Mario descendit comme un chat le petit escalier qui conduisait de la
chambre de l'hôte à la salle d'honneur, et se trouva en présence du
capitaine Macabre, qui, au même instant, faisait pesamment son entrée
par l'escalier venant de la cuisine.
Le lieutenant Saccage était là aussi avec deux ou trois figures non
moins patibulaires.
La mine du personnage qui portait le nom sinistre de Macabre était moins
désagréable au premier abord que celle du lieutenant. Celle-ci était
perfide et froide, avec un rire féroce. Celle de Macabre n'annonçait
qu'une rudesse abrutie, qui essayait de se faire imposante.
Il n'y avait point de place pour le sourire sur cette face hébétée par
la fatigue et par la débauche. Les muscles semblaient racornis et
ossifiés; les yeux, de couleur claire, étaient fixes comme des yeux
d'émail. Les traits accentués rappelaient ceux de Polichinelle, moins
l'expression narquoise et animée. Une grande balafre à la mâchoire avait
paralysé un coin de la bouche et séparait singulièrement la barbe
blanche mélangée de roux qui semblait être plantée de travers et en
partie à rebrousse-poil. Un gros signe velu augmentait la bosse du nez
proéminent. Les doigts étaient hérissés de poils gris jusqu'aux ongles.
L'homme était petit et maigre, mais large d'épaules, et ramassé sur
lui-même comme un sanglier, dont il avait la robe fauve et la tête
plantée bas. Il paraissait fort âgé; mais il annonçait encore une force
herculéenne. Sa voix âpre, toujours tenue au diapason élevé du
commandant militaire dans la bouche d'un sot, résonnait comme un
tonnerre enrhumé et faisait vibrer les verres posés sur la table.
Il était vêtu à la mode des reîtres, en justaucorps et tassettes de
buffle, avec un morion et une cuirasse en fer verni. Une méchante plume
noire tout ébarbée se dressait sur ce casque noir et luisant. Il portait
la forte et large épée allemande, contre laquelle se brisait facilement
la lance brillante de la gendarmerie française; les _pistoles avec
pierre à feu_, premier essai du pistolet à pierre, auquel nos soldats
préféraient encore, à tort, les armes à rouet et à mèche; le court
mousquet et la bandoulière garnie de petits étuis de cuir noir contenant
les charges de poudre et de plomb, complétaient l'armement de campagne
du personnage.
Son escorte particulière, ou, comme on disait encore, _sa lance_, se
composait de deux _carabins estradiots_ (carabiniers, batteurs
d'estrade) et de deux _coutilliers_ cumulant les fonctions de page et de
maréchal-ferrant.
Il avait, en outre, sept soldats bien armés et bien montés en
_chevau-légers_, qui ne le quittaient jamais et qui étaient l'élite de
sa _cornette_ ou troupe de choix. Du moins, c'est ainsi que nous pouvons
traduire, par des équivalents pris dans l'usage de ce temps, les titres
et grades de cette compagnie d'aventuriers étrangers, dont chaque chef
modifiait, selon son pouvoir ou son caprice, l'organisation,
l'équipement et les cadres.
Mario ne s'était pas trompé en évaluant à vingt-cinq hommes la bande
amenée par le capitaine, réunie à celle qui l'avait précédé sous les
ordres de son lieutenant.
--Voilà une sale auberge! cria le capitaine d'un ton dédaigneux, en
frottant les lourdes semelles de ses grosses bottes crottées, sur les
barreaux propres et luisants d'une chaise de noyer. Est-ce là un feu
pour des voyageurs de nuit? Le bois manque-t-il dans cette baraque?
--Hélas! monsieur, dit la servante en jetant une brassée de fagot dans
la cheminée, déjà bien flambante, nous ne pouvons mieux faire: nous
sommes en pays de plaine et le bois est rare.
--Voilà une sotte fille et encore plus laide, s'il est possible, que sa
maîtresse! reprit le gracieux Macabre. Tiens, la belle édentée, voilà
comme on se chauffe, quand le bois est cher!
Et il jeta, dans la vaste cheminée, la chaise sur laquelle il venait de
décrotter ses pieds.
--Or çà, lieutenant, continua-t-il froidement, en s'adressant à Saccage,
vous dites qu'il y a ici un petit loqueteux envoyé par ces...
--Te voilà enfin! répondit Saccage en levant sa botte pour pousser Mario
plus vite vers le respectable capitaine.
Mario esquiva l'outrage en passant lestement sous la botte du reître,
et, arrivant près de l'autre butor, il lui dit avec aplomb:
--C'est moi, et voilà mon message; car j'ai très-bien dit le mot de
passe à votre lieutenant. Vous ne pouvez point rester dans cette
auberge, parce qu'une grande troupe de gens armés s'y doit rendre cette
nuit. Vous ne pouvez point attaquer le château, qui est bien gardé. Il
vous faut retourner d'où vous venez, ou la chose tournera mal pour vous;
c'est Sanche qui vous le dit.
