--Qui regrette que sa blessure ne lui permette pas de vous saluer

debout, ajouta Espérance avec sa riante et séduisante physionomie.

Mais maintenant que nous vous connaissons mieux, pourrions-nous faire

quelque chose qui vous fût agréable?

Le seigneur de Liancourt se tournant vers les deux amis

alternativement:

--Oui, messieurs, vous pourriez d'abord me laisser accomplir

paisiblement la tâche que je m'étais imposée.

--De surveiller votre future femme? dit Pontis. Faites, monsieur,

faites, et prenez-la en faute, monsieur, je vous le souhaite de tout

mon coeur.

Nicolas d'Armeval salua gracieusement.

--Mais, dit Espérance, je ne vois pas bien ce que monsieur pouvait

surveiller derrière cette caisse d'oranger. Le bâtiment où loge

mademoiselle sa future est très-loin. De loin on voit mal.

--Messieurs, vous me paraissez de si aimables jeunes gens, dit le

seigneur de Liancourt, que je me sens pour vous plein de confiance.

Il se frotta l'épaule avec une grimace de douleur.

--Nous la justifierons, dit Pontis.

--Il faut vous dire d'abord que M. d'Estrées et moi, nous désirons

vivement ce mariage, mais que la future ne paraît pas aussi enchantée.

--Les jeunes filles ont parfois des caprices, dit Espérance.

--Mais savez-vous pourquoi Mlle d'Estrées me refuse?

Espérance et Pontis, après avoir toisé M. de Liancourt de la tête aux

pieds, échangèrent un regard qui signifiait:

--Nous le devinons bien!

--Elle refuse, poursuivit le futur mari, parce qu'en ce moment

quelqu'un lui fait la cour.

--Bah!

--Un très-grand personnage qui lui envoie des messagers, des billets.

--Êtes-vous bien sûr?

--L'autre jour j'en ai surpris un.

--Un billet?

--Non, un messager. Un homme trop connu, messieurs, pour qu'on ne le

reconnaisse pas....

M. de Liancourt poussa un soupir.

--M. de la Varenne, dit-il.

--Le porte-poulets du roi? s'écria Pontis.

--Lui-même, dit piteusement le futur.

--Eh bien! alors le galant serait donc....

--Chut! dit M. de Liancourt en se tournant vers le jardin.

--Qu'y a-t-il?

--Pendant que nous causons, la chose que je voulais empêcher s'est

faite.

--Quelle chose, cher monsieur Nicolas? demanda Espérance.

--Mlle d'Estrées avait dit au messager: « Demain, à neuf heures et

demie, ma réponse à la petite porte! »

--Eh bien!

--Eh bien, j'avais projeté de m'embusquer, de surprendre la Varenne.

Or, il est neuf heures et demie, la petite porte vient de se refermer

et la réponse est donnée; je suis perdu.

--Bon! Cher monsieur, dit Pontis, vous rattraperez cela. Est-ce que

vous vouliez tuer la Varenne, par hasard?

--Non, oh! non. Tuer un officier de Sa Majesté! non, certes, telle

n'était pas mon intention.

--Je comprends, dit Espérance, vous vouliez profiter de la surprise

pour tout rompre avec votre beau-père.

--Oh! pas davantage! rompre avec M. d'Estrées, perdre Mlle d'Estrées!

une si charmante fille, un si beau parti!

--Alors, que vouliez-vous donc faire, demanda Pontis, voyant Espérance

froncer le sourcil.

--Je voulais être sûr ... bien sûr: cela m'eût servi plus tard.

Les deux jeunes gens se regardèrent.

--Ne vous affligez donc pas, répliqua Pontis, c'est comme si vous

l'étiez.

--Je recommencerai mon épreuve, dit le seigneur d'Armeval, et

maintenant que nous sommes amis, vous m'aiderez au besoin.

--Pour être désagréable à une femme, dit Pontis, il n'est rien que je

ne fasse.

--Merci, merci, mon cher monsieur; et vous, seigneur Espérance?

