieté dans ses façons avec moi!
Si Mario n'est qu'un enfant, ce n'est toujours pas un enfant comme les
autres. C'est une fille pour la douceur et la finesse des attentions; et
c'est un homme pour le courage, car vous savez ce qu'il a fait et comme,
en plus, il est savant pour son âge. Il nous en remontrerait à tous
deux!
Oui-dà, ma fille! s'écria de Beuvre en frappant sur son ventre, vous
voilà trop coiffée des beaux messieurs de Bois-Doré, et il me semble que
je ne suis plus grand'chose à vos yeux. Vous paraissez compter leur
chagrin pour beaucoup et mon consentement pour rien, puisque vous me
faites la sourde oreille quand je vous parle de Guillaume d'Ars.
--Guillaume d'Ars est un bon ami, répondit Lauriane; mais c'est un trop
vieux mari pour moi. Il a trente ans bientôt, connaît trop le monde et
me trouverait trop niaise ou trop sauvage. Sa recherche m'eût peut-être
flattée avant la paix; il aurait eu quelque mérite à nous offrir l'appui
de son nom quand nous étions persécutés. Il en a peu aujourd'hui que nos
droits sont reconnus et notre tranquillité assurée. Il en aura encore
moins en persistant dans sa demande, à présent qu'il nous sait plus
riches que nous ne l'étions.
De Beuvre essaya vainement de faire changer d'avis à sa fille. Il en fut
fort contrarié; car, au fond, à âge égal, il eût beaucoup préféré
Guillaume à Mario. Un gendre tout adonné à la vie physique et tout
porté aux joies faciles et insouciantes lui convenait beaucoup mieux
qu'un esprit cultivé et un caractère d'élite.
Lauriane se défendait, tout en se servant à chaque mot de la formule:
«Votre volonté sera la mienne.» Mais elle comptait, en parlant ainsi,
sur la promesse que son père lui avait faite, depuis son veuvage, de ne
jamais forcer son inclination.
De Beuvre, devenu plus âpre aussitôt qu'il était devenu plus riche
(cette transformation s'opère tout à coup dans l'âge mûr), avait grande
envie de la prendre au mot et de dire: _Je veux_. Mais il n'était pas
méchant homme, et sa fille était à peu près sa seule affection.
Il se contenta de l'ennuyer et de l'attrister beaucoup en lui parlant
sans cesse de ces intérêts matériels dont elle l'avait cru si bien
détaché lorsqu'il avait entrepris sa dernière croisade huguenote.
Elle ne céda pas, mais consentit, pour ne pas le blesser, à ne point
éconduire Guillaume sans de grands ménagements, et à recevoir ses
visites jusqu'à nouvel ordre.