En effet, le pauvre marquis travesti en maître-queux, était fort
risible.
Il avait fait les choses en conscience. Il avait ôté sa perruque et
caché son crâne dénudé sous un bonnet de toile goudronnée en forme de
moule à pâtisserie.
Sa figure, ainsi privée de boucles d'ébène et barbouillée de suie,
n'était guère reconnaissable, non plus que ses grandes mains blanches,
convenablement teintées à l'avenant de son visage.
Il avait trouvé moyen de bien dissimuler sa fine chemise sous un sarrau
de campagne, et s'était chaussé de mauvaises pantoufles de feutre; un
tablier gras, brochant sur le tout, dissimulait ses chausses de drap,
qui n'étaient pas très-voyantes; car il s'était habillé fort simplement
pour l'expédition nocturne projetée à Brilbault, et cette circonstance
tournait à bien dans la circonstance nouvelle.
Averti par Mario que Macabre paraissait être un butor bête et vaniteux,
il sentit qu'il devait lui inspirer de la confiance, et, dès les
premiers mots, il reconnut qu'aucune hyperbole ne serait trop rude à lui
faire avaler.
--Illustre et vaillant capitaine, lui dit-il en le saluant jusqu'à
terre, je vous prie d'excuser ma pauvre sotte de femme qui ne m'a pas
fait connaître à quel grand homme de guerre et d'esprit nous avions
affaire. Il est bien vrai que je suis malade de la goutte; mais votre
air avenant et martial ferait revenir un mort, et je me souviens trop
bien d'avoir servi sous vos drapeaux pour ne point vouloir, dussé-je
laisser ma vie au feu de mes fourneaux, vous servir encore selon les
petits talents que le ciel m'a donnés.
--Bon! bon! dit Saccage au capitaine, il n'est rien de tel que de
menacer! À présent, les voilà tous qui veulent avoir servi sous vos
ordres.
--Ça vaut fait, répliqua Macabre, pourvu qu'il me serve bien à cette
heure. Et, après tout, monsieur le lieutenant, il n'est rien
d'impossible que ce vieux homme m'ait connu au temps jadis, dans les
guerres du pays. J'y ai assez donné de ma personne pour qu'un chacun
s'en souvienne. Maître-queux! tu me raconteras tes campagnes au dessert;
car je vois bien, à ton air et à ton pas, que la goutte ne t'a point ôté
l'allure d'un soldat. Tu as une drôle de senteur, ajouta-t-il, frappé du
parfum dont, en dépit de son déguisement, toute la personne du marquis
était imprégnée; c'est comme une senteur de confitures! N'importe! je
gage que tu as été un peu lansquenet?
--Je le fus une année durant, répondit Bois-Doré, qui savait par coeur
toute l'existence aventureuse de maître Pignoux et la damnable jeunesse
de Macabre. Voire! je vous vis bien harceler les huguenots de Bourges
durant le massacre des prisons, en compagnie de ce terrible vigneron que
l'on appelait le Grand Vinaigrier...
--Hein! s'écria l'Italien en regardant son capitaine d'un air moqueur,
quand je vous le disais que vous fûtes grand papiste, mon capitaine!
--Chaque chose a son temps, répliqua Macabre avec un calme
philosophique; mon père, qui lors était capitaine de la grosse tour de
Bourges avec feu M. de Pisseloup, protégea les pauvres parpaillots du
pays tant qu'il put... Moi, je tirai de côté quand il n'y eut pas moyen
de mieux faire. Mais j'ai repris le droit chemin, et j'y suis plus franc
du collier que vous, monsieur l'Italien, qui cachez des reliques sous
votre corselet d'Allemagne.
L'Italien répondit avec aigreur, et Macabre, mécontent de lui voir
élever le ton en présence de ses pages et de ses estradiots, bien qu'ils
entendissent peu le français, lui imposa silence et demanda au marquis
le menu du repas qu'il pouvait lui servir.
Bois-Doré, qui n'avait soulevé l'incident des massacres catholiques que
pour voir dans quelles eaux naviguait désormais le jeune Macabre devenu
vieux, se sentit plus tranquille.
Ce chef de bande ne pouvait agir sous la protection du prince de Condé.
Il eut la liberté d'esprit de parler cuisine en homme qui s'y entendait
bien, et comme, durant son séjour de deux heures dans l'auberge, il
avait, par manière de passe-temps, traité cette grave question avec
madame Pignoux, il savait fort bien le contenu du garde-manger et les
ressources de la cave.
--Nous aurons l'honneur de vous offrir, dit-il, un quartier de sanglier
relevé d'épices, dont vous me direz des nouvelles; un fort buisson
d'écrevisses d'Issoudun, cuites dans la bière...
--Et bien poivrées, j'espère! dit le capitaine. Mon épouse aime les mets
du haut goût.
--On y mettra du piment d'Espagne!
Et, après avoir énuméré tous les plats, le marquis ajouta:
--Mais votre illustre dame ne serait-elle pas sensible à quelques mets
sucrés, après le rôt?