--Moi, je suis blessé, je ne puis bouger de mon lit, dit Espérance

d'un ton sec.

--Ainsi, je circulerai tant que je voudrai dans le jardin, la nuit,

vous n'y ferez pas obstacle?

--Pas le moins du monde, répliqua Pontis

--Alors donc je m'en retourne pour cette fois, je serai plus heureux

demain. Adieu, messieurs, adieu. Bonne santé, seigneur Espérance;

gardez-moi le secret, n'est-ce pas?

--Oh! sambioux! je le jure, dit Pontis.

--Et moi non, murmura Espérance, tandis que le garde faisait repasser

obligeamment le seigneur Nicolas par la fenêtre.

Pontis rentra en se frottant les mains.

--Bonne affaire, s'écria-il, voilà déjà que nous nous vengeons des

femmes. Et d'une!

--Viens ici, Pontis, dit Espérance, tu parles comme un croquant, comme

un bélître, comme un Nicolas d'Armeval, mais non comme un gentilhomme;

assieds-toi près de moi, je vais te le prouver en deux mots.

--Tiens! dit Pontis surpris et calmé dans ses transports.

Et il s'assit au chevet d'Espérance.

XXVI

SERVICE D'AMI

Pontis semblait ne pas comprendre pourquoi Espérance avait interprété

autrement que lui la scène précédente.

--Nous étions résolus, dit-il, à profiter de toutes les occasions pour

rendre aux femmes ce qu'elles nous ont fait.

--Et d'abord, répliqua Espérance, que t'ont-elles fait, à toi, les

femmes?

--Elles m'ont tué mon ami, ou à peu près.

--Ceci est une raison; mais toutes n'ont pas commis ce crime, et, du

jour où je leur pardonnerai, force te sera bien de leur pardonner

aussi.

--Ainsi vous pardonnez! s'écria Pontis avec un grognement de colère,

dites-nous cela tout de suite, et alors, au lieu de garder dans notre

âme cette mémoire du mal qui fait l'homme fort et respectable, nous

nous mettrons à écrire des rondeaux, des triolets et des virelais en

l'honneur de ces dames; nous leur ferons des guirlandes entrelacées,

nous broderons le chiffre d'Entragues avec celui de la Ramée, un

couteau en sautoir, sambioux!

--Tu es ridicule, mon pauvre garçon, dit Espérance, et si tu t'en vas

toujours ainsi aux extrêmes, nous ne nous rencontrerons jamais. Oui,

je hais les femmes, oui, j'en suis las, oui, je me vengerai lorsque

l'occasion se présentera, mais la bonne occasion, entends-tu? Et pour

réparer le dommage que l'une d'elles a fait à ma peau, je n'irai pas

endommager mon honneur, ma conscience. D'ailleurs, apprends une chose,

si tu ne la sais pas, un gentilhomme se laisse battre par les femmes,

mais il ne bat que les hommes.

--Ah! grommela Pontis, voilà une théorie que ces dames mettront à la

mode si vous la produisez. L'impunité! Très-bien!

--Qui te parle d'impunité? Impunie la femme qu'on méprise? Oh! tu

verras si celle dont nous parlons ne se trouve pas cruellement punie.

--Si elle a fait ce qu'elle a fait, c'est qu'elle ne vous aimait pas.

Admettez-vous?

--Soit. Eh bien?

--Eh bien, si elle ne vous aime pas, que lui importe que vous la

méprisiez?

Espérance frappa doucement sur l'épaule de Pontis.

--Gageons, dit-il, que dans ta province tu n'as connu que des

chambrières?

Pontis fit le gros dos.

--Des couturières, allons, ajouta Espérance, je veux bien faire cette

concession à ton juste orgueil. Mon cher, il en est de certaines

femmes comme de certains chevaux. Pour punir ceux-ci, tu prends ton

plus gros fouet, ton plus lourd bâton, un nerf de boeuf; mais cette

bonne jument que j'avais, qu'on m'a volée là-bas, Diane, essaye de la

battre!... Je n'avais pour la mettre au désespoir, qu'à dire: Voilà

une bête paresseuse, je la vendrai. Diane eût fait alors le tour du

monde. C'est qu'elle est de race noble et qu'elle sent l'outrage.

