Ce fut par une délicieuse soirée de printemps que Mario, courant dans la
prairie de l'enclos avec Lauriane, tous deux riant d'une voix aussi
harmonieuse que le chant des rossignols, vit accourir Mercédès
effrayée.
--Venez, venez, ma bien-aimée dame, dit la Morisque en entourant de ses
bras sa jeune amie; tâchons de fuir, on ne vous prendra qu'après m'avoir
tuée.
--Et moi donc! s'écria Mario en ramassant sa petite rapière, dont il
s'était débarrassé pour jouer. Mais qu'est-ce donc, Mercédès?
Mercédès n'avait pas le temps de s'expliquer. Elle savait que l'huis
était gardé par les soldats de la prévôté; elle voulait essayer de
rentrer au château en cachant Lauriane sous sa mante, et de la faire
évader par le passage secret.
Mais l'entreprise était impossible, et Mario s'y opposa en voyant que
l'huisset était également gardé.
Pendant qu'ils délibéraient, le marquis était fort en peine: il avait
déclaré aux agents de la prévôté, qui lui exhibaient leurs pouvoirs en
bonne forme, que madame de Beuvre était sortie à cheval avec son fils.
Mais, comme on exigeait sa parole d'honneur et qu'il feignait d'être
offensé du soupçon, afin de se dispenser de faire un faux serment, le
soupçon grossissait, et, tout en lui demandant humblement pardon, on
gardait les huis au nom du roi, et on procédait à de minutieuses
perquisitions dans la maison.
La garde prévôtale de La Châtre n'était pas si nombreuse et si bien
équipée qu'elle eût pu envoyer une grosse troupe à Briantes.
En outre, officiers et soldats obéissaient à contrecoeur, et eussent fort
souhaité de ne point fâcher le bon M. de Bois-Doré. Mais ils craignaient
d'être dénoncés à M. le Prince, qui était fort redouté dans la ville et
dans le pays.
Ils faisaient donc consciencieusement leur office, espérant que M. de
Bois-Doré ferait menace et résistance, auquel cas, n'étant _peut-être_
pas les plus forts, ils étaient tout prêts et tout disposés à déguerpir,
comme c'était assez la coutume dans les différends entre la force
provinciale exécutive et les seigneurs de campagne récalcitrants.
Le marquis voyait bien la situation, et Aristandre se mangeait les
poings d'impatience, attendant le signal de tomber sur le dos de MM. les
gardes. Mais Bois-Doré sentait que le cas était grave, et qu'il ne
s'agissait pas seulement de rosser le guet dans une affaire de clocher.
M. de Beuvre était trop compromis pour que la défense de sa cause ne fût
pas un acte de rébellion contre l'autorité royale, et ces portes gardées
_au nom du roi_ l'étaient mieux en cette circonstance que par une armée,
aux yeux de tout châtelain patriote.
Bois-Doré, malgré son antique _bataillerie_ de caractère et son vieux
fonds de protestantisme incorrigible, avait toujours, depuis la fin des
Valois, personnifié la France dans le roi, et, à cette époque, où les
derniers efforts de la Réforme allaient, involontairement sans doute,
mais fatalement, à nous livrer aux ennemis de l'extérieur, Bois-Doré
était dans le vrai sentiment de la nationalité.
Cependant il ne voulait à aucun prix abandonner la fille de son ami.
Il savait quelles persécutions on exerçait dans les couvents contre les
enfants des familles protestantes, et par quelle résistance énergique
Lauriane aggraverait peut-être contre elle-même la rigueur de ces
persécutions.
Il fallait échapper à cette nouvelle crise par adresse, et il implorait
du regard, à la dérobée, le génie fécond d'Adamas.
Adamas allait et venait, faisant l'agréable avec les archers, se
grattant la tête avec désespoir quand on ne le voyait pas.
Il songea bien à inonder le préau en levant, de ce côté-là, les pelles
de l'étang, ou à mettre le feu à la maison au moyen de quelques fagots
entassés dans le hangar, sauf à se griller un peu la barbe pour
l'éteindre quand on aurait réussi à éloigner l'ennemi; mais, au milieu
de ses perplexités, il vit arriver Lauriane calme et fière, donnant le
bras à Mario pâle et pensif.
La Morisque les suivait en pleurant.
Quatre gardes de la prévôté les accompagnaient assez respectueusement.
Voici ce qui s'était passé.
Lauriane s'était fait expliquer de quoi il s'agissait. Elle avait
compris que toute résistance pour la sauver attirerait sur ses amis
l'accusation de haute trahison. Elle savait bien que son père avait joué
sa tête, et, en le voyant partir, elle avait bien prévu que sa propre
liberté serait menacée un jour ou l'autre. Elle n'en avait jamais dit un
mot; mais elle était prête à tout subir plutôt que de renier ses
opinions.
