La nuit était assez douce et pas très-sombre, malgré de grands nuages
noirs que le vent balayait, en ouvrant au ciel de longues trouées
pleines d'étoiles, qui se fermaient tout d'un coup pour se rouvrir à
une autre place.
On dit que nos aïeux gentilshommes ou bourgeois étaient certainement
plus robustes que nous ne le sommes généralement aujourd'hui, tandis
qu'au rebours, nos aïeux ouvriers et paysans l'étaient moins.
C'est la croyance des anciens de mon pays, et elle me paraît fondée: les
gens aisés avaient des habitudes de grand air et d'activité dont la vie
moderne nous dispense ou nous prive. Les classes pauvres étaient plus
mal logées et plus mal nourries que de nos jours, sans parler de
l'immense quantité de malheureux qui n'étaient pas nourris et pas logés
du tout. Le Gentilhomme, avec son régime de guerre ou de chasse,
conservait sa force et sa santé jusque dans un âge très-avancé.
Bois-Doré, malgré ses soixante-neuf ans et la mollesse, relative de ses
habitudes, avait donc encore la vue bonne, la poitrine à l'abri d'un
rhume et le pied assez ferme sur la terre nue ou sur les gazons
mouillés.
Il fit bien quelques glissades le long des buissons, mais il se retint
aux branches, en homme qui sait se diriger dans une localité dont les
accidents sont homogènes sur une grande étendue de terrain.
Grâce à la petite coursière qu'il avait prise, il fut rendu, en dix
minutes de marche, à la ferme de Brilbault.
Sachant le naturel craintif et superstitieux des paysans, il toussa et
parla d'avance avant de frapper; puis il se nomma en frappant, et fut
reçu, sinon sans surprise, du moins sans effroi.
Bien que le sort des cultivateurs fût encore très misérable, il l'était
beaucoup moins, moralement parlant, en Berry, qui, d'ancienne date,
était pays de franc-alleu, que dans les pays de servitude. En outre,
dans cette partie que l'on appelle la Vallée-Noire, les ressources
matérielles ont toujours assuré au fermier ou métayer un bien-être
relatif qui l'a préservé des grands désastres et des grandes épidémies.
À cette époque, les maladreries (hospice des lépreux) étaient déjà
vides; la peste, si fréquente encore dans la Brenne et aux alentours de
Bourges, ne sévissait que rarement dans le Fromental. Les habitations,
sordides et infectes dans la Marche et le Bourbonnais, étaient, du côté
de chez nous, solides et bien établies, ainsi que l'attestent un grand
nombre de vieilles maisons rustiques du XVIe et du XVe siècle,
encore debout, et bien reconnaissables à leurs énormes toits de tuiles,
à leurs huis encadrés de pierres taillées en prismes, et à leurs
mansardes surmontées de gros épis historiés en terre cuite[22].
Le marquis put donc entrer sans dégoût dans l'habitation des fermiers,
s'y asseoir dans l'âtre et y causer quelques instants.
Aimé de tout le monde, le _bon monsieur_ put confier sans crainte à Jean
Faraudet et à sa femme le soin éventuel d'un sien ami tracassé,
disait-il, pour un délit de chasse, et, lorsqu'il leur annonça que leur
maître, M. Robin, voulait les voir, le lendemain matin, pour leur donner
des ordres en conséquence, ils se montrèrent joyeux et empressés
d'obéir, en répondant le mot sacramentel de bon vouloir et de bonne
grâce en ce pays: «Il y a bien moyen!»
Cependant la femme Faraudet, que l'on appelait la Grand'Cateline, ne put
s'empêcher de plaindre celui qui serait condamné à passer seulement une
nuit dans le château de Brilbault.
Elle croyait fermement qu'il était hanté, et son mari, après s'être
moqué d'elle pour complaire au scepticisme du marquis, finit par avouer
qu'il aimerait mieux mourir que d'y mettre les pieds après soleil
couché.