Proportionne donc toujours la peine à la créature.

--Belle créature que celle d'Ormesson.

--Il a été dit, mon maître, qu'on n'en parlerait jamais, reprit

Espérance avec une sorte de hauteur qui témoignait chez lui d'un vif

déplaisir. Ainsi, plus un mot. Parlons de la dame qui habite le

bâtiment neuf, et à laquelle un bossu tend des pièges nocturnes, ce

qui est laid et indigne d'un homme. Je n'ai jamais aimé l'affût, même

à la chasse. Il me faut la lutte. Je veux que mon ennemi, fût-ce un

sanglier, me voie en face et choisisse parmi ses chances de salut ou

de défense celle qui lui paraît la meilleure. Ici, la bête est

inoffensive. Le chasseur est un petit monstre dont l'âme, j'en ai

peur, est difforme comme l'échine. Mais, la partie est inégale entre

ces deux adversaires. Rétablissons l'égalité.

Pontis allait s'écrier, gesticuler, Espérance lui saisit les bras.

--Je sais ce que tu vas dire, je vois les mots s'arranger sur tes

lèvres: Ce brave bossu est sur le point d'épouser une femme, et on le

trompe.

--Précisément.

--Mais triple Pontis que tu es, il veut épouser de force, puisque la

future ne veut pas de lui.

--Elle a un amant.

--Raison de plus pour qu'elle refuse ce bossu.

--Elle le refuse par vanité, par ambition, car, entre nous et bien

bas, le roi n'est pas un beau seigneur: il a le nez prodigieux, les

jambes sèches, le cuir basané; il est gris de poil comme un hérisson.

Toujours à cheval et suant sous le harnais; c'est un étrange mignon de

couchette. Il a quarante ans....

--Je donnerais cent écus pour que M. de Crillon fût caché dans un

coin, s'écria Espérance, il t'écorcherait vif, et tu l'aurais bien

mérité, petit Iscariote qui trahis ton maître.

--Oh! dit Pontis confus et effrayé, bien que le ton d'Espérance n'eût

pas annoncé la colère, ce n'est point trahison, c'est raillerie; mon

coeur est bon, si ma langue est mauvaise.

La boiserie craqua comme un fugitif éclat de rire.

Pontis, effaré, fit un bond dans la chambre. Espérance, égayé par

cette terreur, eut toutes les peines du monde à empêcher le garde

d'aller sonder tous les coins et recoins.

--Cela t'apprendra, dit-il, à proférer des blasphèmes qui révoltent

jusqu'aux murailles. Chaque fois qu'on dit du mal d'une femme ou d'un

roi, il y a là une oreille pour entendre. Tu disais du mal de cette

demoiselle du bâtiment neuf, et elle t'a peut-être entendu.

--Impossible, dit Pontis avec une crainte naïve. C'est plutôt du roi

que j'aurai dit certaines choses qui ne sont pas du tout l'expression

de ma pensée.

--A la bonne heure! s'écria Espérance en riant aux larmes.

Rassure-toi, je vais te fournir l'occasion de réparer tout cela.

Demain matin, tu vas aller au bâtiment neuf.

Pontis ouvrit de grands yeux.

--Tu demanderas à parler à Mlle d'Estrées. Tu es un garçon d'esprit,

tous les gens de ton pays sont orateurs. Tu raconteras à la demoiselle

purement et simplement la scène de ce soir. Tu ne nommeras pas M.

Nicolas de Liancourt. Tu ne diras pas non plus qu'il est bossu. Tu ne

feras aucune allusion à Fouquet la Varenne, ni par conséquent à celui

qui l'envoie.

--Mais alors, que dirai-je, s'écria Pontis, si vous me défendez tout?

--Tu ne peux nommer M. de Liancourt, parce qu'il est incivil de

paraître savoir à fond les affaires d'une demoiselle qui va se marier.

