LXVI

Les _beaux messieurs_ demeurèrent huit jours sans revenir. Mario avait

un peu de fièvre. Lauriane fut inquiète et pleura. Son père ne voulait

pas la conduire à Briantes, disant qu'il n'était pas utile de laisser

vivre les illusions. Il y eut entre eux un peu de dispute.

--Vous me ferez passer pour une ingrate, disait-elle. Après tant de

soins que l'on a eus pour moi là-bas, c'est moi qui devrais aller

soigner Mario. Vous y devriez au moins aller tous les jours, mon père.

Ils diront que vous les oubliez, à présent que nous n'avons plus besoin

d'eux! Ah! que ne suis-je un garçon! j'y courrais à cheval à toute

heure; je serais le camarade et l'ami de ce pauvre enfant, et je lui

pourrais témoigner mon amitié sans avoir un lien suspendu sur ma tête ou

un reproche à encourir!

Elle décida enfin son père à la conduire à Briantes.

Elle trouva Mario assez revenu de son chagrin et guéri de sa fièvre. Il

paraissait avoir pris encore une fois son parti d'être enfant. Le

marquis était un peu blessé de la conduite de M. de Beuvre. Mais on ne

pouvait se garder rancune. Les parents se mirent peu à peu à causer

comme si de rien n'était; Lauriane se mit à rire et à folâtrer avec son

innocent amoureux.

--Voisin, dit alors de Beuvre à Bois-Doré, il ne me faut point bouder.

Votre idée pour ces enfants était pure rêvasserie. Voyez comme ils

s'entendent bien ensemble pour les jeux innocents! C'est signe qu'aux

jeux d'amour ils seraient en guerre. Songez qu'un trop jeune mari ne se

contente pas longtemps d'une seule femme, et qu'une femme délaissée est

jalouse et acariâtre. Il y a, d'ailleurs, entre ces enfants, un

empêchement auquel nous eussions dû songer: l'un est catholique, l'autre

est protestant.

--Ce n'est point là un empêchement, dit le marquis. On se marie à la

même Église, sauf à retourner chacun à celle qu'on préfère.

--Oui, oui, c'est fort bon pour vous, vieux incrédule, qui êtes des deux

Églises, c'est-à-dire d'aucune; mais pour nous...

--Pour vous, mon voisin? Je ne sais quelle communion vous faites; mais

je crois fort en Dieu, et vous n'y croyez guère.

--_Peut-être! Qui sait?_ a dit Montaigne; mais ma fille croit, et vous

ne la feriez point céder.

--Elle n'aurait point à céder. Ici, elle a été libre de prier comme elle

l'entendait. Mario et elle ont fait leur prière du soir ensemble, et ils

n'ont point songé à se disputer. D'ailleurs, Mario serait tout prêt à

faire comme moi...

--Oui, à dire comme vous, au temps du bon roi: «Vive Sully et vive le

pape!»

--Lauriane ne serait pas plus entêtée de calvinisme, soyez-en bien

assuré!

Bois-Doré se trompait. Plus M. de Beuvre s'avouait sceptique, plus

Lauriane avait à coeur de se rattacher à la Réforme avec

désintéressement. De Beuvre, qui le savait bien et qui cherchait

l'occasion de susciter des obstacles, souleva la question pendant le

dîner. Lauriane se prononça avec douceur, mais avec une fermeté

remarquable.

Le marquis n'avait jamais parlé religion avec elle ni devant elle. Le

fait est qu'il n'en parlait avec personne, et trouvait les dieux

mi-partie gaulois et païens de l'_Astrée_ très-conciliables avec ses

notions vagues sur la Divinité. Il fut chagrin de voir Lauriane se

gendarmer de la sorte, et ne put s'empêcher de lui dire:

--Ah! méchante enfant, vous ne seriez pas si entêtée de controverse, si

vous nous aimiez un peu plus!

Lauriane n'avait pas vu où son père voulait en venir. Le reproche du

marquis le lui fit comprendre. C'était le premier reproche qu'il lui

adressât, et elle en fut vivement peinée. Mais la crainte d'irriter son

père l'empêcha de répondre comme son coeur l'y portait. Elle baissa les

yeux sur son assiette et retint une larme au bord de sa paupière.

Mario qui ne semblait occupé qu'à préparer le dîner délicat du petit

chien Fleurial, vit cette larme et dit tout à coup d'un air sérieux,

presque viril, qui contrastait avec la puérile occupation de ses mains:

--Mon père, nous faisons de la peine à Lauriane, ne parlons plus de

rien. Elle a une tête, et elle a raison. Pour moi, je ferais comme elle

à sa place, et je n'abandonnerais pas mon parti dans le malheur.