--Ton Sanche n'est qu'une vieille bourrique, répondit le capitaine.
Et, accompagnant chacune de ses paroles d'un blasphème qu'il n'est pas
utile de reproduire pour donner une idée de l'aménité de sa
conversation, il ajouta:
--Je n'ai pas fait cent lieues en pays ennemi pour m'en aller les mains
vides. Va-t'en dire à celui qui t'envoie que le capitaine Macabre
connaît mieux le pays que lui, et se... _soucie_ pas mal de ce qu'on
appelle un château bien gardé! Dis-lui que j'ai quarante cavaliers, car
il y en a encore quinze derrière moi, qui vont arriver sous la conduite
de _mon épouse_, et que quarante reîtres valent une armée. Allons, vite,
détale et va au diable, race de bohême!
--Ne le renvoyez pas, capitaine, dit Saccage, qui paraissait l'homme
judicieux du conseil; rien ne sert de nous aboucher davantage avec ce
fou d'Espagnol et cette racaille d'Égyptiens. Il est fort inutile que ce
beau messager aille leur dire que vous persistez. Ils nous suivraient et
ne feraient que nous embarrasser et pillarder autour de nous. Faites ce
que votre femme vous a dit. Restez ici jusqu'à minuit, et vous arriverez
encore longtemps avant le jour, puisqu'il n'y a guère que deux lieues
d'ici à Briantes. Empêchez donc que ce petit garçon ne sorte. Je vais le
jeter par la fenêtre, si vous voulez, ça l'empêchera de courir.
--Non! pas de sévérités inutiles, brailla en fausset le capitaine. Je
suis devenu un homme doux et humain depuis que j'ai une épouse au coeur
sensible... La maison est-elle gardée comme il faut?
--Une mouche n'y entrerait pas sans ma permission.
--Alors soupons en paix, dès que ma Proserpine sera arrivée... Avez-vous
donné des ordres?
--- Oui; mais, malgré les belles annonces de madame Proserpine sur les
douceurs de ce gîte, nous y ferons, je crains, maigre chère. Le grand
queux dont on vous avait parlé est en son lit, en train de crever, et
l'hôtesse perd la tête. Le valet est un traître que nous devons
surveiller, et la servante est une vieille sotte épeurée qui casse tout
et n'avance à rien.
--C'est que vous leur parlez durement, mon ami! Vous avez toujours
l'injure et la menace à la bouche! Mille tonnerres du diable! mon épouse
vous l'a dit souvent, vous manquez de savoir-vivre. Où est-elle, cette
hôtesse de malheur, que, d'une vingtaine de soufflets, je lui remette le
coeur au ventre?
Et, marchant lourdement jusqu'à l'escalier, il appela madame Pignoux en
la gratifiant des épithètes les plus grossières, apparemment pour donner
à son lieutenant l'exemple de la douceur et de la politesse.
Toute cette conversation était faite en français.
Macabre, Allemand d'origine, était né à Bourges et avait passé sa
jeunesse en Berry. En dehors d'un certain vocabulaire à l'usage de son
commandement, il parlait mal et sans plaisir la langue de ses pères.
L'Italien Saccage écorchait le français avec plus de facilité que
l'allemand. Ils avaient donc peine à se bien entendre quand ils
voulaient se servir de cette langue, et d'ailleurs ils se sentaient
tellement maîtres de la situation qu'ils ne daignaient pas s'observer
devant Mario et devant les gens de la maison. Mario, qui avait beaucoup
risqué en essayant de faire rebrousser chemin aux reîtres, et qui
pouvait être démenti d'un moment à l'autre par quelque envoyé véritable
de Sanche ou de La Flèche, sentit qu'il serait trop audacieux d'insister
pour le moment. Il feignit l'indifférence et la distraction, tout en
arrangeant le couvert, mais sans perdre un mot de ce que disaient les
deux routiers.
Il est bien vrai que Sanche avait promis d'envoyer un exprès à Étalié,
où il avait marqué la dernière étape des reîtres. Mais cet exprès, qui
était un bohémien comme les autres, et qui espérait la prise et le
pillage du château de Briantes sans le secours des Allemands, se garda
bien de faire la commission, et alla marauder dans le bourg abandonné,
en attendant l'heure de l'assaut du manoir par ses camarades.
L'hôtesse, appelée si poliment par Macabre, monta et fit bravement tête.
--De quoi servent les gros mots, capitaine Macabre? dit-elle en mettant
le poing sur sa hanche. Nous nous connaissons de vieille date, et je
sais fort bien que vous payerez votre écot et celui de vos démons de
lansquenets[25] en jurons et casserie. Ce n'est point pour mon plaisir
que je vous reçois, et je n'ignore point que c'est plutôt pour ma ruine.
