--Que ne résistez-vous? dit-il.

--Je l'ai tenté, mais la lutte m'a brisée. Je n'ai plus de force. On

ne résiste pas à son père, quand il s'appelle M. d'Estrées. Et si le

roi ne vient pas à mon aide, c'est fait de moi.

--Que faut-il faire, mademoiselle? demanda Espérance.

--J'ai écrit à la hâte quelques lignes qu'il faudrait faire tenir à Sa

Majesté sur-le-champ. Ah! monsieur, quel service! et comme je vous

bénirai toute ma vie!

--Ce sera peut-être un bien mauvais service, mademoiselle, murmura

Espérance; mais je n'ai pas le droit de vous faire part de mes

observations. Vous aimez le roi.

--C'est un si grand prince! un héros!

--Je comprends votre enthousiasme, votre amour....

--Mon admiration pour Sa Majesté.

--Vous n'avez pas à vous en défendre, mademoiselle. Pour moi, je

partirais sur-le-champ porter au roi votre billet. Mais je suis

blessé, mademoiselle, souffrant. Je ne saurais me tenir debout, à plus

forte raison monter à cheval; mais mon ami est libre et capable de

galoper à cent lieues si vous voulez lui confier le billet. Je réponds

de sa discrétion, de sa promptitude.

--Oh! comment jamais payer tant d'obligeance? Voici le billet. Je vous

souhaite la santé, monsieur.

--Mademoiselle, je vous souhaite le bonheur.

On entendit aboyer des chiens du côté du bâtiment neuf; les deux

surveillants se replièrent avec précipitation comme des sentinelles

sur le poste.

Les tremblantes mains de Gabrielle assurèrent, par une affectueuse

pression, la petite lettre dans la main d'Espérance.

Déjà les deux jeunes filles s'étaient envolées comme des hirondelles,

et la tiède pression, au lieu de s'effacer, dégénérait en une brûlure

dévorante qui montait du bras au coeur.

--Ce billet, murmura Espérance surpris, c'est donc du feu qu'il

renferme!

Il se souvint alors qu'avant de passer dans sa main le papier s'était

échauffé sur le sein de Gabrielle.

Le lendemain matin, Espérance s'habillait mélancoliquement, roulant

mille pensées ternes dans son esprit qui lui paraissait plus malade

que son corps; soudain la porte s'ouvrit et un capuchon apparut.

Il n'y avait qu'un seul capuchon au monde qui eût cet air pédant et

ces balancements majestueux. Espérance reconnut frère Robert, qui

apportait le cordial accoutumé.

Celui-ci promena ses regards dans la chambre comme quelqu'un qui

cherche.

--Je ne vois pas, dit-il, votre aimable compagnon, mon cher frère?

--Pontis est sorti, mon cher frère, répliqua Espérance.

--Ah! sorti ... je le regrette. Il y a ici pour faire les commissions

de nos hôtes des servants et des valets. On eût épargné un dérangement

à monsieur votre ami.

Espérance se tut. Il ne savait pas mentir.

--D'autant mieux, ajouta frère Robert, que M. de Pontis a dû monter à

cheval. Car, en faisant ma ronde aux écuries, c'est le jour de

provision, je n'ai plus vu son cheval au râtelier.

Frère Robert attachait en parlant ainsi un regard pénétrant sur

Espérance, toujours muet.

--Il paraîtrait qu'il va loin, dit le moine.

--Assez loin, cher frère.

Le moine s'assit sur la fenêtre, à l'endroit où la veille Gabrielle

avait serré la main d'Espérance.

--M. de Crillon, ajouta frère Robert, lui avait bien recommandé de ne

vous pas quitter. N'est-ce pas un tort que la désobéissance aux ordres

de M. de Crillon?

Espérance rougit.

--Souvent, poursuivit le moine, les jeunes gens font bien des fautes,

par trop peu d'esprit ou par trop de coeur. Ne va droit que qui va

simplement.

Espérance, fort embarrassé, répliqua:

--Croyez, mon cher frère, que Pontis ira toujours droit.

--Tout dépend du chemin, dit frère Robert.

Espérance tressaillit.

--Vous savez tout? demanda Espérance, à qui le secret pesait, et qui

eût voulu en être soulagé.

-Je ne sais absolument rien, dit froidement le moine, sinon que M. de

Pontis est parti à cheval, mais je conjecture que pour vous avoir

abandonné ainsi, il devait avoir de sérieux motifs.

--Très-sérieux!

--Tant pis! répéta le moine, mauvais ouvrage!