Tu ne diras pas qu'il est bossu, parce que si elle l'épouse, c'est

qu'elle ne s'en est pas aperçue jusqu'à présent. Quant à la Varenne et

au roi, si tu en parles, c'est que décidément tu ne tiens pas à ce que

ta tête reste sur tes épaules.

--Eh bien! alors, monsieur Espérance, interrompit Pontis piqué,

dictez-moi ce qu'il faudra dire.

--Voici: Mademoiselle, j'habite dans ce couvent une chambre avec un

gentilhomme, mon ami; nous avons remarqué que chaque soir un homme

vient observer ce que vous faites, et que son attention se dirige

particulièrement sur cette porte de communication. (Tu lui désigneras

la porte.) Cet homme est petit, il a le dos un peu voûté, et il fait

sa ronde à neuf heures et demie précises. J'ai pensé que ces

renseignements pourraient vous être de quelque utilité. Veuillez les

prendre en bonne part, et me croire, mademoiselle, votre bien

respectueux serviteur.--Là-dessus, tu feras la révérence et t'en

reviendras.

--Respectueux! murmura Pontis ... respectueux pour la future de M.

Nicolas! J'aime mieux les laisser démêler leur écheveau de fil?

--Respectueux cent fois, mille fois, un million de fois pour la femme

que ton prince honore de son amitié. Ne vois-tu pas, malheureux,

combien d'affreuses catastrophes sont suspendues à ton silence? Si le

roi vient en ce couvent! si on le guette! si le bossu, qui t'a paru un

niais et à moi aussi, est un traître; si sous couleur de punir un

rival, l'esprit religieux, l'esprit politique, ces furies altérées de

sang, armaient le bras d'un assassin... Pontis! tu n'as donc ni coeur

ni intelligence! Tu n'aimes donc et ne devines donc rien! Je voudrais

avoir deux jambes capables de me porter, je voudrais qu'il fût jour,

je donnerais la moitié de ma vie pour que ces mots que je t'ai dictés

fussent déjà parvenus à l'oreille de cette demoiselle.

--Sambiouxl s'écria Pontis, voilà qui est vrai! Le roi....

--Eh bien! puisque tu es convaincu, observe qu'on gagne toujours

quelque chose à ne pas accabler les femmes. Souhaite-moi le bonsoir et

dormons vite, afin que, demain, tu sois plus tôt debout pour faire ta

commission.

--Dès que l'aurore sera levée, dit Pontis.

--Non pas l'aurore, mais la demoiselle, répondit Espérance qui

s'endormit bientôt d'un doux sommeil.

Et la nature réparatrice avait prolongé ce sommeil jusqu'à neuf heures

du matin, et le blessé ouvrait des yeux brillants et tout chantait

autour de lui, oiseaux, zéphyrs et cascades, lorsqu'il aperçut Pontis,

le coude sur son genou, le menton sur sa main, près de la fenêtre, sur

laquelle les orangers versaient la neige odorante de leurs pétales

trop mûrs.

Espérance avait le teint si reposé, si uni, un coloris incarnat

vivifiait si heureusement sa poétique physionomie, que Pontis s'écria

en le voyant:

--Lequel de nous deux a été blessé, mon maître?

--J'ai faim, dit Espérance, j'ai soif, j'ai envie de me promener, je

chanterais volontiers avec les bouvreuils et avec l'alouette. Mon âme

est légère et nage dans ce beau ciel bleu.

Pontis ouvrit la porte par laquelle deux religieux apportèrent la

petite table garnie du déjeuner de malade qu'on permettait à

Espérance.

Celui-ci dévorait, avec le regret de ne pas faire plus pour son

estomac irrité, lorsque le frère parleur entra, regarda

silencieusement son blessé, et tirant de sa manche un flacon assez

long et assez rond pour charmer l'oeil d'un convalescent, fit signe à

l'un des frères servants de lui donner un verre.

