Nos trois personnages étaient placés dans le fond de la cuisine, le long
du fourneau, le dos tourné à la porte et la figure vers une fenêtre du
rez-de-chaussée, devant laquelle ils voyaient passer et repasser au
dehors la silhouette des reîtres montant la garde l'arme au bras.
Il y en avait deux sur chaque face de la maison, luxe inutile, car cette
maison n'avait que deux portes: celle qui donnait sur la route et celle
du garde-manger, qui donnait sur un petit jardin clos de haies.
Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étaient solidement
grillées. Il ne fallait donc pas espérer sortir de vive force.
Et pourtant, le marquis soupirait d'impatience.
--Ah! mon fils! disait-il à Mario, pourquoi es-tu ici? Avec ce bon grand
couteau de cuisine, je saurais bien me débarrasser des deux sentinelles
qui se croisent là devant la porte de l'office. Mais avec toi... je
n'oserais, je suis lâche.
--Et, si mon homme était là, ajoutait madame Pignoux, tout vieux qu'il
est, il ferait bien l'affaire des deux autres, avec Jacques! Mais j'ai
bien peur qu'ils ne l'aient tué, mon bon valet!... Ah! Dieu! le voilà!
voyez comme ces démons l'ont arrangé! Il est tout en sang!
Jacques le Bréchaud, ainsi nommé parce qu'il était brèche-dents, était
laid, sournois et rageur, mais courageux et dévoué.
--Ne faites pas attention, dit-il, et donnez-moi un torchon pour que je
m'essuie la figure.
--Mais ils t'ont fendu la tête, mon pauvre ami! dit le marquis en lui
passant son mouchoir à dentelle, qui était resté dans la poche de ses
chausses.
Mario s'empara du mouchoir, qui les eût fait reconnaître pour des
seigneurs, et le jeta dans le fourneau ardent, où il disparut comme une
allumette.
Jacques essuyait son sang et bandait sa blessure avec une serviette.
--Ne vous inquiétez pas, dit-il à madame Pignoux; ils m'ont laissé
revenir ici pour les servir; donnez-moi le tranche-lard, et la nuit ne
se passera pas sans que j'en aie étripé quelques-uns.
--Tu te feras tuer, dit l'hôtesse.
--Ça ne fait rien, répondit Jacques.
--Mais tu nous feras tuer aussi!
--Jacques, dit le marquis, vois cet enfant et ne dis mot. Fais-le sortir
si tu peux, mais sois prudent si tu nous aimes.
Jacques regarda Mario en dessous, et, sans répondre, il alla à plusieurs
reprises dans le garde-manger, comme pour son service, mais en effet
pour examiner les reîtres qui montaient leur garde avec la régularité de
deux automates.
--Ces chiens d'Allemands! dit-il au marquis, ça ne dort pas, ça ne boit
ni ne mange, tant que ça n'a pas tué tout le monde.
--Et ça connaît la discipline! répondit le marquis avec un soupir. Ah!
il ne faut pas se le dissimuler, les reîtres sont de rudes soldats! Si
le bon Henri en avait eu dix mille, il eût été roi dix ans plus tôt!
--Cuisine, mon père, cuisine! dit Mario, le lieutenant te regarde!
--Il peut me regarder, mon fils! je sais manier la queue d'une casserole
aussi bien que maître Pignoux lui-même.
--C'est la vérité, dit l'hôtesse; on jurerait que vous avez étudié!
--J'ai étudié en campagne, madame Pignoux; j'ai fricassé, l'épée au
flanc et le casque en tête, pour mon Henri! Qui m'eût dit que je
fricasserais pour un Macabre et pour sa moitié? Quelque gaupe,
j'imagine!
En ce moment, la voix de madame Proserpine s'éleva au-dessus des
autres, qui l'avaient couverte jusque-là.
--Pouah! comme ça sent le graillon brûlé! criait-elle; c'est une
infection ici! Montons, montons vite! Allons donc, lieutenant,
donnez-moi la main, sacrebleu!