--La présence de mon ami, dit le marquis, vous rassurera, je l'espère,
car je vous réponds qu'elle chassera les mauvais esprits; mais, puisque
vous n'avez point trop de peur d'y entrer durant le jour, je vous prie
de mettre dès demain du bois dans la cheminée et de dresser un lit dans
la meilleure chambre.
--On y mettra tout ce qu'il faut, notre cher monsieur, répondit la
Grand'Cateline; mais le pauvre chrétien qui viendra là n'y dormira pas
la miette. Il entendra, la nuitée, des vacarmes et rebâtements, comme
nous les entendons, mon bon Dieu! et comme vous les entendrez vous-même
si vous voulez attendre seulement une petite heure d'horloge.
--Je ne puis attendre, dit le marquis, et d'ailleurs, me sachant là, les
esprits ne bougeraient. Je connais bien leur couardise, n'ayant jamais
pu entendre, à la nuit de Noël, les voix qui crient dans le haut du
donjon de Briantes, non plus que les portes qui s'ouvrent toutes seules
à la Motte-Seuilly, et la dame blanche qui ouvre les courtines des lits
chez M. Guillaume d'Ars.
--C'est une chose imaginante, monsieur Sylvain, dit le métayer d'un air
capable, qu'il y ait des apparaissances dans notre vieux château. On
sait bien qu'il peut y en avoir dans les autres, parce qu'il n'en est
point où quelque grand mal n'ait été fait ou enduré; ce qui est la
cause que les pauvres chrétiens, tourmentés ou navrés de leurs corps
dans ces maisons-là, reviennent s'y lamenter en âmes qui demandent
prières ou justice. Mais, dans le château de Brilbault, qui n'a jamais
été habité, oncques ne s'est fait ni bien ni mal, que je sache.
--Il faut croire, dit la femme, qui, tout en causant, filait lestement
sa quenouille, que l'ancien seigneur aura péri au loin, de malemort et
en péché; car vous savez la légende de Brilbault? Elle n'est pas longue.
Un seigneur avait élevé ce manoir jusqu'au faîte, lorsqu'il partit pour
la terre sainte avec ses sept fils, dont ni lui ni pas un ne revint. Le
château fut vendu et revendu sans être jamais au goût de personne. On
pensait qu'il porterait malheur aux familles; c'est pourquoi, de tout
temps, il n'a servi qu'à engranger des récoltes. On y a mis une toiture
qui n'est déjà plus bonne; mais il y a encore deux belles chambres et
une salle si grande, si grande, que d'un bout à l'autre bout, deux
personnes ne se reconnaissent quasiment point.
--Pouvez-vous me confier les clefs? dit le marquis. Je souhaiterais voir
le dedans.
--Les clefs, les voilà; mais, mon cher monsieur Sylvain du bon Dieu, n'y
allez point! C'est l'heure où le sabbat va commencer.
--Voyons, quel sabbat, mes braves gens? dit le marquis en riant; comment
sont faits ces vilains diables.
--Je ne les ai point vus, monsieur, ni ne souhaite de les voir, dit le
métayer; mais je les entends bien, je les entends trop! Les uns
gémissent; les autres chantent. C'est des rires, et puis des cris, et
des jurements et des pleurs, jusqu'au petit jour, que tout s'envole dans
les airs; car c'est bien fermé, et personne d'humain n'y pourrait entrer
sans licence ou office de moi.
--Ne seraient-ce point vos valets de ferme pour s'amuser, ou quelque
pillard pour vous empêcher de surprendre ses larcins?
--Non, monsieur, non! Nos valets et servantes ont si grand'peur, que,
pour tout l'argent que vous avez, vous ne les feriez point approcher du
château de deux portées d'arquebuse après soleil couché; et mêmement
vous voyez qu'ils ne couchent plus dans notre logis, parce qu'ils disent
qu'il est encore trop près de cette maudite bâtisse. Ils dorment tous
dans la grange, là-bas, au fond de la cour.