--Diable! oui. J'allais oublier qu'elle m'a recommandé certaine omelette
au musc...
--Votre Seigneurie veut dire peut-être aux pistaches? C'est de mon
invention.
--Ouais! Elle m'a dit que c'était de l'invention du vieux...
--Du vieux? Qui donc ose se vanter d'avoir découvert avant moi
l'omelette au riz et aux pistaches?
--Ma foi, le vieux Bois-Doré, puisqu'il faut nommer ce maître sot en
bonne compagnie!
Bois-Doré se mordit la moustache.
--Qui donc, dit-il, fait l'honneur au marquis de répéter ses
forfanteries de gueule? Madame votre épouse daigne-t-elle le connaître?
--Il paraît! répondit Macabre, et je sais en plus, mon vieux drôle, que
tu es l'humble serviteur de cette triple canaille de faux marquis, ton
maître d'école en cuisinerie; mais je m'en gausse! Tu es gardé à vue, et
tes oreilles me répondent de tes fricots.
Le marquis vit qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de dire du mal
de lui-même, et il ne s'y épargna pas, faisant bon marché de sa qualité
et de son caractère, et même en termes assez comiques, mais sans pouvoir
se décider à accoler à son nom maudit et calomnié l'épithète de vieux,
dont se servait contre lui avec orgueil son contemporain Macabre.
Celui-ci insista d'une manière désagréable.
--Ce cacochyme doit être fort cassé, dit-il; car, lorsque je le vis pour
la dernière fois, c'était une longue flamberge, sans barbe au menton, et
je faillis le rompre en deux par mégarde.
--Vrai? dit Bois-Doré se rappelant l'aventure de sa jeunesse racontée
récemment à Adamas; vous lui fîtes l'honneur de vous mesurer avec lui?
--Non, mon brave homme, je ne descendis point jusque-là. Il était à
cheval, portant des munitions de guerre à nos ennemis. Je le pris par
une jambe, et, l'étendant sous mes pieds, je le laissai pour mort et
m'emparai de son chargement.
--Qui était de poudre et de balles? répondit Bois-Doré ne pouvant se
défendre de rire en lui-même des hâbleries de l'homme qu'il avait
renversé d'un coup de pied, et de ce fameux chargement de munitions, qui
ne consistait qu'en jouets d'enfants.
--C'était de bonne prise! répondit le capitaine; mais c'est assez
causer, vieux babillard! Allez en bas tout surveiller.
Bois-Doré, renvoyé à ses fourneaux, fut forcé de quitter Mario, que le
capitaine retint près de lui.
Il échangea, en sortant, un regard avec son fils, un regard plein
d'angoisse, que l'enfant lui renvoya plein de confiance. Il sentait que
Macabre n'était pas mal disposé en sa faveur.
--Çà, petit, dit le capitaine, avance ici à l'ordre, et dis-moi, si tu
peux, qui tu es!
--Je n'en sais, ma foi, rien, mon capitaine, répondit Mario, qui n'avait
pas encore eu le temps d'oublier la manière de parler de la bohème; je
suis enfant volé ou trouvé sur quelque chemin par les estradiots noirs
que l'on nomme égyptiens.
--Que sais-tu faire?
--Trois grandes choses, dit Mario, qui se rappela à propos les belles
maximes de La Flèche: _jeûner_, _veiller_, _courir_; avec ça, on va loin
et l'on se tire de tout.
--Il a de l'esprit, dit Macabre en regardant son lieutenant, qui, pour
lui témoigner sa mauvaise humeur, lui tourna le dos en s'asseyant à
cheval sur sa chaise, la tête et les mains appuyées sur le dossier, les
reins au feu.
Macabre trouva la posture indécente et lui en fit l'observation en
termes cyniques. Saccage se leva sans rien dire et sortit.
Mario observait toutes choses, et la mésintelligence des deux chefs lui
parut de bon augure. Il se promit d'en tirer parti, s'il était possible,
et si l'occasion s'en présentait.
Macabre reprit la conversation avec lui.
--D'où vient, lui dit-il, que je ne t'ai point vu à Brilbault, la nuit
dernière?
Mario ne fut pas longtemps embarrassé de cette question.
--Je n'y étais pas, dit-il; je récoltais des poules aux alentours,
seulement pour les préserver du renard et de la pépie.
--Tu sais voler les poules? Eh bien, c'est un don de nature qui peut
être mis à profit. Mais dis-moi si l'Espagnol a parachevé sa crevaison.
--M. d'Alvimar? demanda Mario, qui commençait à comprendre le récit de
Pilar et à ne plus le regarder comme un rêve.
--Oui, oui, dit Macabre, ce chien de papiste qui m'a fait tourner le
coeur avec ses patenôtres!
--Il est mort ce matin.
--Il a bien fait, l'imbécile! Et Sanche? Celui-là vaut mieux; quoique
bigot, il entend les affaires. Où est-il, à cette heure?
--Il se cache.
--Que n'est-il venu me trouver ici?
--Je vous l'ai dit, il y a du danger ici pour vous, et il le savait.
--Quel danger? Le vieux Pignoux nous trahira?
