Cet escalier en spirale est fort beau, large pour six personnes et léger
comme les branches d'un éventail. Il est d'une pierre blanche assez
friable; beaucoup de marches sont entièrement rompues par la chute de
quelque partie supérieure de l'édifice; mais celles qui restent semblent
fraîchement taillées et ne portent aucune trace d'usure. À chaque
demi-tour de la spirale, une marche d'engagement est soutenue par une
figure grimaçante, une bête fantastique, ou un demi-corps d'homme armé,
sculpté en relief sur la muraille.
Le marquis s'amusa à regarder ces figures, qui semblaient s'agiter à la
lueur vacillante de sa lanterne.
Il montait lentement, profitant de chaque repos pour écouter; et, comme
aucun autre bruit que celui du vent dans la toiture ne se faisait
entendre, comme les portes des salles devant lesquelles il passait
étaient fermées au cadenas, il doutait de plus en plus de la présence
d'habitants quelconques. Il parvint ainsi jusqu'au dernier étage, où
étaient situées les deux chambres destinées jadis au châtelain.
L'usage étant, au moyen âge, de se placer ainsi sous le faîte, et de
rompre l'escalier, pour soutenir, en cas de besoin, un siége jusque dans
son appartement, souvent les marches étaient interrompues dans la
construction, et le châtelain n'entrait chez lui que par une échelle que
l'on retirait le soir après lui. D'autres fois, les marches du dernier
étage étaient, à dessein, tellement minces, qu'il suffisait de quelques
coups de pic pour les briser.
C'était le cas, au château de Brilbaut; mais les brisures dont le
marquis avait à se méfier ne provenaient, comme nous l'avons dit, que
d'accidents fortuits, et il put, avec ses grandes jambes, escalader les
lacunes sans danger sérieux.
Ces deux chambres, dont le métayer lui avait parlé, étant celles que
devait, au besoin, habiter Lucilio, le premier mouvement de Bois-Doré
fut d'y entrer pour voir si elles avaient des châssis, ou tout au moins
des volets pleins aux croisées; car toutes celles de l'escalier,
étroites et profondes, avec leur banc de pierre placé en biais dans
l'embrasure, envoyaient des bouffées d'air impétueux contre lesquelles
il avait eu de la peine à préserver sa lumière.
Mais, au moment d'ouvrir ces chambres seigneuriales, dont il avait les
clefs, le marquis hésita.
Si le manoir servait de refuge à quelqu'un, ce quelqu'un était là, et,
surpris dans son repos, il se mettrait en défense sans attendre
d'explication. Cette exploration exigeait donc quelque prudence. Le
marquis ne croyait pas aux esprits et avait d'autant moins de peur des
vivants qu'il ne les cherchait pas à mauvaises intentions. Si quelque
malheureux se trouvait caché là, quel qu'il fût, il était décidé à l'y
laisser en paix et à ne pas trahir le secret qu'il aurait surpris.
Mais la première terreur du réfugié pouvait être hostile. Le marquis
n'avait fait aucun bruit appréciable en entrant et en montant, puisque
rien ne bougeait. Il devait, autant que possible, s'assurer de la vérité
sans se laisser voir ni entendre, ou du moins sans se montrer
brusquement.
À cet effet, il entra dans une salle sans porte, où régnait la plus
profonde obscurité, les fenêtres étant toutes bouchées de planches ou de
paille. Le plancher était couvert d'une couche de poussière et de ciment
pulvérisé, d'une telle épaisseur, que les pas y étaient amortis comme
sur de la cendre.
Bois-Doré marcha longtemps, voyant tout au plus à se conduire. Il avait
fermé sa lanterne, qui n'était garnie ni de vitre ni de corne, mais d'un
demi-cylindre de fer battu percé de petits trous, suivant l'usage du
pays. Il ne se hasarda à la rouvrir que quand il eut atteint une
extrémité de cet immense local, et après s'être bien assuré qu'il était
en un lieu absolument tranquille et muet.
Il plaça alors son luminaire sur le plancher devant lui, et recula
jusque dans une grande cheminée qui se trouvait près de lui.