Le verre était d'un cristal mince et gravé. Svelte, s'évasant comme

une campanule, il reposait sur un pied tordu en fine spirale. Déjà le

soleil en dorait les facettes et y allumait ses feux prismatiques,

lorsque le frère parleur versa lentement dans le cristal un vin jauni,

velouté, qui changea l'opale en rubis, et embrassa de ses reflets les

lèvres d'Espérance, à qui on présenta le verre.

Les yeux de Pontis brillèrent comme des escarboucles, mais le frère

parleur reboucha soigneusement son flacon, le remit dans sa manche, et

sortit après avoir admiré l'effet de son vieux vin de Bourgogne sur

les joues du convalescent.

--Je ferais bien un marché avec le frère parleur, dit Pontis: un verre

de mon sang pour un verre de ce généreux nectar!

--Le vin est plus vieux que votre sang, mon frère, répondit un des

religieux en souriant de voir le garde promener sa langue sur ses

lèvres.

--Et s'il est aussi rare que les paroles du frère parleur, ajouta

Pontis, je n'ai pas de chance d'y goûter jamais. Quelle singulière

idée a-t-on eue, dans le couvent, d'appeler parleur un homme qui

n'ouvre jamais la bouche!

Les religieux desservirent, et nos deux amis restèrent.

--Eh bien! s'écria Espérance tout aussitôt, qu'en penses-tu?

--Je pense que ce doit être du pommard, dit Pontis.

--Je te parle de la future. Qu'a-t-elle dit?

--Ah! oui... Eh bien elle n'a rien dit. Je suis arrivé juste au moment

où elle se querellait avec son père. Il paraît que c'est leur

habitude. En sorte que je n'ai vu qu'une camériste.

--Jolie?

--Ah! très-jolie, la misérable, répondit Pontis. Il est à remarquer

que beaucoup trop de femmes sont jolies, c'est l'appât que le diable

nous présente.

-Nécessairement. Et cette camériste?

--M'a caché aux premiers mots que je lui ai dits. Ces rusées sont

tellement habituées aux intrigues! Elle m'a fourré tout de suite sous

un escalier pour causer plus à l'aise; et quand j'ai eu annoncé de

quelle part je venais.... Figurez-vous qu'elles nous connaissent.

--Nous?

--Est-ce que les femmes ne savent pas tout. «Ah! s'est écriée la jolie

scélérate, c'est de la part du blessé. Très-bien!... Et vous dites que

l'affaire est grave?--Des plus graves. Un homme rôde, vous observe, il

y a piège... » Enfin, je lui ai fait une peur si épouvantable qu'elle

a répondu ceci: « En ce moment et pour toute la journée impossible de

causer avec mademoiselle, son père la garde, mais tantôt, à la brune,

vers neuf heures, neuf heures et demie... » C'est leur heure, à ce

qu'il paraît.

--Tu pourras y retourner?

--Inutile, on viendra.

--Comment, on viendra? la camériste?

--Il ne manquerait plus que ce fût la maîtresse. Au fait, je n'en

répondrais pas.

--Tu es fou!

--A neuf heures et demie, on s'approchera de la fenêtre; il fera nuit;

on entendra ce que tu as à dire, et voilà ma commission faite.

Espérance baissa la tête.

--Tu trouves cela bien aimable, n'est-ce pas? dit Pontis ironiquement,

ces demoiselles qui se dérangent pour que nous ne nous dérangions pas!

--Je trouve cela très-aimable et très-prudent, dit Espérance d'un ton

sec. Cette demoiselle sait que je suis blessé, que je ne puis me

remuer. Et puis elle ne veut pas qu'une lettre indiscrète promène

ainsi sa confidence. Eh mais! s'écria-t-il tout à coup, je ne sais

vraiment pourquoi je m'évertue à défendre cette demoiselle. Elle n'en

a pas besoin. Qui t'a donné rendez-vous? Est-ce elle? Si tu trouves la

démarche inconsidérée, à qui la faute? N'est-ce pas la suivante qui

t'a parlé? Cette invention est de la camériste... N'est-ce pas la

camériste qui viendra? Quelle nature sévère, bon Dieu!

--Voilà que j'ai tort, murmura Pontis; allons j'ai tort.

