Bois-Doré, qui était resté là, retenu par l'amusement qu'il prenait à
cette fantasmagorie et à ces bruits étranges, commença à sentir le froid
qui faisait claquer ses dents, lorsque cette ennuyeuse psalmodie
commença.
Cette fois, décidé à aller voir ce qui se passait, il fut pourtant
retenu par l'incroyable ressemblance que lui offrait la dernière
apparition.
Elle devenait plus précise et plus fixe à mesure que la voix lugubre
débitait sa lugubre prière, et le marquis, fasciné à sa place, ne
pouvait plus en détacher ses yeux.
Cette tête, si reconnaissable à sa chevelure courte coupée à la
malcontent, et à la fraise espagnole que l'encadrait, à ses lignes
arrêtées et d'une délicatesse anguleuse, enfin à la forme particulière
de la barbe et de la moustache, c'était celle de d'Alvimar, penchée en
arrière dans la roideur de la mort.
D'abord, Bois-Doré se défendit de cette idée; puis elle devint une
obsession, une certitude, une émotion, une terreur insurmontable.
Il n'avait jamais cru aux revenants par rapport à lui. Il disait et
pensait que, n'ayant jamais mis personne à mort par vengeance ou
cruauté, il était bien sûr de n'être jamais visité par aucune âme en
peine ou en colère; mais, pas plus que la majorité des hommes
raisonnables de son temps, il ne niait le retour des esprits sur la
terre et les apparitions dont tant de personnes dignes de foi
racontaient les particularités.
--Ce d'Alvimar est bien mort, pensa-t-il: j'ai touché ses membres
froids; j'ai vu descendre de cheval son corps déjà roidi. Il repose
depuis des semaines dans la terre, et pourtant je le vois ici, moi qui
n'ai jamais rien vu de surnaturel là où les autres voyaient des fantômes
épouvantables. Cet homme était-il, contre toutes les apparences,
innocent du crime dont je l'ai accusé et puni? Est-ce un reproche de ma
conscience? Est-ce une fantaisie de mon cerveau? Est-ce le froid de
cette masure qui me gagne et me trouble? Quelque chose que ce soit,
pensa-t-il encore, j'en ai assez.
Et, sentant le vertige précurseur d'un évanouissement, il se traîna sur
l'escalier. Là, il se remit un peu et assura son pas pour descendre la
spirale brisée.
Mais, quand il fut au bas, au lieu de se raffermir l'esprit et de
chercher à pénétrer dans les salles du rez-de-chaussée, il ne voulut
plus rien voir ni rien écouter, et, chassé par une insurmontable
répugnance, il s'élança dans la campagne, confessant sa peur à lui-même,
et prêt à la confesser naïvement à quiconque lui en demanderait compte.
Il trouva le métayer qui l'attendait, plus mort que vif, sur le pont.
C'était pour le brave homme un acte héroïque d'être resté là à
l'attendre. Il était incapable de dire ou d'entendre quoi que ce fût, et
ce ne fut qu'on rentrant dans sa maison avec le marquis, qu'il osa
l'interroger.
--Eh bien, mon pauvre cher monsieur Sylvain, dit-il, j'espère que vous
en avez eu votre soûl, de voir leurs clartés et d'écouter leurs bramées!
Je croyais bien ne vous en voir jamais revenir!
--Il est certain, dit le marquis en avalant un verre de vin que lui
offrait la métayère, et qu'il ne trouva pas de trop en ce moment, qu'il
y a quelque chose de non ordinaire dans cette ruine. Je n'y ai rien
rencontré de malfaisant...
--Eh! si pourtant, mon bon monsieur, dit la Grand'Cateline, vous voilà
plus blanc que vos rabats! Chauffez-vous donc, seigneur, pour ne point
attraper de mal.
--Pour le vrai, j'ai eu froid, répondit le marquis, et j'ai cru voir des
choses que je n'ai peut-être point vues; mais la marche me remettra, et
je crains d'inquiéter mon monde en demeurant davantage. Bonne nuit à
vous, bonnes gens! Buvez à ma santé.
Il paya grassement leur obligeance et alla retrouver sa voiture, qui
était revenue l'attendre au point où il l'avait quittée. Aristandre
s'était inquiété; mais, le marquis assurant qu'il ne lui était rien
arrivé de fâcheux, le bon carrosseux se persuada qu'Adamas ne hablait
point quand il assurait que monsieur avait encore de galantes
aventures.
--Il doit y avoir à cette ferme, dit-il tout bas à Clindor, chemin
faisant, quelque bergère de bonne mine!
Il se confirma dans cette ingénieuse idée quand son maître lui défendit
de parler de sa course à travers les prés.
Au lieu de s'arrêter à Ars, le marquis fit courir droit sur Briantes. Il
était surpris, et un peu honteux déjà, du moment d'effroi qui l'avait
entraîné à quitter Brilbault sans rien éclaircir.