Ce fut en vain que Mario et Mercédès la supplièrent avec passion de se
taire et de se tenir tranquille: elle éleva la voix en déclarant et
jurant qu'elle voulait se livrer; et, lorsque les gardes qui la
cherchaient approchèrent de la prairie, elle en était déjà sortie et
marchait droit à eux.
Ils hésitaient à s'emparer d'elle, doutant, à son assurance, que ce fût
elle, en effet.
Mais elle se nomma, en leur disant:
--Ne portez pas la main sur moi, messieurs; je me rends de bonne grâce.
Permettez-moi seulement d'aller saluer mon hôte, et veuillez
m'accompagner.
Le marquis fut douloureusement ému de cette apparition; mais il ne put
qu'admirer le grand coeur de cette généreuse enfant.
--Monsieur, dit-il au lieutenant de la garde prévôtale, vous me voyez
résigné à obéir à votre mandat, puisque telle est la volonté de madame;
mais vous ne voudrez point demeurer en reste d'honneur avec elle. Vous
souffrirez qu'avec mon fils et sa gouvernante, je la conduise à Bourges
en ma carroche. Je n'emmènerai que deux ou trois valets, et nous seront
escortés et surveillés par vous avec autant de rigueur qu'il vous
conviendra.
Une si juste requête fut écoutée, et la famille eut une heure pour faire
ses préparatifs de départ.
Lauriane s'en occupait avec un admirable sang-froid.
Mario, consterné et comme hébété, laissait Adamas l'habiller sans songer
à rien.
Il était assis pendant qu'on le bottait, et semblait n'avoir pas la
force de soulever ses petites jambes.
Lucilio s'approcha et lui mit sous les yeux ces paroles, écrites en
italien:
«Ayez du coeur à l'exemple de ce brave coeur.»
--Oui, s'écria Mario en jetant ses bras autour du cou de son ami, j'y
fais mon possible, et je comprends bien ce qu'_elle_ fait. Mais ne
pensez-vous point que mon père songera à la délivrer?
--Si faire se peut, dit Adamas, n'en doutez point monsieur. Adamas ne
vous quittera point, Dieu merci, et avisera à toute heure. Si monsieur
se résigne, c'est qu'il y a bien de l'espérance à garder.
Le marquis emmenait effectivement, dans sa grand'carroche, Adamas et
Mercédès. Clindor monta sur le siége avec Aristandre.
Il fut convenu que Lucilio, sur le compte duquel le marquis n'était pas
très-rassuré, se rendrait secrètement à Bourges de son côté.
--Monsieur, dit Adamas au marquis, lorsqu'ils eurent dépassé La Châtre,
je la tiens!
--Quoi, mon ami? que tiens-tu?
--Mon idée! Quand nous serons à Étalié, nous demanderons à prendre un
instant de repos chez madame Pignoux. Elle a une filleule de l'âge de
madame Lauriane, avec laquelle nous la ferons changer d'habits et que
nous emmènerons à la place de madame.
--Mais cette filleule se trouvera-t-elle là à point nommé?
--Si elle ne s'y trouve point, dit Mario, que ranimaient les projets
d'Adamas, c'est moi qui prendrai la jupe, l'écharpe de tête et le
chaperon de Lauriane, et je serai censé rester chez madame Pignoux,
tandis qu'elle restera en ma place dans l'auberge, d'où il lui sera aisé
de se sauver chez Guillaume ou chez M. Robin, quand nous serons un peu
loin.
--Mes enfants, dit le marquis, faites tout pour le mieux, mais ne me
dites rien; car on est bien gêné de ne pouvoir nier sur sa parole, et on
me le demandera certainement quand la feinte sera découverte. Tentez
donc quelque autre chose et parlez bas. Je ne vous écoute point du tout.
--Vous oubliez, dit Lauriane, que je ne me prêterai à aucune chose pour
me mettre en liberté. Ne cherchez point, Adamas; et toi, Mario,
prends-en ton parti. J'ai juré à Dieu d'accepter mon sort.
En effet, Lauriane refusa de mettre pied à terre à l'auberge du
_Geault-Rouge_, où l'échange projeté aurait pu avoir quelque chance de
succès.
Mario espéra qu'un peu plus loin, sur la route, elle se raviserait et
accepterait quelque autre combinaison; mais on eut beau lui remontrer
que les choses pouvaient s'arranger sans compromettre le marquis, elle
fut inflexible.