--C'est bien parlé, mon petit homme! dit de Beuvre, frappé de l'air sage

de Mario.

--Et c'est-à-dire aussi, ajouta le marquis, que nous sommes au-dessus de

ces vaines discussions. Mon fils a déjà le libre esprit des bons

esprits, et ce n'est pas lui qui contrarierait les opinions de Lauriane.

--Les contrarier, non certes, reprit Mario; mais...

--Mais quoi? dit Lauriane vivement; tu ne viendrais pas à les partager,

Mario, même par amitié pour moi?

--Ah! ah! si cela était, s'écria de Beuvre, encore frappé d'une idée

subite, si l'enfant, avec son nom et ses biens, voulait entrer

résolûment dans notre cause, je ne dis pas que je ne conseillerais pas à

Lauriane de garder encore quelque temps son bonnet noir.

--Qu'à cela ne tienne! dit le marquis; quand le temps sera venu...

--Non pas! non, mon père! dit Mario avec une fermeté extraordinaire; ce

temps-là ne viendra point pour moi. J'ai été baptisé catholique par

l'abbé Anjorrant; j'ai été instruit par lui dans l'idée que je devais ne

pas changer; et, bien qu'il ne m'ait rien fait jurer à son lit de mort,

il me semblerait lui désobéir en ne restant pas dans l'Église où il m'a

mis. Lauriane m'a donné l'exemple, je le suivrai; nous resterons comme

nous voilà, et ce sera bien. Ça ne m'empêchera pas de l'aimer, et, si

elle ne m'aime plus, alors elle aura tort et sera mauvaise.

--Que dites-vous de cela, ma fille? dit de Beuvre à Lauriane; ne vous

semble-t-il pas que voilà un petit mari qui, vous voyant brûler, dirait:

«J'en suis peiné; mais je n'y peux rien, puisque c'est la volonté du

pape?»

Lauriane et Mario discutèrent en enfants qu'ils étaient, c'est-à-dire

qu'ils se fâchèrent tout rouge. Lauriane bouda, Mario n'en démordit pas

et finit par s'écrier avec feu:

--Tu dis, Lauriane, que tu te ravalerais si tu changeais. Tu me

mépriserais donc si je changeais aussi?

Lauriane sentit la justesse de cette réplique et ne dit plus rien; mais

elle était piquée comme une petite femme avec qui son amant fait des

réserves, et son regard disait à Mario: «Je croyais être plus aimée que

je ne le suis.»

Quand elle revint à cheval avec son père, celui-ci ne manqua pas de lui

dire:

--Eh bien, à présent, ma fille, ne voyez-vous pas que Mario, ce charmant

enfant, est un papiste de la bonne roche, comme feu monsieur son père,

qui servait l'Espagne contre nous? Et quelque jour, honteux de la

nullité de son vieux oncle, il nous fera bel et bien la guerre! Que

direz-vous alors de voir votre mari dans un camp et votre père dans

l'autre, s'envoyant des balles ou s'allongeant des horions?

--Vraiment, mon père, dit Lauriane, vous me parlez comme si j'avais

marqué le désir de rester veuve, et je n'ai jamais résolu cela. Mais je

ne vois pas en quoi M. d'Ars échappera au mauvais destin dont vous

faites prédiction! N'est-il pas catholique et grand partisan de la

royauté?

--M. d'Ars n'a point de volonté, reprit de Beuvre, et je réponds que

nous l'amènerions à toutes nos fins, en toute rencontre. De plus malins

que lui ont changé quand la Réforme a eu bonne chance.

--Si M. d'Ars n'a point de volonté, reprit Lauriane, tant pis pour lui,

ce n'est donc pas un homme; et si, il a âge d'homme, lui!

Lauriane ne se trompait pas. Guillaume était nul de caractère; mais il

était beau garçon, aimable voisin, brave comme un lion, et d'un coeur

très-généreux avec ses amis.

Doux et facile au paysan, il se laissait piller sans y regarder; mais

aussi il faisait comme les seigneurs de son temps: il les laissait

croupir dans l'ignorance et dans la misère. Il trouvait fort beau que

les vassaux de Lauriane fussent propres et bien nourris,

très-divertissant que ceux de Bois-Doré fussent gros; mais, quand on lui

disait qu'à Saint-Denis-de-Touhet, les paysans mouraient comme des

mouches dans les épidémies; qu'à Chassignoles et au Magny, ils ne

savaient pas le goût du vin ni de la viande, à peine celui du pain;

enfin que, dans les pays de Brenne, ils mangeaient de l'herbe, tandis

qu'en d'autres provinces, plus malheureuses encore, ils se mangeaient

les uns les autres, il disait:

--Que voulez-vous y faire? Tout le monde ne peut pas être heureux!