De là, il put habituer peu à peu ses regards à une si faible clarté dans
un si vaste espace, et distinguer une salle qui tenait toute la longueur
du château.
Il examina la cheminée où il se trouvait. Elle était, comme tout le
reste, en pierre blanche, et les socles angulaires, pénétrant dans le
massif de la base, avaient leurs saillies si fraîches, qu'elles
semblaient découpées de la veille; les doubles baguettes de
l'encadrement n'avaient ni entailles ni souillures d'aucune sorte, non
plus que l'écusson vierge d'armoiries qui couronnait le manteau. Le
tuyau même de la cheminée et l'âtre, non revêtu de plaque, n'avaient
traces de feu, de fumée, ni de cendre. La construction inachevée n'avait
jamais servi, cela devenait évident. Personne n'avait jamais occupé,
personne n'occupait cette salle froide et nue.
Après s'être assuré de ce fait, le marquis s'enhardit à aller voir de
près pourquoi une barrière de planches, à hauteur d'appui, coupait
transversalement cet énorme vaisseau vers la moitié de sa profondeur.
Arrivé là, il trouva le vide devant lui. Le plancher était tombé ou
avait été supprimé tout entier, ainsi que celui des étages inférieurs,
dans toute une moitié de l'édifice, peut-être pour faciliter
l'engrangement des blés.
L'oeil plongeait donc dans les ténèbres d'un local qui paraissait aussi
grand qu'une église.
Bois-Doré était là depuis quelques instants, cherchant à se faire une
idée de l'ensemble, lorsque, des profondeurs que son oeil interrogeait en
vain, une sorte de gémissement monta jusqu'à lui.
Il tressaillit, ferma et cacha sa lanterne derrière les planches, retint
son haleine et prêta l'oreille, qu'il avait un peu dure et qui pouvait
le tromper sur la nature des sons.
Était-ce une porte, un volet poussé par le vent?
Il n'y avait pas trois minutes qu'il attendait, lorsque la même plainte,
plus marquée encore, se répéta, et, en même temps, il lui sembla qu'un
faible rayon de lumière, partant de bien loin au-dessous de ses pieds,
illuminait ce fond d'édifice, qui, par rapport à lui, était bien
littéralement un abîme.
Il s'agenouilla pour ne pas être vu, et regarda à travers les planches
qui lui servaient de balustrade.
La clarté augmenta rapidement et bientôt devint assez vive pour lui
permettre de voir, ou plutôt de deviner, dans un vague heurté d'ombre et
de lumière, le fond d'une salle de rez-de-chaussée aussi grande que
celle où il était, mais qui, avant l'écroulement des étages
intermédiaires, avait dû être beaucoup plus élevée, ainsi qu'il en
pouvait juger par la naissance des nervures de la voûte qui portaient
sur des consoles chargées d'animaux et de personnages fantastiques, plus
grands et plus saillants que ceux déjà vus dans l'escalier.
Pour tout ameublement, on distinguait quelques tas de fourrages secs, et
des ais placés en barrière, vers le fond, avec des restes des crèches.
Ce rez-de-chaussée avait longtemps servi d'étable à boeufs. Au milieu de
ces ais, on apercevait des débris de jougs et de socs. Puis tout cela
rentra dans l'ombre, et la clarté, en montant, vint frapper la grand pan
de mur qui formait tout le pignon de l'édifice, et que le marquis voyait
en face de lui sur une étendue d'une quarantaine de pieds.
Cette lumière, tantôt rougeâtre, tantôt blafarde, partait d'un foyer non
visible, placé sous la voûte du rez-de-chaussée, c'est-à-dire dans la
partie non écroulée, correspondant à celle d'où le marquis observait ce
tableau sombre et flottant.
Tout à coup, il se fit un bruit de portes, de pas et de voix sous cette
voûte, et une confusion d'ombres mouvantes et agitées, tantôt immenses,
tantôt trapues, se dessina de la manière la plus bizarre sur le grand
mur, comme si un grand nombre de personnes, allant et venant devant un
vaste foyer, en eussent tour à tour masqué et démasqué le rayonnement.