--Si j'en parle, on se moquera de moi, pensa-t-il; on se dira tout bas
que l'âge me fait radoter. Mieux vaut ne confier ceci à personne; et,
comme, après tout, il m'importe peu que Brilbault soit au pouvoir d'une
bande de bateleurs ou de sorciers, je chercherai pour Lucilio quelque
autre gîte plus paisible.
À mesure qu'il approchait de chez lui, son esprit reposé s'interrogeait
sur ce qu'il avait éprouvé.
Ce qui le frappait, c'est d'avoir été surpris par la peur dans un moment
où rien ne l'y avait disposé, et où, bien au contraire, il s'était senti
en train de rire des facéties de ces lutins et de la bizarrerie
divertissante de leurs portraits sur la muraille.
Par suite de ses réflexions à ce sujet, il arrêta Aristandre devant les
prés Chambon, et descendit à pied le court sentier qui conduisait à la
chaumière de la jardinière Marie, dite la Caille-Bottée.
Cette chaumière existe encore; elle est encore occupée par des
maraîchers. C'est une maisonnette vermoulue, flanquée d'une tourelle
d'escalier en pierres sèches. Le gentil verger, tout entouré de haies
bourrues et de folles ronces, est, à ce que l'on assure, un cadeau de
M. de Bois-Doré à la Caille-Bottée.
Il trouva là le frère oblat, partageant la pitance du couvent avec sa
maîtresse, qui partageait avec lui le vin et les fruits de son jardin.
Leur association n'était cependant pas ostensible; ils y mettaient
quelque précaution, afin de n'être pas «commandés de se marier,» et, par
là, de perdre le privilége d'invalide que Jean le Clope avait au couvent
des Carmes.
--Ne craignez rien, mes amis, dit le marquis en surprenant leur
tête-à-tête. Nous avons des secrets ensemble, et je vous veux seulement
dire deux mots...
--Présent, mon capitaine! répondit Jean le Clope en sortant de dessous
la table, où il s'était réfugié; je vous prie de me pardonner, mais je
ne savais qui approchait de la maison, et l'on fait tant de propos sur
mon compte!
--Bien injustes, assurément! dit en souriant le marquis. Mais
réponds-moi, mon ami; je ne t'ai pas revu depuis certain événement. Je
t'ai fait remettre une petite récompense par Adamas, à qui tu as juré
d'avoir exécuté fidèlement mes ordres. Ayant un moment ce soir pour te
parler sans témoins, je souhaite savoir de toi quelques détails sur la
manière dont tu as fait les choses.
--Quoi, mon capitaine? il n'y a pas deux manières d'enterrer un mort, et
j'y ai fait office de chrétien aussi chrétiennement que l'eût fait le
prieur de _ma_ communauté.
--Je n'en doute pas, mon camarade; mais as-tu été prudent?
--Mon capitaine doute de moi? s'écria l'invalide avec une sensibilité
qui se développait particulièrement en lui après souper.
--Je doute, non pas de ta discrétion, Jean, mais un peu de ton adresse à
cacher cette sépulture; car la mort de M. d'Alvimar est aujourd'hui
connue de mes ennemis, et pourtant je ne saurais douter de la fidélité
de mes gens, non plus que de la tienne.
--Hélas! monsieur le marquis, vos gens n'étaient pas seuls dans le
secret, observa judicieusement la Caille-Bottée; ceux de M. d'Ars ont pu
parler, et, d'ailleurs, ne cherchiez-vous pas, cette nuit-là, un homme
que vous vouliez tenir et qui s'est échappé?
--Il est vrai; c'est celui-là seul que j'accuse. Je ne viens point, mes
amis, pour vous faire des reproches, mais pour vous demander où, quand
et comment vous avez donné la sépulture à ce cadavre.
--Où? dit Jean le Clope en regardant la Caille-Bottée. C'est en notre
jardin, et, si vous voulez voir la place...
--Je n'en suis point curieux. Mais faisait-il nuit grande ou petit jour?
--C'était environ sur les... deux ou trois heures du matin, dit le frère
oblat avec un peu d'hésitation, en regardant encore la vieille fille
grêlée, qui semblait, de l'oeil, lui souffler ses réponses.
--Et vous ne fûtes vus de personne? dit encore Bois-Doré examinant avec
attention l'un et l'autre.
Cette question troubla tout à fait le frère oblat, et le marquis surprit
de nouveaux regards d'intelligence entre lui et sa compagne.
Il devenait évident pour lui qu'ils craignaient d'avoir été vus, et que,
dans la crainte d'être contredits par un témoin digne de foi, ils
n'osaient donner des détails sur la manière dont ils avaient rempli les
intentions du marquis.
Celui-ci se leva et renouvela la question d'un air d'autorité.