M. de Bois-Doré et son fils se regardèrent et baissèrent aussitôt le nez
sur leurs casseroles.
Cette amazone, qui, après avoir causé et discuté confidentiellement avec
le capitaine et le lieutenant sur le seuil de l'auberge, traversait
maintenant la cuisine en se carrant dans son riche costume de guerrière,
et en agitant, sous son feutre à plumes bariolées, sa volumineuse
crinière d'un blond ardent, cette madame Proserpine, épouse plus ou
moins légitime du capitaine Macabre, c'était l'ancienne gouvernante du
marquis, c'était l'ennemie personnelle de Mario, c'était la Guillette
Carcat de La Châtre, c'était la Bellinde de Briantes.
--Nous sommes perdus, pensa le marquis; elle va nous reconnaître!
--Nous sommes sauvés, pensa Mario; elle ne nous reconnaît pas!
Et, pour mieux se déguiser, il s'enveloppa aussi d'un tablier à pièce
qui lui montait jusqu'au menton, et passa, sur ses joues roses, ses
petites mains frottées de charbon.
Bellinde passa sans se retourner. Mais il n'y avait pas moyen de songer
à la fuite. _Madame_ voulait être servie à l'instant.
L'ex-gouvernante, prude et sucrée, avait subi une rapide métamorphose.
En devenant la compagne d'un vieux routier, elle avait pris les manières
soldatesques et le ton impérieux et violent, qui, en somme, était
l'expression de sa véritable nature, comprimée et fardée depuis
longtemps à Briantes. Sa personne s'était développée avec la même
exubérance. N'étant plus forcée de savourer en secret les liqueurs et
les friandises dérobées, elle s'était livrée avidement à sa gourmandise.
Abondamment pourvue d'argent, de vivres et de boissons par les soins de
Macabre, qui prenait la part du lion dans le pillage, elle noyait chaque
jour, dans la fumée des festins, le remords et le dégoût d'appartenir à
une espèce de monstre.
Le plaisir de ne rien faire que chevaucher et commander était aussi pour
elle une compensation. Les intempéries et les intempérances de sa
nouvelle vie d'aventurière avaient donc altéré ses traits et presque
subitement doublé son embonpoint. Sa figure, naturellement colorée,
avait déjà pris les tons marbrés de la débauche et le violacé de la
pléthore. Fière de sa riche crinière rousse, elle l'étalait sur ses
épaules avec une affectation ridicule, et se couvrait sans discernement
de tous les objets conquis par maître Macabre, en trahison bien plus
souvent qu'en franche guerre.
_Madame_ était donc fort pressée de manger et de boire après une assez
longue chevauchée, et se faisait fête de connaître, enfin, la bonne
cuisine de M. Pignoux, qu'elle avait entendu vanter si souvent à
Briantes.
Peu lui importait que vingt-cinq bons soldats (très-méchants drôles,
d'ailleurs, il ne faudrait pas s'y tromper) attendissent à la porte, le
ventre creux. Le mécontentement que ses façons d'agir leur causaient ne
la préoccupait nullement; elle ne doutait de rien, son amant imbécile
lui ayant donné le grade de lieutenant et le commandement d'une partie
de sa bande, qu'elle associait à ses profits quand elle était de bonne
humeur, et qui, en somme, lui était dévouée par intérêt.
Les quinze nouveaux bandits qu'elle avait amenés, et qui prirent
possession de la cuisine, tandis que les autres étaient relégués à
l'écurie ou commandés pour le guet et la garde montante, se montrèrent
tout d'abord très-pressés de la faire servir; ils comptaient sur ses
restes, et, tandis que les uns dressaient la table en bousculant et
injuriant les valets, les autres talonnaient le _chef_ Bois-Doré, sa
prétendue femme et Mario, le marmiton improvisé, pour qu'ils eussent à
satisfaire la lieutenante au plus vite.
Voilà pourquoi il ne fallut plus songer à échanger des observations, ni
à regarder la porte. Il fallait cuisiner, et l'on cuisinait à tour de
bras.