Et il ne se foulait pas l'esprit plus qu'il ne pouvait pour trouver un

remède. Il ne lui fût pas venu en tête de vivre dans ses terres comme

Bois-Doré, et d'associer à son bien-être tous ceux qui dépendaient de

lui. Il courait à Bourges et à Paris tant qu'il pouvait, et aspirait à

un bon mariage pour mener une plus belle vie encore, avec une femme

qu'il devait rendre parfaitement heureuse, à la condition qu'elle n'eût

pas plus d'entrailles et de cervelle que lui.

Il était l'homme de sa caste et de son temps, et nul ne songeait à le

blâmer.

Tout au contraire, Lauriane passait pour une exaltée parpaillote et

Bois-Doré pour un vieux fou. Lauriane elle-même ne jugeait pas Guillaume

aussi sévèrement que nous; mais elle sentait en lui un manque de fond et

de consistance, et, auprès de lui, un ennui insurmontable. Alors le

souvenir des jours passés à Briantes lui revenait comme un rêve

délicieux. Elle eût volontiers dit: _Et in Arcadia ego!_

Pourtant elle n'admettait pas l'idée d'être la femme de Mario. Dans ses

pensées les plus intimes, elle demeura sa soeur aimée, fière de lui et

pleine d'émulation; mais elle ne trouva aucun prétendant à son gré, bien

qu'il s'en présentât beaucoup dès qu'on vit son père acheter de

nouvelles terres. En comparant involontairement son père, si positif et

si calculateur, qui la critiquait souvent dans ses charités, avec le bon

M. Sylvain, qui vivait toujours et faisait vivre tout le monde comme

dans un conte de fées, elle prit la raison en grippe et devint en secret

la fille du monde la plus rêveuse et la plus romanesque, au dire de M.

de Beuvre et de ses autres parents des deux religions. On se moquait en

famille d'elle et de son ridicule amour, disait-on, pour un enfant en

sevrage.

À force de s'entendre dire qu'elle était éprise de Mario, Lauriane, un

peu persécutée chez elle, était comme conduite malgré elle à regarder

cet amour comme possible. Aussi en admit-elle l'idée lorsque Mario eut

quinze ans.

Mais elle repoussa bientôt cette idée, car Mario, à quinze ans, semblait

ne pas distinguer encore l'amour de l'amitié. Il était respectueux avec

elle dans ses manières, en même temps que familier dans ses paroles à la

façon d'un frère bien élevé. Il ne disait pas un mot qui pût faire

penser que la passion se fût révélée à lui. Quelquefois seulement, il

rougissait beaucoup quand Lauriane arrivait inopinément dans un lieu où

il ne l'attendait pas, et il pâlissait quand on parlait devant lui de

quelque nouveau projet de mariage pour elle. Du moins, Adamas confiait

ces remarques à son maître, et Mercédès à Lucilio. Mais ils se

trompaient peut-être. Le jeune garçon grandissait et lisait beaucoup: il

éprouvait peut-être certains malaises de la tête et des jambes.

Nous ne dirons qu'un mot sur cette époque où Mario eut quinze ans et

Lauriane dix-neuf. Leur existence sédentaire et leurs tranquilles

relations offraient sans doute un caractère d'heureuse monotonie qui ne

nous permet pas d'en retrouver la trace dans nos archives sur Briantes

et la Motte-Seuilly.

Nous y trouvons seulement le mariage de Guillaume d'Ars avec une riche

héritière du Dauphiné. Les noces se firent en Berry, et il ne paraît pas

que le refus de Lauriane eût mécontenté le bon Guillaume, car elle fut

de la fête, ainsi que les Bois-Doré.

C'est une année plus tard, en 1626, que nous voyons la vie de nos

personnages se dessiner plus clairement. Ce fut l'époque du baptême de

monseigneur le duc d'Enghien (le futur grand Condé) qui hâta pour eux

le cours des événements.

Ce baptême eut lieu le 5 mai à Bourges. Le jeune prince avait alors

environ cinq ans. Les grandes fêtes qui se firent attirèrent toute la

noblesse et toute la bourgeoisie de la province.

Le marquis de Bois-Doré, qui avait enfin gagné, sinon les dangereuses

bonnes grâces, du moins la salutaire indifférence de Condé et du parti

jésuitique, céda aux désirs de Mario, qui était curieux de voir un peu

le monde, aux siens propres, qui étaient de montrer son héritier avec

plus d'avantages qu'en 1622, sous le poids d'une situation inquiétante

et douloureuse.

Les beaux messieurs de Bois-Doré · 第 76 / 88 题