--Hélas! mon bon seigneur, dit la Caille-Bottée en s'agenouillant,
pardonnez à ce pauvre estropié de corps et d'esprit, qui a peut-être un
peu trop bu ce soir, et ne sait point s'expliquer comme il faut!
--Oui, pardonnez-moi, mon capitaine, ajouta l'invalide, attendri
apparemment sur la situation de son propre cerveau, et en s'agenouillant
aussi.
--Mes amis, vous m'avez trompé! dit le marquis résolu à les confesser;
vous n'avez point enseveli vous-mêmes M. d'Alvimar! Vous avez eu peur,
ou scrupule, ou répugnance; vous avez averti M. Poulain...
--Non, monsieur, non! s'écria la Caille-Bottée avec énergie; nous
n'aurions jamais fait pareille chose sachant que M. Poulain est contre
vous! Puisque vous savez que nous ne vous avons pas obéi, vous devez
savoir aussi qu'il n'y a pas de notre faute, et que le diable en
personne s'en est mêlé.
--Racontez ce qui est arrivé, reprit le marquis; je veux savoir si vous
me direz la vérité.
La jardinière, persuadée que le marquis en savait plus qu'elle-même,
raconta très-sincèrement ce qui suit:
«--Quand vous fûtes parti, mon cher monsieur, notre premier soin fut de
porter ce mort dans notre jardin, où nous le couvrîmes d'un grand
paillasson; car, de le faire entrer céans, je ne m'en souciais point et
n'en voyais point l'utilité. Je confesse que j'en avait grand'peur, et
que, pour tout autre que vous, mon bon monsieur, je n'eusse voulu
recevoir pareille compagnie.
»Jean me traitait de sotte et riait, tout en avalant le reste de son
pichet de vin, soi-disant pour se prémunir contre le frais de la nuit,
mais peut-être bien pour se divertir l'esprit des idées tristes qui
viennent toujours à la vue d'un mort, si dur que l'on soit de son coeur.
»Il faut vous confesser aussi que le premier soin de ce pauvre Jean, que
voilà, avait été de prendre ce qu'il y avait dans les poches de ce mort
et dans la mallette du cheval qui l'avait apporté ici... Vous n'aviez
rien dit; nous pensions que cela nous revenait, et nous étions là à
compter l'argent sur la table, afin de vous le rendre fidèlement, si
vous veniez à le réclamer.
»Il y avait de l'or plein une assez grosse bourse, et Jean, buvant
toujours, prenait plaisir à le regarder et à le manier. Que voulez-vous,
monsieur! de pauvres gens comme nous! ça surprend de toucher à ça. Et
nous nous faisions des idées sur la manière de placer cette fortune.
Jean voulait acheter une vigne, et moi, je disais que mieux valait une
_ouche_ bien plantée en noyers de rapport; et, moitié riant de nous voir
si riches, moitié disputant sur le comportement que nous ferions de
notre avoir, nous ne pensions plus au mort, quand le coucou sonna quatre
heures du matin.
»--À présent, que je dis à ce pauvre Jean, je n'ai plus peur, et, comme
tu n'es pas bien adroit de ta jambe de bois, encore que tu bêches un peu
de ton bon pied, je te veux aider à faire la fosse. Je n'ai jamais
souhaité mal à aucune personne vivante; mais, puisque ce monsieur est
mort, je ne lui souhaite point de revivre. Il y a comme ça du monde qui,
en s'en allant, profite bien à ceux qui restent.
»Je m'en dois accuser, mon cher monsieur, voilà toutes les prières que,
ce mauvais Jean et moi, nous faisions pour ce trépassé.
»Si bien que, prenant la bêche, nous retournons tous les deux au jardin
et levons le paillasson où nous avions caché le corps. Mais qui fut
étonné, monsieur? Il n'y avait rien dessous; on nous avait volé notre
mort!
»Nous voilà de chercher, de tout retourner: rien, monsieur, rien! Nous
pensions être fous et avoir rêvé tout ce qui était arrivé cette nuit-là,
et vitement je courus pour voir si l'argent n'était point une vision.
»Eh bien, monsieur, si vous n'étiez là pour nous questionner, nous
pourrions croire que le diable nous avait joué une pièce de comédie; car
le tiroir où j'avais mis la bourse et les bijoux était ouvert, et le
tout s'était envolé de la maison, du temps que nous étions dans le
jardin, comme le mort s'était envolé du jardin, du temps que nous étions
dans la maison.»
En achevant ce récit, la Caille-Bottée se lamenta sur la perte de
l'argent, et le frère oblat, qui ne demandait qu'une occasion de
pleurer, versa des larmes trop sincères pour que le marquis pût révoquer
en doute le double et étrange vol commis chez eux, d'une bourse pleine
et d'un _mort trépassé_; ainsi disait d'un ton dolent la jardinière.