Ce fut une des aventures de la vie du marquis où il se montra à la
hauteur des événements.
Il fit des ragoûts dignes d'un meilleur sort, saupoudra et dressa les
mets, graissa la poêle et fit sauter l'omelette avec des allures d'une
_maestria_ qui finit par imposer le respect à ces mécréants, en dépit de
leur impatience.
Au moment de servir la soupe, le marquis vit Jacques Bréchaud allonger
le bras comme pour saler sur nouveaux frais. Il repoussa machinalement
cet inutile concours; mais l'insistance du brèche-dents l'étonna, et,
lui saisissant la main, il trouva à son sel un aspect singulier.
--Laissez donc faire, dit Jacques, ils aiment ça, la soupe salée!
Et il avait un sourire étrange qui frappa tout à fait le marquis.
--Jacques! lui dit-il tout bas, pas de poison: c'est lâche, et la
lâcheté porte malheur! Dieu seul peut nous sauver. Ne fâchons pas Dieu!
Jacques laissa tomber la mort-aux-rats dont il s'était promis
d'assaisonner la soupe des aimables hôtes du _Geault-Rouge_. L'élan
généreux et romanesque du marquis lui parut inexplicable; mais il en
subit l'ascendant avec une sorte de terreur superstitieuse.
Bois-Doré venait de remettre le potage et tout le premier service aux
pages barbus de madame Proserpine; il respirait un peu; on semblait
disposé à lui laisser un peu plus de liberté.
Mario même allait de temps en temps jusqu'au seuil, et il eût pu fuir en
cet instant, en ayant l'air d'aller chercher du bois sous le hangar;
mais il se garda bien de dire le fait à son père. Celui-ci eût exigé
qu'il en profitât, et, pour rien au monde, l'enfant n'eût voulu se
séparer de lui.
--Si l'on doit tuer mon père, pensait-il, je veux mourir avec lui; mais,
jusqu'à la fin, je garderai l'espoir de le sauver.
Madame Pignoux commençait aussi à espérer. Les hommes de la lieutenante
paraissaient encore plus effrontés, mais un peu moins sinistres que ceux
qui les avaient précédés dans la cuisine.
Ils étaient presque tous Français et jeunes. Ils commandaient avec
autant de cynisme que les autres; mais il y avait dans leurs manières
une sorte de gaieté qui pouvait faire croire à un fonds de bonhomie, ou,
tout au moins, à un moment d'oubli.
Mais un ordre venu du haut de l'escalier tomba comme la foudre sur les
captifs: madame Proserpine mandait maître Pignoux et sa femme en sa
présence.
--J'irai, j'y vais, j'y cours! s'écria l'hôtesse en montant l'escalier.
Et, se présentant à la lieutenante, elle lui demanda respectueusement
ses ordres, en ayant soin de ne pas avoir l'air de la reconnaître, ou de
l'accepter d'emblée pour une personne autrement importante que
l'ex-promeneuse des petits chiens du marquis.
--Mes ordres sont que votre mari comparaisse aussi, répondit la Bellinde
flattée de la soumission de madame Pignoux. Allez le chercher, ma bonne
femme.
--Excusez-moi, dit la Pignoux, mon homme est dans son coup de feu, et
trop enfumé pour se montrer en tablier et en bonnet sales devant une
dame comme vous.
--Te crois-tu donc plus ragoûtante, vieille pendarde? cria le capitaine.
Va, on ne m'en donne point à garder. Je veux voir la figure de ton
bélître de mari, et il n'y a point d'excuse qui serve. Et vous autres,
mes drôles, dit-il aux servants de la Proserpine, d'où vient que, quand
votre lieutenante commande quelque chose, vous vous le faites dire deux
fois? Mort de ma vie! faudra-t-il que j'aille quérir moi-même ce double
traître?
Au même instant, Bois-Doré, à qui déjà l'on avait fait monter de force
l'escalier, fut poussé dans la salle, et si rudement, qu'il faillit
aller tomber aux genoux de la Proserpine.