--Non, non, disait-elle, personne ne croira que le marquis n'a pas fermé
les yeux volontairement. Qui sait, mon pauvre Mario, si on ne te
garderait pas en otage jusqu'à ce que l'on m'eût retrouvée? Et quant à
Adamas, il irait en prison certainement. C'est ce que je ne veux point,
et, de gré ni de force, je ne consentirai à m'échapper; car, si vous y
tentez, je crierai et mènerai du bruit pour me faire reprendre.
Lauriane fut inébranlable dans sa résolution. Il fallut perdre l'espoir
de la soustraire à la captivité, et l'on arriva à Bourges beaucoup plus
abattu et découragé que l'on n'était parti de Briantes.
Le résultat de cette soumission fut assez favorable.
Le lieutenant-général, M. Biet, qui avait compté sur la rébellion du
marquis pour gâter ses affaires, fut fort surpris de le voir se
présenter devant lui avec Lauriane, et réclamer pour elle une retraite
honorable et les égards auxquels la dignité de sa conduite lui donnait
droit.
M. Biet dut se radoucir, feindre un grand regret de la mesure de rigueur
qu'il attribuait aux ordres secrets du Prince, et consentir à ce que
Lauriane fût conduite au couvent des religieuses de l'Annonciade, dont
Jeanne de France, tante de son illustre aïeule Charlotte d'Albret, avait
été la fondatrice. Lauriane avait là quelques amies, et il lui fut
permis de garder Mercédès pour la servir.
Ce couvent était de ceux où l'ardente propagande jésuitique n'avait pas
encore pénétré. Les religieuses cloîtrées, vouées à la vie
contemplative, ne menaçaient pas Lauriane d'un prosélytisme trop
rigoureux.
Le marquis eut avec la supérieure une conférence dans laquelle il sut la
bien disposer en faveur de la jeune recluse, et il obtint la permission
de la voir tous les jours avec Mario, au parloir, en présence de la soeur
écoute.
Malgré cette espérance, le coeur de Mario se brisa lorsqu'il entendit
retomber, entre lui et sa chère compagne, la lourde porte du couvent.
Il lui semblait qu'elle n'en sortirait plus jamais, et il n'était pas
non plus sans inquiétude pour Mercédès, qui s'efforçait de sourire en le
quittant, mais qui devint un instant comme folle quand elle ne le vit
plus et qu'elle se sentit condamnée, pour la première fois de sa vie, à
dormir sous un autre toit.
Aussi ne dormit-elle guère, non plus que Lauriane. Elles causèrent
presque toute la nuit, et pleurèrent ensemble, ne craignant plus
d'affliger Mario de leur douleur.
--Ma Mercédès, disait Lauriane en embrassant la Morisque, je sais quel
sacrifice tu me fais en te séparant de ton enfant pour me consoler.
--Ma fille, lui répondit la Morisque, je te confesse que c'est encore
Mario que je console en toi, puisque Mario t'aime peut-être encore plus
qu'il ne m'aime. Ne dis pas que non: je l'ai bien vu; mais je ne suis
point jalouse de toi, car je sens que tu feras le bonheur de sa vie.
Il n'y avait pas moyen d'ôter à la Morisque la persuasion de ce mariage
invraisemblable, et Lauriane n'osait la contredire, en ce moment-là
surtout.
Bois-Doré avait quelques doutes sur les ordres donnés par le Prince à
l'égard de Lauriane.
Le Prince était une perfide, avare et ingrate nature; mais il n'était
pas cruel, et son aversion pour les femmes n'allait pas jusqu'à la
persécution.
D'ailleurs, le marquis avait cru voir quelque trouble chez le
lieutenant-général lorsqu'il l'avait questionné sur les prétendus ordres
secrets du Prince. Il espéra l'amener, par douceur et persuasion, à
révoquer son arrêt.
Il envoya un exprès en Poitou pour tâcher de retrouver M. de Beuvre et
l'engager à revenir au plus vite, et il s'établit à Bourges, autant pour
suivre son plan auprès de M. Biet que pour ne pas perdre de vue sa chère
pupille.
L'exprès ne put rejoindre M. de Beuvre: celui-ci était retombé en mer,
on ne savait vers quels rivages.
Au bout de deux mois on n'avait pas reçu de ses nouvelles.
Lauriane le pleurait. Elle n'était pas dupe des contes que lui faisait
le marquis pour lui persuader que certaines gens l'avaient aperçu et
qu'il se portait bien. Il feignait d'être gêné par la présence de la
soeur écoute, qui dormait tout le temps, et de n'oser communiquer les
lettres à l'appui de ses assertions.
Lauriane prit le parti de paraître tranquille pour tranquilliser Mario,
qui avait toujours les yeux fixés sur elle avec anxiété.