--Jugez-en, cher frère, dit Espérance, heureux de se dégager d'une

part de responsabilité, plus heureux encore de ne pas mentir: deux

gens de coeur pouvaient-ils voir de sang-froid les injustices qui se

commettent ici.

--Il se commet des injustices? demanda frère Robert avec candeur.

--Vous y êtes bien pour quelque chose, vous qui les avez sinon

conseillées, du moins interprétées; vous qui pouviez sauver cette

jeune fille et qui la laissez sacrifier.

--Je ne comprends pas un mot, mon cher frère....

--Au malheur de Mlle d'Estrées? A la violence qu'on lui fait?

--J'ignorais que vous connussiez cette demoiselle, dit le moine avec

un regard qui fit encore rougir Espérance.

--Je la connais maintenant.

--Et vous blâmez son père?

--Moins que son futur mari. Se faire l'instrument avec lequel un père

torture sa fille, c'est odieux!

--Un remède qui sauve n'est jamais trop amer.

--Soit; mais un mari est quelquefois trop bossu.

Frère Robert prit un air béat et répondit:

--Voilà des distinctions trop mondaines pour de pauvres moines comme

nous, dont le devoir est de ne pas prendre parti dans les affaires

d'autrui.

--Heureusement, s'écria Espérance, que je ne suis pas moine.

Frère Robert leva la tête comme s'il avait mal entendu.

--A l'heure qu'il est, continua Espérance, bien des choses que vous

avez nouées se dénouent, et je vous en fais l'aveu sans remords,

persuadé qu'au fond du coeur vous m'approuvez, car vous êtes un digne

religieux, humain, charitable, spirituel, et votre capuchon ne sait

qu'à moitié votre pensée sur nos faiblesses mondaines. Cependant,

dussiez-vous me blâmer, je répondrai que j'ai eu compassion d'une

pauvre jeune fille sacrifiée, et que j'ai fait un petit complot contre

la bosse de son futur mari.

--Un complot?

--A l'heure qu'il est, Pontis a prévenu quelqu'un, quelqu'un de

très-puissant, qui prend ses mesures.

--Il faudra qu'elles soient promptes, dit laconiquement frère Robert.

--Elles le seront, et décisives aussi.

--N'avez-vous besoin de rien ce matin, mon cher frère; pour remplacer

près de vous votre compagnon, vous faut-il de la société?

--Merci, dit Espérance, qui devina le désir du moine et laissa tomber

la conversation.

Tout à coup on heurta la porte et une voix aigrelette cria du dehors:

--Cher frère Robert, êtes-vous là?

--Entrez, dit Espérance.

Le seigneur Nicolas d'Armeval entra, tout sautillant, tout effarouché.

--Ah! je vous trouve enfin, cher frère, dit-il au moine; j'ai couru

depuis une demi-heure, ce que j'ai à vous dire était si grave ... Non,

ne sortons pas. Bonjour, monsieur Espérance, comment va, ce matin?...

Très-bien! j'en suis charmé. Et votre ami aussi? Allons, c'est à

merveille. Non, cher frère Robert, ne sortons pas pour causer, nous ne

saurions avoir de plus aimable compagnie que celle de monsieur;

monsieur est de mes amis. Il faut donc vous dire, mon très-cher frère,

que nous avons découvert un complot, quand je dis nous, c'est M.

d'Estrées ... ce n'est pas même M. d'Estrées, c'est un ami anonyme qui

lui a fait donner avis,--je soupçonne ce cher prieur,--un avis de la

plus haute importance. Ce doit être le révérend dom Modeste, l'homme

qui sait tout et qui est pour moi une Providence! Enfin, je vous

cherchais, je vous trouve, tout est arrangé.

Ce flux de paroles et cette bruyante pantomime n'arrachèrent au moine

ni un geste ni un mot. Il regarda et attendit.

--Qu'y a-t-il d'arrangé, demanda Espérance?

--Cela se devine, nous agissons: on attaque, nous parons. Allez, cher

frère Robert, donner les derniers ordres, je vous prie.

--Quels ordres, demanda le moine.

--M. d'Estrées a été de grand matin trouver le prieur; mais dom

Modeste n'était pas visible. M. d'Estrées lui a fait remettre alors

l'avis mystérieux, en demandant un conseil sur la situation qui est

critique. En effet, si le donneur d'avis est bien renseigné, si l'on

nous enlève mademoiselle d'Estrées avant le mariage....

Espérance fit un mouvement que le futur époux interpréta comme un

geste de condoléance.