Ils passèrent la journée à essayer les forces d'Espérance, soit dans

la chambre, soit devant la maison, sous les orangers en fleurs.

L'expérience fut heureuse. S'asseyant à chaque instant, humant l'air à

longs traits, donnant quelques minutes au sommeil quand les forces

s'épuisaient trop vite, ils atteignirent ainsi la soirée. Le mal de

tête inséparable des premiers efforts du convalescent avait à peu près

disparu. Espérance se sentit assez frais et robuste pour s'étendre sur

deux chaises devant la fenêtre, au lieu de reprendre le lit.

Quand l'obscurité fut assez profonde pour que tous les détails se

fussent éteints, soit dans le parterre soit dans les bâtiments, les

deux amis attendirent paisiblement auprès de leur lampe, sur laquelle

venaient tourbillonner les mouches de nuit et les papillons roux.

Il leur sembla entendre un pas léger dans l'allée voisine; ce pas

s'approcha rapidement, et Pontis dit tout bas à Espérance:

--La voici.

Gratienne accourait en effet, se glissant derrière les arbustes. Elle

arriva devant la fenêtre et dit d'une voix presque fâchée:

-Mais, si vous avez de la lumière, mademoiselle ne pourra pas

approcher.

--Mademoiselle! s'écria Pontis. Elle est donc là?

--Tenez, entre ces deux caisses.

Espérance aperçut une ombre. D'un revers de main il aplatit la lampe.

Gratienne retourna vers sa maîtresse.

--Eh bien! quand je le disais, murmura Pontis, les femmes sont des

serpents.

--Et vous, Pontis, un imbécile, répliqua Espérance, qui se releva sur

ses coussins.

Les deux femmes s'arrêtèrent devant la fenêtre. L'une, plus près,

c'était Gratienne; l'autre à moitié cachée par sa compagne, sur

l'épaule de laquelle elle s'appuyait.

--Allons, dit Espérance à Pontis immobile, offre un siège.

Pontis enleva une chaise qu'il fit passer par-dessus l'appui de la

croisée, et qu'il déposa devant la tremblante visiteuse.

--Veille, Gratienne, dit celle-ci.

Gratienne s'avança avec précaution dans le jardin.

--Veille, Pontis, dit Espérance au garde qui, enjambant la fenêtre,

rejoignit la jeune camériste à quelque distance du bâtiment, et on eût

pu les voir tous deux, pareils à deux statues, se dessiner en noir sur

le fond gris de l'horizon.

Espérance, voyant que Gabrielle n'avait pas encore osé s'approcher:

--Mademoiselle, dit-il, veuillez vous asseoir, on vous verra moins que

si vous demeuriez debout. Je vous prie de m'excuser si je ne vais à

vous; mais le froid du soir est mauvais pour les blessures, et je

reste bien à regret dans la chambre.

L'ombre était si épaisse, que le jeune homme ne put rien distinguer

sous la mante dont Gabrielle enveloppait sa tête.

--Ah! monsieur, murmura une si douce voix qu'elle pénétra jusqu'au

coeur d'Espérance, c'est donc vous qui voulez m'avertir d'un danger?

Vous vous intéressez donc à une pauvre jeune fille sans défense? Votre

secours imprévu m'a donné bien du courage. Il peut me sauver, le

voulez-vous, monsieur?

--Oui, mademoiselle; mais je vous prie, asseyez-vous.

--M'asseoir!... oh! je ne sais pas même si j'aurai le temps d'achever

ce que je voulais vous dire! Vous trouvez ma démarche bien hardie,

n'est-ce pas? Si vous saviez combien je suis malheureuse!

Espérance se rapprocha d'elle attendri par ces accents qui n'avaient

rien d'humain.

--Je devine, dit-il.

--Oh! non, vous ne pouvez pas deviner. Mon Dieu! qui vient là?

n'est-ce pas mon père?

--Non, ce n'est personne; ne craignez rien, vos gardiens veillent.

--C'est que mon père vient de me quitter seulement pour quelques

minutes. Il est allé voir sur la route si ces détachements de

huguenots occupent toujours les environs, et il pourrait revenir à

l'improviste. Voyons, que je rassemble mes idées.

