L'été de 1622 se passa ainsi sans que le marquis, par prières ou
menaces, pût obtenir l'élargissement sous caution de la prisonnière.
M. Biet, craignant d'avoir fait une sottise, s'était fait autoriser,
après coup, à cloîtrer madame de Beuvre.
L'absence prolongée et le silence absolu du père empiraient beaucoup la
situation. Il devenait fort inutile d'en nier les motifs. Personne ne
pouvait plus en douter; aux instances et reproches du marquis, M. Biet
répondit, avec un sourire amer:
--Mais que ce gentilhomme vienne donc chercher sa fille? Elle lui sera
rendue à l'instant, ainsi que l'administration de ses biens.
Lucilio était établi à Bourges, sous un faux nom, dans le faubourg de
Saint-Ambroise.
Il ne voyait personne que Mario, qui venait sans équipage, sans parure
et sans bruit, prendre ses leçons.
Mercédès, qui avait la liberté de sortir, venait lui servir ses repas,
auxquels le philosophe, absorbé par son travail, n'eût probablement pas
assez songé.
On sentit, en cette circonstance, que M. Poulain s'était fort amendé.
Il était encore à Bourges, occupé d'obtenir l'autorisation d'être abbé,
lorsqu'un jour Lucilio se trouva face à face avec lui dans le petit
jardin qui tenait à son humble appartement.
Le futur abbé et lui découvrirent, en s'accostant, qu'ils demeuraient
sous le même toit.
Lucilio s'attendait à être dénoncé et tracassé. Il n'en fut rien.
M. Poulain se plut dans sa société, et témoigna beaucoup d'intérêt à
Mario lorsqu'il le vit arriver pour prendre ses leçons.
M. Poulain était trop intelligent pour n'avoir pas fait un retour sur
lui-même, et il sentait combien peu il devait compter sur le prince de
Condé; car l'archevêque de Bourges refusait de le faire abbé avant que
M. le Prince l'y eût autorisé; M. le Prince ne paraissait pas fort
pressé de consentir.
L'existence de nos personnages fut donc assez paisible durant cette
sorte d'exil à Bourges. Ils y goûtèrent même plus de sécurité qu'ils ne
l'avaient fait à Briantes dans ces derniers temps.
Mais le marquis s'ennuyait bien d'avoir rompu avec toutes ses habitudes
de luxe, de bien-être et d'activité. Il se faisait simple et petit pour
ne pas attirer l'attention sur Lauriane dans une ville où l'esprit de la
Ligue était mal éteint, et où le règne court et violent de la Réforme
avait laissé de fâcheux souvenirs.
Mario s'efforçait d'être gai pour le distraire; mais le pauvre enfant ne
l'était plus lui-même, et, en lui lisant l'_Astrée_ à la veillée, il
pensait à autre chose, ou soupirait à ces peintures des ruisseaux, des
jardins et des bosquets qui lui faisaient sentir l'ennui et la
dépendance de sa situation présente.
Aussi Mario était pâle et devenait rêveur; il travaillait à s'instruire
avec un grand acharnement, et son plaisir était de tenir Lauriane au
courant de ses études, en lui faisant part de ses petites
connaissances fraîchement acquises.
C'était une manière de tuer la temps dans leurs entrevues de chaque
jour; car il n'y a pas de pire contrainte que l'impossibilité de
s'épancher, devant témoins, avec les gens que l'on aime.
Les jésuites, qui déjà pénétraient tout en se glissant partout,
tâchèrent de persuader au marquis de leur confier l'éducation de son
charmant enfant. Il s'arrangea pour la leur laisser espérer, voyant bien
qu'il ne faisait pas bon de rompre en visière avec eux.
Ils ne furent pas dupes de sa finesse et s'inquiétèrent des courses
mystérieuses de Mario au faubourg. Ils le suivirent et s'inquiétèrent
alors de maître Jovelin.
Mais M. Poulain arrangea tout, en déclarant qu'il connaissait Jovelin
pour orthodoxe et que, d'ailleurs, il assistait aux leçons du petit
gentilhomme.
M. Poulain les craignait plus qu'il ne les aimait; mais il était de
force à les jouer.
Enfin, les événements de la guerre se pressèrent; la nouvelle de la paix
de Montpellier arriva et donna lieu à de grands projets de réjouissance
en l'honneur de M. le Prince, de la part de sa bonne ville de Bourges.
Mais on dut y renoncer; le Prince arriva inopinément, de fort méchante
humeur, sentant que son rôle était fini.
Le roi l'avait joué: d'abord, il n'avait pas voulu mourir; ensuite, il
avait négocié la paix à son insu. Et puis la reine-mère avait repris
quelque crédit. Richelieu avait obtenu le chapeau de cardinal, et,
malgré tous les soins de M. le Prince, approchait insensiblement du
pouvoir.