--Voici, pensa le marquis, un jeu de cligne-musette assez curieux, et
l'on ne saurait nier que ce château ne soit rempli d'ombres errantes et
parlantes. Sachons ce qu'elles disent.
Il écouta; mais, au milieu d'un murmure de paroles, de chants, de
plaintes et de rires, il ne parvint pas à saisir une phrase, un mot, une
intention.
L'effroyable sonorité de la voûte, qui renvoyait les sons comme les
ombres sur la muraille opposée, confondait toutes les voix en une seule,
toutes les interpellations en un bruissement confus.
Le marquis n'était pas sourd; mais il avait la sensibilité auditive des
vieillards, qui entendent très-bien une gamme de sons modérés et de
paroles articulées, et qu'un vacarme, un pêle-mêle de voix trouble et
offense sans résultat.
Il saisissait donc des inflexions et rien de plus: tantôt celle d'une
grosse voix éraillée qui semblait faire un récit, tantôt un refrain de
chanson interrompu brusquement par des accents de menace, et puis une
voix claire qui semblait railler et contrefaire les autres, et qui
soulevait un orage de rires violents et brutaux.
Parfois, c'étaient d'assez longs monologues, puis des dialogues à deux,
à trois, et, tout à coup, des cris de colère ou de gaieté qui
ressemblaient à des rugissements. En somme, il se pouvait que ces gens
parlassent une langue que le marquis ne connaissait pas.
Il se persuada qu'il n'y avait là qu'une troupe de truands ou de
bateleurs sans emploi, vivant de maraude et laissant passer les mauvais
jours de l'hiver à l'abri de cette ruine, peut-être encore s'y cachant
par suite de quelque méfait.
Ces rires, ces costumes bizarres qui se dessinaient devant lui en ombres
chinoises, ces longs discours, ces dialogues animés avaient peut-être
rapport à quelque étude d'un art burlesque.
--Si j'étais plus près d'eux, pensa-t-il, je m'en pourrais divertir; il
n'est point d'homme mal reçu en une compagnie, si mauvaise qu'elle soit,
lorsqu'il entre en offrant sa bourse de bonne grâce.
Il reprit donc sa lanterne et se préparait à descendre, lorsque les
conversations, les chants et les rires se changèrent en cris d'animaux
si réels et si parfaitement imités, qu'on eût dit une basse-cour en
rumeur. C'était le boeuf, l'âne, le cheval, la chèvre, le coq, le canard
et l'agneau braillant tous ensemble. Puis tout se tut comme pour écouter
les aboiements d'une meute, le son du cor, tous les bruits d'une chasse.
Était-ce un jeu? Les acteurs songeaient-ils à se regarder sur la
muraille? Ils ne paraissaient pas simuler une action en rapport avec
leur tapage.
Un enfant criait d'une voix aiguë au milieu de tout cela, soit pour
faire comme les autres, soit effrayé dans son sommeil, et Bois-Doré vit
passer l'ombre menue d'un petit corps qui avait des mouvements de singe.
Ensuite, ce fut une grosse tête coiffée d'une sorte de morion empanaché,
profilant sur le mur lumineux un nez grotesque, puis une tête chevelue
qui semblait surmontée d'une calotte de prêtre, et qui parlait à une
longue silhouette longtemps immobile comme celle d'une statue.
Puis tous les bruits cessèrent brusquement, et l'on n'entendit qu'une
plainte sourde, qui ressemblait aux gémissements de la souffrance, et
que Bois-Doré avait toujours saisie, revenant par intervalles, comme un
douloureux point d'orgue dans les pauses de ce charivari effréné.
Le tumulte apaisé, l'ombre d'un crucifix gigantesque coupa en croix
toute la muraille.
La lumière parut changer de place, et cette croix devint toute petite;
enfin, elle disparut, et une seule figure très-nettement dessinée prit
sa place, tandis qu'une voix sépulcrale récitait d'un ton monotone une
prière qui semblait être celle des agonisants.