--Tant mieux pour le petit secret que nous avons ce soir ensemble, dit
le marquis; mais tant mieux aussi peut-être pour ceux qui font les
revenants à seules fins de vous larronner!
--Et que pourraient-ils larronner, monsieur Sylvain? Il n'y a rien dans
le château. Quand j'ai vu que le diable y promenait des feux, j'ai eu
crainte de l'incendie, et j'ai retiré toute ma récolte, sauf quelques
méchants fagots et une dizaine de bottes de foin et paille, pour ne les
point trop choquer, car on dit que les follets aiment bien batifoler
dans les bois et le fourrage; et, de vrai, j'y trouvais bien du
dérangement et de la foulaison: c'était comme si une cinquantaine de
personnes vivantes y avaient passé.
Le marquis savait Faraudet très-véridique et incapable d'inventer quoi
que ce fût pour se dispenser de lui rendre service.
Il commença donc à penser que, si des lumières se montraient dans le
vieux manoir, si des voix se faisaient entendre, et si, surtout, des pas
ou des corps foulaient et dérangeaient le fourrage, il y avait plus de
réalité que de diablerie dans ces faits, et que le château, où le
métayer et sa femme avouèrent enfin n'avoir pas osé entrer depuis plus
de six semaines, pouvait bien servir de refuge déjà à quelques fugitifs.
--Intéressants ou malfaisants, je veux les voir, se dit-il.
Et, mettant son épée nue sous son bras, tenant d'une main les clefs du
manoir et de l'autre une lanterne, il se dirigea, à travers les prés,
vers l'enceinte ruinée et silencieuse.
Faraudet, voyant sa femme se lamenter de la hardiesse du bon monsieur,
eut honte de le laisser aller seul et se décida à le suivre.
Mais, quand le marquis eut franchi le pont dormant, il vit le pauvre
paysan trembler si fort, qu'il craignit d'être plus embarrassé que
secondé par un homme si malade, et qu'il le pria de ne pas aller plus
avant.
La plupart des châteaux de la Vallée-Noire, même ceux du moyen âge
primitif, sont situés dans le plus creux des vallons, au lieu d'être
placés sur les hauteurs, comme dans la Marche et le Bourbonnais. La
raison de cette anomalie est fort plausible.
Dans un pays qui n'offre pas d'escarpements considérables, on dut
chercher dans le cours d'eau le principal moyen de défense.
Donc, à Brilbaut comme à Briantes, comme à la Motte-Seuilly, à
Saint-Chartier, à la Motte-de-Presles, etc., le manoir s'était planté au
milieu des méandres d'une rivière capable d'alimenter de ses eaux
courantes le double fossé circulaire de l'enceinte.
Le pont qui donne entrée à la première de ces enceintes est fort étroit,
et porté sur des arcades indécises entre le plein cintre et l'ogive.
Tout le château est d'une architecture de transition: la façade est
d'une forme étrange; la porte et les fenêtres superposées de l'escalier
rentrent de quelques mètres dans le massif général, comme pour s'abriter
des attaques du dehors.
Le sommet de l'édifice a dû être mascherolé en cet endroit, mais la
construction inachevée est tronquée par un toit hors de proportion avec
l'édifice, qui annonce un plan assez grandiose resté en chemin.
Le marquis arriva au pied du manoir, à vol d'oiseau; les murs d'enceinte
étaient si écroulés et percés de tant de brèches, les fossés tellement
comblés en mille endroits, qu'il n'était pas nécessaire d'en chercher
les portes.
Il ouvrit sans bruit celle du château, qui était petite et basse sous un
arc rampant surmonté d'une ogive fleurie.
Là, il ouvrit à demi sa lanterne pour voir à ses pieds, car le métayer
l'avait averti de se méfier de l'escalier.