Mais je suis une femme raisonnable et pas plus sotte qu'une autre. Je
fais donc contre fortune bon coeur et vous sers de mon mieux, afin
d'éviter les mauvais traitements et d'être plus vite débarrassée de vos
visages... Si vous avez un peu de raisonnement vous-même, capitaine,
vous vous direz qu'il ne me faut molester inutilement, mais bien me
laisser faire et vous souvenir que je sais frire et rôtir aussi bien
qu'une autre.
--Et qui es-tu donc, la vieille raisonneuse? dit le capitaine en
essayant de tourner son cou ankylosé dans son hausse-col de fer, pour
regarder madame Pignoux.
--Je suis de mon nom de fille, Marie Mouton, que vous avez eue pour
cantinière durant le siége de Sancerre, à telles enseignes qu'un jour,
je vous fricassai un vieux chapeau dont vous vous léchâtes la barbe.
--C'est possible; je me souviens du chapeau, qui était bon, et non de
toi, qui est laide... Mais, si tu as servi la bonne cause, je te
pardonne ton caquet.
--Et qu'est-ce que vous appelez la bonne cause, à présent? Car vous en
avez changé tant de fois, vous et les vôtres!
--Taisez-vous, ma mie Bonbec. Je ne parle pas religion avec les gens de
votre espèce.
--Sachez, d'ailleurs, dit Saccage en ricanant, que la bonne cause est
toujours celle que nous servons!
--Mais est-ce l'heure de babiller, reprit Macabre, quand ma Proserpine
s'avance et que je vous commande de vous hâter?
--Je ne peux pas aller plus vite, répondit la Pignoux; pourquoi
m'avez-vous fait monter?
--Parce que j'entends que ton mari, que l'on dit être un queux
recommandable, se lève, crevé ou non, et mette la main à la pâte.
--Ça ne se peut point; mon homme est perclus de douleurs et ne cuisine
plus depuis longtemps.
--Vous mentez, ma mie; votre homme est un suppôt du vieux... Suffit! je
sais de vos nouvelles; mon épouse m'a dit...
--De quel vieux voulez-vous parler?
--Je crois que vous me questionnez, valetaille? dit le capitaine avec
une dignité burlesque qu'il affectait de bonne foi.
--Pourquoi non? reprit l'hôtesse. Et votre épouse, comme vous dites, qui
donc est-elle, pour vous avoir si bien renseigné?
--Retenez votre langue, et quand viendra ma déesse, servez-la à genoux,
dit Macabre avec un sourire de fatuité qui fit remonter sa bouche de
guingois jusqu'à son oeil gauche.
Puis, revenant à son idée fixe, qui était de bien manger et de bien
régaler sa _déesse_, il insista pour faire lever l'hôtelier.
--Par l'enfer! dit Saccage en tirant son épée, ça n'est pas difficile;
j'ai toujours ouï dire qu'il fallait larder les côtés malades pour leur
donner du jeu, et je saurai bien dénicher ce prétendu moribond en
quelque trou qu'il se terre! Venez avec moi, les estradiots! et piquez
partout, que ce soit chair ou moellon.
--C'est inutile, dit Mario en se jetant au devant de la rapière
dégaînée, je vais le chercher; je sais où il est maître Pignoux!... Je
le connais, et quand je lui dirai qu'il a l'honneur de recevoir le
capitaine Macabre en personne, il viendra tout de suite.
--Ce petit-là est gentil! dit Macabre en regardant sortir Mario. Il faut
que je le donne à mon épouse pour la servir. Elle me demande tous les
jours un page bien tourné.
--Vous ne ferez rien d'un bohème, dit Saccage. Celui-ci a l'air insolent
et moqueur.
--Vous vous trompez! je le trouve gentil, moi! reprit le capitaine, qui
n'aimait pas à être contredit trop longtemps, et avec qui le lieutenant
avait un peu trop son franc parler depuis quelques jours, pour des
causes que nous saurons bientôt et dont Macabre commençait à se douter.
Le marquis, inquiet de Mario, se tenait dans un petit couloir près de la
salle d'honneur et s'efforçait de tout entendre; mais son oreille ne
saisissait que des bribes de conversation, et Mario, en courant le
chercher, se hâta de le mettre au fait en aussi peu de mots que
possible.
Il n'eut pas le temps, et, d'ailleurs, il n'eut pas la volonté de lui
dire ce qui se passait à Briantes, il sentait que le marquis en avait
bien assez de se tirer d'affaire pour son compte, et qu'il ne fallait
pas le troubler par de trop nombreuses appréhensions.
Les reîtres ignorant, aussi bien que lui, l'attaque précipitée des
bohémiens, il n'y avait pas de risque que le marquis l'apprît d'une
autre bouche que la sienne quand le moment serait venu.
Mais ce moment viendrait-il? La situation présente eût semblé désespérée
à une personne expérimentée, et le marquis, qui n'en savait qu'une
partie, la jugeait très-grave. Mais Mario avait l'heureuse foi de
l'enfance: il ne voyait pas la moitié du danger.
Si nous sortons d'ici, comme j'espère, pensait-il, nous rirons bien, mon
père et moi, de la figure que nous faisons en ce moment!