--Non, le pauvre homme ne sait rien de rien; et que pourrait-il contre
vous?
--Mais qui nous menace?
--Des seigneurs qui vous cherchent à Brilbault en ce moment, et qui,
avec une grosse suite, vont repasser ici pour aller coucher à Briantes.
--Tu les as vus?
--Oui.
--Combien sont-ils de monde?
--Peut-être deux cents cavaliers! dit Mario espérant épouvanter son
homme.
--La mèche est donc éventée? reprit celui-ci un peu ébranlé.
--Il paraîtrait!
Le capitaine parut réfléchir, autant que sa figure de pierre, ou plutôt
de corne, pouvait indiquer une préoccupation morale.
Le coeur de Mario battait sous sa souquenille. Un instant il espéra que
sa ruse allait aboutir et que Macabre se déciderait à rebrousser chemin.
Mais le capitaine se mit à parler allemand avec ses estradiots, qui
sortirent aussitôt, et Macabre reprit sa pose gracieuse, une jambe sur
la tête du landier, l'autre sur la chaise que le lieutenant avait
quittée.
Mario se hasarda à l'interroger.
--Eh bien, mon capitaine, lui dit-il, vous allez reprendre le chemin?...
--De Linières? Non pas, ma foi, mon petit singe! Mes chevaux sont las et
mes gens aussi. Moi, j'ai si mal dormi à Brilbault, la nuit dernière,
que je veux me refaire ici. Malheur à qui viendra m'y déranger!
Ces projets de sommeil firent encore renaître l'espoir chez Mario.
--Si ces gens sont bien las, pensa-t-il, il y aura un moment où nous
pourrons nous échapper.
Il ne comptait pas, comme le marquis, sur l'arrivée de ses amis et de
son monde. Pilar, en les avertissant de la prise de la basse-cour de
Briantes, devait être cause qu'ils y courraient tous à l'instant même,
comptant rencontrer le marquis dans la même direction; car la petite
bohémienne, qui avait l'esprit plus net que son âge ne le comportait, ne
manquerait pas de leur dire que Mario était parti de son côté pour
avertir son père.
Comme il faisait ces réflexions en lui-même, le lieutenant Saccage
rentra, et, s'adressant à Macabre, qui s'assoupissait devant le feu:
--Capitaine, dit-il d'un ton moitié humble, moitié arrogant,
permettez-moi de vous dire que, grâce à votre idée de nous faire marcher
par petites bandes, nous perdons le temps; votre femme et son monde
n'arrivent point, et, si vous restez longtemps à table, comme de
coutume, tout peut échouer. Il s'agirait de ne point banqueter, de
manger vite, de dormir deux heures et d'aller de l'avant sans donner le
temps aux passants de porter devant nous la nouvelle de notre arrivée.
--Supprimez les passants! répondit tranquillement Macabre. N'est-ce
point chose convenue? Vous n'aurez pas grand'besogne, car nous n'avons
pas rencontré un chat depuis Linières, et ce pays est vide comme une
église en 62. Mais ce sont là paroles inutiles. J'entends la voix de ma
Proserpine. Elle arrive! allons au devant d'elle!
En parlant ainsi, Macabre se leva avec effort et descendit à la cuisine.
--Le capitaine vieillit! dit en italien Saccage à un des
maréchaux-ferrants qui étaient restés devant la porte, plantés comme des
statues.
--Non, répondit le reître, il a pris femme, et c'est pire! On ne songe
plus qu'à faire la noce, et on ne sait plus marcher quand il faudrait.
Mario, qui apprenait l'italien avec Lucilio, comprit à peu près ces
paroles, et suivit le lieutenant et les deux reîtres à la cuisine.
Dès qu'il y fut, sans s'occuper du renfort d'arrivants qui encombrait
la porte, il se glissa auprès de Bois-Doré, qui fricassait de son mieux
avec madame Pignoux, se disant que plus tôt l'ennemi serait à table,
plus tôt s'offrirait quelque chance d'évasion.
--Te voilà, mon enfant? dit le marquis à voix basse; ils ne t'ont pas
maltraité?
--Non, non, répondit Mario, nous sommes au mieux, le capitaine et moi.
Laisse-moi t'aider, mon père. Nous pourrons causer pendant qu'ils ne
songent pas à nous.
--Très-bien, mais ne nous regardons pas; vois comme je fais pour parler
à l'hôtesse.--Madame Pignoux, cria-t-il, passez-moi le beurre!
Et il ajouta tout bas:
--Qu'est-ce qui arrive encore sur la porte, ma bonne femme?
--Une dame qui descend de cheval. Ne vous retournez pas, si par hasard
elle vous connaît.
--Petit, de la muscade! reprit le marquis en frappant sur l'épaule de
Mario.
Et il lui dit dans l'oreille:
--Ne te retourne pas non plus.--Madame Pignoux, ajouta-t-il en se
penchant vers l'hôtesse, tâchez de voir sa figure.
--Je ne la reconnais pas, répondit la Pignoux; elle a un tas de cheveux
et de panaches... C'est une forte femme!