Condé ne fit que traverser la province et la ville. Il ne croyait plus
à l'astrologie, il devenait dévot par désappointement. Il avait fait un
voeu à Notre-Dame-de-Lorette.
Il partit pour l'Italie sans s'occuper en aucune façon des affaires de
sa province. M. Biet, sentant que les huguenots allaient rentrer en
possession de leur liberté de conscience, et qu'il aurait mauvaise grâce
à se faire arracher la liberté de Lauriane, alla lui-même, avec le
marquis, la chercher au couvent.
Les religieuses la quittèrent avec regret, témoignant de sa douceur et
de sa politesse.
Lauriane avait beaucoup souffert durant ces cinq mois de contrainte
morale; elle aussi avait pâli et maigri; elle avait suivi, sans se
plaindre, tous les exercices religieux avec une contenance ferme et
respectueuse, priant Dieu de toute son âme devant les autels
catholiques, et s'abstenant, d'ailleurs, de toute réflexion qui eût pu
blesser les saintes filles de l'Annonciade. Mais, lorsqu'on l'engagea à
faire acte de renonciation, elle salua comme pour dire: _J'entends_, et
garda un silence opiniâtre à toutes les questions qui lui furent faites.
Ce n'est pas lorsque son père était peut-être sous la hache du bourreau
qu'elle pouvait proclamer sa liberté de conscience. Elle se tut et
endura les obsessions avec le stoïcisme d'un patient qui aurait les
mains liées et entendrait bourdonner les mouches autour de sa tête sans
les pouvoir écarter, mais sans vouloir seulement cligner l'oeil.
En toute autre occasion, elle témoignait du respect aux soeurs, et les
apaisait par d'exquises obligeances. Un esprit vraiment chrétien régnait
heureusement parmi elles. On fit des voeux pour sa conversion, on pria
pour elle, et on la laissa tranquille. Ce fut miracle: ailleurs,
Lauriane eût pu, en désespoir de cause, être accusée de magie et
condamnée aux flammes temporelles: c'était la dernière ressource, quand
les persécutés venaient à bout de ne pas se laisser convaincre d'hérésie
par leurs aveux.
Enfin, le 30 novembre, nos personnages, pleins d'espoir et de joie,
rentrèrent au manoir de Briantes.
On avait reçu de bonnes nouvelles de M. de Beuvre. Il avait écrit bien
des fois; mais ses courriers avaient été interceptés ou infidèles. Il
allait arriver; il arriva, en effet. On lui fit de grandes fêtes; après
quoi, on parla de se séparer.
Il était convenable que Lauriane retournât dans son château, et le gros
de Beuvre se trouvait à l'étroit dans le petit manoir de Briantes.
Lauriane ne devait pas montrer à son père qu'elle eût la moindre
répugnance à reprendre la vie avec lui. Elle n'en éprouvait certainement
pas, tant elle était heureuse de le retrouver! Cependant elle ressentit
une sorte de mélancolie soudaine et involontaire, dès qu'elle rentra
dans le triste château de la Motte.
Les beaux messieurs de Bois-Doré lui avaient fait la conduite et
devaient, à la prière de son père, rester deux ou trois jours auprès
d'elle. Mercédès et Jovelin étaient de la partie. Ce n'était donc pas la
sensation de l'isolement qui déjà s'emparait d'elle; ne pouvait-on pas
d'ailleurs, et ne devait-on pas se revoir presque tous les jours?
Ce vague effroi qui troublait Lauriane, c'était une sorte de
désenchantement dont elle ne se rendait pas compte. Elle avait toujours
voulu prendre son père pour un héros; ses inquiétudes au couvent, à
l'idée des dangers qu'il avait courus pour sa cause, avaient porté
jusqu'à l'enthousiasme l'idée qu'elle se faisait de lui. Il fallait en
rabattre depuis qu'il était là. D'abord, de Beuvre, qui s'était plaint
de l'embonpoint dans l'inaction, et que l'on s'attendait à voir
reparaître maigre et fatigué, arrivait plus rouge et plus gras
qu'auparavant. Son esprit semblait s'être épaissi à l'avenant. Sa gaieté
brusque était devenue un peu brutale. Il se posait en marin, fumait du
tabac, jurait plus que de raison, oubliait d'envelopper son scepticisme
dans les ingénieux aphorismes de Montaigne, et, par moments, prenait des
airs de satisfaction mystérieuse et narquoise qui n'avaient rien
d'obligeant pour ses amis.
Le mot de cette dernière énigme fut lâché par lui le lendemain de son
retour à la Motte, dans une conférence que nous devons rapporter.