--Oui, monsieur, dit-il, rien que cela! On veut nous l'enlever! Et

sans l'ami inconnu, c'était fait!

Espérance regarda le moine impassible sous son capuchon.

--Qu'a fait répondre le prieur? dit Espérance dont le coeur battait.

--Deux mots seulement; mais quels mots! _Avancez l'heure_! Et nous

l'avançons!

Espérance se leva effrayé.

--Les brusques mouvements sont nuisibles, dit frère Robert en

contenant le jeune homme par le simple contact de son doigt.

--Ah! ajouta-t-il en se tournant vers le seigneur d'Armeval, nous

l'avançons?

--Et je viens au nom du prieur et au nom de M. d'Estrées vous prier de

tout ordonner à cet effet.

--J'obéirai au révérend prieur, dit frère Robert. Venez, monsieur de

Liancourt.

--Je voudrais dire deux mots à monsieur, s'écria Espérance en arrêtant

le futur époux. Mais je ne vous retiens pas, cher frère.

--J'attendrai que vous ayez fini, dit le moine tranquillement.

--Avez-vous aussi un avis à me donner? demanda le seigneur d'Armeval à

Espérance.

--Peut-être.

--Je vous écoute.

--C'est un bon avis, en effet, ajouta Espérance, que d'engager un

gentilhomme à réfléchir au moment de prendre une si dure résolution.

M. de Liancourt ouvrit des yeux étonnés.

--Il y va de votre honneur, continua le jeune homme.

--N'est-ce pas, s'écria le futur, n'est-ce pas qu'il y va de mon

honneur? Figurez-vous que tous mes amis attendent la fin de cette

ridicule affaire. On me sait fiancé à mademoiselle d'Estrées; on peut

avoir deviné les poursuites du roi. Chacun se dit en raillant, vous

savez, l'épousera-t-il? l'épousera-t-il pas? C'est fatigant. Au moins,

quand ce sera fini nous verrons.

--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, dit Espérance; il y

va de votre honneur si vous épousez une femme qui refuse votre

alliance.

--Oh! par exemple! dit le petit homme, voilà qui m'est bien égal!

C'est toujours de même avec les jeunes filles. Monsieur, ma première

femme a fait les mêmes difficultés; il a fallu la contraindre à se

marier. Un mois après elle se serait jetée dans le feu pour me suivre.

Allons, frère Robert, allons faire nos préparatifs.

--Je vous supplie encore une fois de réfléchir, dit Espérance, il se

pourrait que vous vous fissiez des ennemis mortels.

--Nous avons des lois! dit le petit homme avec emphase.

--Les lois ne vous sauveront pas du mépris public, dit Espérance

indigné.

--Monsieur! si vous n'étiez pas blessé, malade! s'écria Nicolas

d'Armeval en se dressant sur ses ergots avec une pantalonnade toute

gasconne.

Espérance allait s'irriter. Frère Robert intervint, arrêtant le petit

homme d'un regard.

--Mon frère, dit-il au futur, vous ne comprenez point les sages

paroles de M. Espérance. C'est un gentilhomme trop bien élevé pour

provoquer des querelles dans une sainte maison dont il est l'hôte. Il

veut vous dire seulement que si, par hasard, votre femme se vengeait

plus tard, il en résulterait pour votre considération un ou plusieurs

échecs....

--Très-bien! très-bien! dit le petit homme, vaincu par l'attitude

calme et inoffensive que venait de prendre Espérance. Oh! plus tard

comme plus tard, je réponds de la seconde madame de Liancourt comme de

la première. Et puisque M. Espérance n'a que de bonnes intentions pour

moi, rien ne m'arrête plus pour lui dire en ami:--Venez ce soir souper

avec nous à Bougival chez le beau-père, où nous nous rendrons après la

cérémonie. Pour ne point attirer imprudemment l'attention, nous aurons

peu d'amis à l'église, beaucoup au festin de noces; on rira, c'est moi

qui en réponds, on rira et l'on narguera les envieux! C'est convenu,

monsieur Espérance, vous êtes des nôtres, vous et l'autre gentilhomme,

le garde du roi! Ah! j'aurai à ma noce un garde du roi c'est piquant.

Je ne le vois pas, ce gentilhomme, où est-il donc?

--En courses, dit vivement frère Robert.

--Il n'est pas moins bien invité. Vite, cher frère, obéissons au

révérend prieur, et que dans une heure tout soit terminé. Monsieur

Espérance, au revoir. Ne vous fatiguez pas à venir à la chapelle.

Réservez vos forces pour la soirée.