Le pauvre Mario le suivait, tremblant de crainte pour lui et de colère
contre les méchants reîtres. Si son vieux père fût tombé, l'enfant eût
perdu patience et se fût fait mettre en pièces pour le défendre.
Heureusement pour tous deux, le marquis ne perdit pas la tête et se
résolut à tout braver, remettant son destin au succès de son
déguisement.
Le hasard voulut que Proserpine ne fît nulle attention à ses traits.
Elle connaissait fort bien le véritable Pignoux; elle ne daigna pas
lever les yeux sur lui tout de suite, distraite qu'elle était par les
hommages archi-familiers que lui adressait le lieutenant Saccage,
lequel, placé à côté d'elle, profitait de tous les instants où Macabre
ne les observait pas de trop près.
Le marquis put donc se placer derrière la Proserpine, dans l'attitude
d'un respectueux serviteur qui attend des ordres, et, d'un mouvement
adroit, il fit passer Mario derrière lui.
--Ah! te voilà enfin, gibier d'estrapade! s'écria le capitaine en
frappant du poing sur la table. Ta crainte me vend ta traîtrise, et je
vois clair dans tes mauvais desseins!
Bois-Doré, se croyant dévoilé, faillit envoyer le déguisement au diable
et jouer du couteau de cuisine pour mourir au moins sans insulte; mais
Mario était là, qui glaçait son courage. Incertain du sens des paroles
qui lui étaient adressées, il se garda de répondra et de faire entendre
sa voix aux oreilles de la Proserpine.
Il se contenta de regarder fixement le Macabre d'un air assuré. C'était,
à son insu, la meilleure attitude qu'il pût prendre.
--Voyons, parleras-tu? hurla de nouveau le capitaine, qui paraissait
inquiet et qui se sentait rassuré par son air de candeur. Tu fais le
simple, mauvais drôle! cependant, tu n'ignores point qu'en ne te
présentant pas ici toi-même, et en te faisant tirer l'oreille pour te
rendre à ton devoir, tu as manqué à toutes les règles et à toutes les
bienséances de ton chien de métier.
Bois-Doré, décidé à ne point parler, fit une pantomime équivalant à un
point d'interrogation, avec un mouvement de tête qui signifiait: «De
quoi s'agit-il?»
--As-tu perdu la parole, toi qui bavardais si bien tantôt? reprit le
Macabre; ou ignores-tu, triple sot, que l'hôtelier doit, le premier,
goûter largement aux plats et aux boissons qu'il présente? Penses-tu que
je suis si sûr de toi que je veuille m'exposer au poison?... Allons,
vite, détestable bête, avale-moi ce que tu vois sur cette assiette et
dans ce gobelet, ou, mordieu! je te fais avaler ma rapière.
En même temps, il montrait au marquis une assiette sur laquelle on avait
placé un échantillon de tous les mets servis sur la table, et un gobelet
rempli de vin pris dans tous les pots.
Le marquis fut grandement soulagé de voir de quoi il s'agissait,
d'autant plus que la Proserpine ne le regardait pas au moment où il fut
obligé de se pencher sur la table pour prendre l'assiette et le verre.
La coutume de faire goûter les mets par l'aubergiste était tombée en
désuétude depuis la fin des grandes guerres civiles, du moins dans les
provinces du centre; les voyageurs n'exerçaient plus ce droit, non plus
que les aubergistes ne revendiquaient celui de les désarmer à leur
entrée dans la maison.
Mais Macabre agissait comme en pays conquis, et il n'y avait pas à
discuter avec le droit du plus fort. Le marquis s'exécuta bravement,
avec un sourire de dédain pour l'outrage infligé à sa loyauté. Il avala
en silence le contenu de l'assiette et du verre, tout en lançant à
Jacques Bréchaud un regard qui lui disait éloquemment:
«Jacques, tu vois que la générosité porte bonheur!»
Et Jacques, qui adorait le marquis, se signa en retournant à la
cuisine.