Gabrielle cacha son visage dans ses mains. Espérance eût donné

beaucoup pour voir si les traits étaient aussi doux que la voix.

--Je voulais vous instruire, dit-il, de l'espionnage qu'une certaine

personne dirige contre vous.

Et en peu de mots il conta ce qu'il savait à Gabrielle: il énuméra les

dangers qu'il avait entrevus. Elle l'interrompit.

--Oui, dit-elle avec précipitation, oui, ce sont des dangers, mais

j'en cours bien d'autres encore, et de bien plus terribles. Ce mariage

dont mon père m'a menacée, ce n'est plus dans quinze jours, dans huit

jours que M. d'Estrées veut me l'imposer, c'est tout de suite!

Gabrielle, en prononçant ces paroles, fut prise d'un tremblement

nerveux, et suffoquée par les larmes.

--Du courage! mademoiselle, s'écria Espérance, ne pleurez pas ainsi,

vous me déchirez le coeur. Vous disiez tout à l'heure que mon secours

pourrait vous sauver. Comment? Quand? Quel secours? Parlez, ne pleurez

pas.

La jeune fille, s'approchant à son tour, s'assit ou plutôt se pencha

sur l'appui de la fenêtre, et joignant les mains:

--Promettez-moi de m'écouter favorablement, dit-elle avec véhémence,

sinon je suis perdue, car tout m'abandonne et me trahit.

--Oh! de toute mon âme. Mais qui donc vous trahit?

--Jugez-en. Mon père m'a déclaré aujourd'hui qu'il avait tout préparé

pour mon mariage. Éperdue, j'ai couru consulter mon vieil ami dom

Modeste, le prieur, assisté de l'excellent frère Robert, qui a tant de

fois été ma providence. Je leur ai expliqué ma triste situation.

J'espérais en eux; ils ont tant de pouvoir sur l'esprit de M.

d'Estrées!

--Eh bien! mademoiselle?

--Ils m'ont abandonnée! Ils m'ont déclaré qu'ils n'iraient jamais

contre la volonté d'un père! J'ai eu beau prier, supplier, ils sont

demeurés inflexibles. Alors, le désespoir m'a inspiré de venir vous

trouver, vous, monsieur, protecteur inconnu qui ce matin m'aviez fait

donner un avis par Gratienne. J'ai su que vous êtes gentilhomme, que

vous êtes garde du roi.

--Pas moi, mon ami, interrompit Espérance.

--N'importe, j'ai su que vous étiez ami de M. de Crillon, le plus

loyal et le plus généreux chevalier qui soit au monde. Un ami de

Crillon, me suis-je dit, ne laissera jamais une pauvre femme dans la

douleur, dans l'embarras, et au lieu de vous envoyer Gratienne, je

suis venue vous demander avec franchise un service qui peut seul me

sauver. Promettez-moi de consentir.

--Si ce que vous demandez est possible.

--C'est facile. Toutefois il faudrait bien du secret et de la

diligence. Je n'ai qu'un seul ami, mais c'est un ami puissant. Il est

absent et ignore à quelle extrémité je suis réduite. S'il le savait,

il accourrait ou m'enverrait délivrer. Il peut tout, lui!...

--Ah!... le roi? dit Espérance, avec une légère nuance de froideur qui

n'échappa point à Gabrielle.

--Oui, monsieur, le roi, dit-elle en baissant la tête.

--Je croyais qu'hier M. de la Varenne était venu en ce couvent.

N'a-t-il point apporté des nouvelles de Sa Majesté?

--Hier, balbutia Gabrielle, il n'était pas question de précipiter

ainsi ce mariage. Et d'ailleurs, M. de la Varenne ne reviendra plus

ici avant que le roi n'y vienne lui-même. Quand sera-ce? Le roi est

tout entier aux préparatifs de son abjuration. Si j'allais être mariée

pendant son absence! pauvre prince!

Espérance étouffa un soupir,

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 22 / 23 段