Il partit en disant ces mots. Frère Robert attacha sur Espérance un

long regard, comme pour lire au fond de son âme, et il suivit le futur

époux.

--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour elle, se dit Espérance lorsqu'il

fut seul. C'est au roi de la secourir. C'est à elle de se défendre, de

gagner du temps. Oh! elle saura s'en tirer, les femmes ont toujours

quelque ressource.

Il n'avait pas achevé qu'un léger coup frappé sur les vitres de sa

fenêtre le fit tressaillir; il regarda, vit Gratienne qui montrait sa

tête derrière une caisse d'orangers. Aussitôt il ouvrit et un petit

paquet vint tomber au milieu de la chambre. Déjà Gratienne fuyait dans

l'allée ombreuse, et il la perdit de vue en un moment.

Espérance ouvrit d'abord une enveloppe qui renfermait une lettre;

l'écriture heurtée, trempée de larmes, lui révéla les angoisses du

coeur qui l'avait pensée, le tremblement de la main qui l'avait

écrite. Il lut avidement:

«J'ai été trahie. Pour m'enlever ma dernière ressource, après une

nouvelle discussion violente et décisive, mon père me traîne à

l'autel. Je fusse déjà morte, si je n'avais à expliquer ma conduite à

quelqu'un qui a reçu mes serments. Merci, monsieur, pour votre

générosité. Remerciez votre ami qui aura pris une peine inutile. Je

n'ai plus à vous demander qu'une grâce. Tout à l'heure, à cette

chapelle où Dieu même m'abandonnera, ne m'abandonnez pas. Que j'aie

près de moi un ami dont la compassion soulage ma peine. Et comme je

n'ai jamais vu votre visage, comme je veux vous connaître pour ne

jamais vous oublier, tâchez de vous trouver sur mon passage dans le

jardin que je vais traverser; que je vous voie assis au banc de la

fontaine, mes yeux en pleurs vous diront tout ce qu'il y a de

reconnaissante amitié dans mon coeur.»

Au fond de l'enveloppe, Espérance trouva un bracelet sur l'agrafe

duquel était écrit en petites perles le nom de Gabrielle.

--Moi non plus, pensa-t-il, je ne l'ai jamais vue, faut-il que nous

nous connaissions en un si triste jour!

Déjà la cloche tintait, le jeune homme attendri se dirigea vers le

lieu du rendez-vous, et s'assit rêveur sur le banc de la fontaine.

A peine avait-il laissé s'engourdir sa pensée au murmure de l'eau, que

des voix retentirent dans le parterre du bâtiment neuf. La porte

s'ouvrit, et l'on vit s'avancer par la grande allée dont cette

fontaine formait le centre, tout le cortége qui accompagnait les époux

à la chapelle.

M. d'Estrées donnait la main à sa fille. Il était soucieux, inquiet.

On lisait sur son visage la fatigue du combat dont il était sorti

vainqueur.

Gabrielle pâle, les yeux brillants de colère et de désespoir,

regardait autour d'elle, soit pour chercher un secours inattendu, un

miracle du ciel, soit au moins pour trouver l'ami qu'elle avait

convoqué. Elle atteignit enfin la fontaine que masquait un massif

d'églantiers et de lierres.

Espérance se leva pour qu'elle le vit mieux. Mais alors il l'aperçut

lui-même. Tous deux, en échangeant leurs regards furent frappés du

même coup. Jamais elle n'avait soupçonné cette beauté noble, cette

expression de douleur touchante, cette grâce majestueuse de tout le

corps.

Quant à lui, la femme qui resplendissait à ses yeux était au-dessus de

tout les rêves d'un poëte: l'ensemble parfait de cette divine créature

ne s'était jamais rencontré depuis la création. Ébloui, éperdu, il fit

un pas vers elle. Elle s'arrêta sous son regard, fascinée, ravie. Ses

yeux désolés avaient voulu dire: Adieu! Ils s'épanouirent pour dire:

Au revoir!

M. d'Estrées emmena sa fille qui, la tête tournée, regardait toujours

en arrière. Espérance, entraîné par ce regard, ne s'aperçut pas même

que M. de Liancourt le conduisait par les mains vers la chapelle.

Une demi-heure après, Gabrielle s'appelait madame de Liancourt.

Espérance priait, la tête cachée dans ses mains.

Le beau-père et le gendre se félicitaient avec effusion.

--Maintenant, s'écria M. d'Estrées, l'honneur est sauf. A vous de le

maintenir, mon gendre!

--Maintenant, disait le gendre, qu'on nous l'enlève! qu'on y vienne!

Gabrielle éplorée, appuyée sur un des piliers de la chapelle,

échangeait avec le frère parleur quelques mots qui la ranimèrent peu à

peu comme la rosée redresse les fleurs.

--Allons, mes amis! s'écria le seigneur d'Armeval, de la joie! et

faisons tant de bruit autour de la nouvelle épouse, qu'elle oublie

tout à fait les petits chagrins de la jeune fille.

--Ma fille, dit M. d'Estrées à Gabrielle, il n'était qu'un moyen de

vous sauver l'honneur, je l'ai employé. Pardonnez-moi. Je vous aimais

trop pour supporter votre honte. Maintenant vous ne me devez plus

l'obéissance. Accordez-moi toujours votre amitié. L'estime publique

vous dédommagera de quelques songes ambitieux.... Retournons à notre

maison de Bougival.

Le frère parleur s'approcha de M. d'Estrées.

--Pas encore! lui dit-il tout bas avec mystère. On a vu des cavaliers

suspects rôder autour du couvent. Attendez d'avoir parlé au prieur et

gardez soigneusement votre fille au bâtiment neuf.

Et il s'éloigna lentement, après avoir fait un signe à M. de

Liancourt, qui le suivit hors de la chapelle.

--Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, papillonnant autour de frère

Robert.

--Presque rien, sinon que les cavaliers du roi sont arrivés.

--Quels cavaliers? dit le petit homme, fort ému au nom du roi.

--Ceux qui devaient enlever mademoiselle d'Estrées.

--Ils arrivent trop tard! s'écria M. de Liancourt en riant du bout des

dents.

--Pour l'enlever, elle, oui, mais assez à temps pour vous enlever,

vous.

--Moi!

--Sans doute! c'est leur plan, et ils vous cherchent à cet effet.

--Ils me cherchent! s'écria le bossu épouvanté; mais alors, je vais

m'enfuir, et je gagnerai la maison de Bougival par certains détours

que je connais.

--J'ai bien peur qu'une fois dehors ils ne vous saisissent, dit

tranquillement frère Robert.

--Mais c'est odieux!

--C'est abominable.

--Que faire?

--A votre place, je serais embarrassé.

--Si je demandais au révérend prieur de me cacher ici? Un couvent,

c'est un asile.

--L'idée est bonne mais ne manifestez rien, car il y a peut-être des

espions ici!

--Cachez-moi! cachez-moi! dit le seigneur Nicolas éperdu de terreur.

--Je le veux bien, puisque vous le demandez, dit frère Robert en

marchant devant le petit homme qui le poussait pour accélérer son pas.

Arrivés dans un couloir sombre, derrière la chapelle, ils descendirent

quelques degrés et le moine ouvrit la porte d'un réduit obscur.

--Comme c'est noir! murmura le petit homme grelottant d'avance.

--Noir, mais sûr, répondit frère Robert en y poussant le marié.

Tenez-vous coi, je vous apporterai à manger moi-même jusqu'à parfaite

sécurité.

--Vous êtes un ange! balbutia le petit homme, dont les dents

claquaient d'épouvante.

Frère Robert ferma sur lui la porte à triple tour et monta les degrés

avec un silencieux sourire.

FIN DU PREMIER VOLUME

TABLE

I. Famine au camp.

II. D'un lapin, de deux canards, et de ce qu'ils peuvent coûter dans

le Vexin.

III. Comment la Ramée fit connaissance avec Espérance.

IV. Comment M. de Crillon interpréta l'article IV de la trêve.

V. Pourquoi il s'appelait Espérance.

VI. Une aventure de Crillon.

VII. Ce qu'on apprend en voyageant.

VIII. Mauvaise rencontre.

IX. La maison d'Entragues.

X. D'un mur mal joint et d'une fenêtre mal close.

XI. Or et plomb.

XII. Les habitudes de la maison.

XIII. Le roi.

XIV. De deux conversions célèbres.

XV.

XVI. Le moulin de la Chaussée.

XVII. Comment, dans le moulin, Henri tira deux moutures du même sac.

XVIII. Les génovéfains de Bezons.

XIX. Visites.

XX. Qui veut la fin veut les moyens.

XXI. Le frère parleur.

XXII. La duchesse Tisiphone.

XXIII. Comment Henri échappa aux huguenots et comment Gabrielle

échappa au roi.

XXIV. Querelles.

XXV. Le seigneur Nicolas.

XXVI. Service d'ami.

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 23 / 23 段