dédain superbe, c'est Zamet le prêteur et le financier. Je pouvais
discuter avec M. d'Estrées au sujet du roi de France, mais je n'ai
rien à dire à Zamet sur les pistoles et les turpitudes de M. de
Liancourt.
En achevant ces paroles, elle poussa la porte, et entra toute pâle
chez elle.
--Soit, dit le père en la suivant, révoltez-vous, mais vous obéirez!
et dès ce soir vous recevrez la visite de M. de Liancourt.
--Vous me mépriseriez vous-même, si j'obéissais, dit-elle.
--Pas de bruit, pas de scandale ici, ajouta M. d'Estrées un peu
inquiet, car Gabrielle avait élevé la voix, et quelques éclats de
cette scène avaient pu franchir les limites du parterre attenant au
bâtiment neuf. Commencez par fermer les fenêtres.
--Bien, faites-les mûrer, dit Gabrielle.
M. d'Estrées grinça des dents, Gabrielle continua:
--Si l'on demandait à dom Modeste une place pour moi dans l'_in pace_
du couvent?
Et après cette surexcitation qui avait brisé ses nerfs, la pauvre
Gabrielle s'assit, toute pantelante et ruisselant de larmes.
Gratienne s'élança, la prit dans ses bras, et la couvrit de ses
baisers en grommelant mille malédictions contre le tyran qui faisait
mourir sa chère maîtresse.
M. d'Estrées, après s'être rongé les doigts et avoir mis ses
manchettes en pièces, sortit furieux contre sa fille et plus encore
contre lui-même.
--Allons, dit-il, voilà que tout le monde se met aux fenêtres, il ne
me manquait plus que cela. Du scandale dans un couvent où l'on me
reçoit par faveur!
Plusieurs fenêtres s'étaient ouvertes, en effet, soit dans les
chambres des religieux, donnant sur les jardins, soit dans le
corridor, où l'on vit apparaître çà et là une figure de génovéfain
curieux.
Mais ce qui contraria le plus M. d'Estrées, ce fut d'apercevoir en
compagnie d'un jeune homme, à l'une des fenêtres du premier étage, la
sévère et longue silhouette du frère Robert, dont on devinait sous le
capuchon le regard inquisiteur.
Le père féroce rougit, se sentit mal à l'aise et s'enfonça dans le
taillis qui avoisinait le bâtiment neuf, pour cacher sa confusion et
dévorer en paix sa mauvaise humeur.
Ce jeune homme qui regardait de loin avec Robert, c'était Pontis,
distrait des soins qu'il prodiguait à Espérance par l'éclat des voix
qui se querellaient dans le bâtiment neuf.
Frère Robert fit son profit de cet incident, et questionné par le
garde, lui répondit quelques banalités avec la plus parfaite
indifférence. Puis il sortit de la chambre.
Pontis fut questionné à son tour par Espérance.
--Qu'y a-t-il là-bas, demanda le blessé, et qu'as-tu été voir avec le
frère à la fenêtre?
--Rien, des femmes qui disputent.
--Il y a donc des femmes en ce couvent? dit Espérance.
--Malheureusement oui. A ce qu'il paraît, il faut qu'on en trouve
partout.
--Et elles disputent?
--Est-ce que cela ne dispute pas toujours. Quelle espèce!
Espérance sourit tristement.
--Vous êtes payé pour en penser du bien, des femmes, ajouta Pontis.
Hein! comme vous allez les aimer!
--Le fait est que je m'y sens peu de penchant.
--Sambioux! rien que la vue, rien que l'idée d'une femme me met en
fureur.
Pontis ferma violemment la fenêtre.
--Pourquoi me prives-tu d'air et de soleil? dit Espérance.
--Tiens, c'est vrai. Eh bien, c'est encore la faute de ces enragées
créatures.
--Là! là! ne crie pas si haut; tu me fais mal à la tête, elle est
vide, ma tête, vois-tu, puisque par crainte de la fièvre, mes
chirurgiens me refusent à manger.
--Ils ont raison. Fuyons la fièvre comme nous fuirions une femme. La
fièvre est femme! Sambioux! dit Pontis en approchant sa chaise du
chevet d'Espérance, causons des crimes de la femme; j'en sais quelques
abominables scélératesses que je vais vous raconter pour vous
entretenir dans de bonnes dispositions. Allons! allons! vous riez,
c'est bon signe!
C'était bon signe en effet, Henri avait pronostiqué juste. Espérance
ne se sentait aucune envie de mourir, et il vécut. Les soins combinés
du frère chirurgien et du frère parleur éloignèrent de lui la fièvre,
et à mesure que celle-là fuyait, la faim arrivait à grands pas. Les
élixirs de l'infirmerie que prodiguait Robert et les blancs de poulet
que Pontis allait voler à la cuisine rétablirent peu à peu la poitrine
et restaurèrent l'estomac. La flamme revint dans les yeux, une vapeur
rosée remonta sur les pommettes jaunes.
A quelques jours delà, Crillon reparut chez les génovéfains. Il
raconta de la part du roi au frère Robert l'enthousiasme des
catholiques qui gardaient Henri et faisaient tendre la cathédrale de
Saint-Denis. Il raconta la rage des huguenots qui rôdaient toujours
autour de leur proie, et la fureur de Mme de Montpensier dont le
premier coup avait échoué.
Puis il alla vers son malade qu'il trouva en voie de guérison.
--Grâce aux bons soins de Pontis et des frères génovéfains, dit
Espérance, grâce à l'intérêt dont m'honore M. le chevalier de Crillon;
cela seul suffirait pour ressusciter un mort!
Crillon était pressé, il combla d'amitiés le blessé, remercia
militairement Pontis et leur dit à tous deux:
--Dépêchons-nous de guérir; il faut être sur pied bientôt pour une
belle occasion. Entre nous, et bien bas, il s'agit d'aider Sa Majesté
à entrer dans Paris! Chut... Rétablissez-vous bien vite, Espérance,
car vous priveriez ce garçon qui vous veille, de l'honneur du premier
assaut que je réclame ce jour-là pour mes gardes. Ce sera un grand
spectacle, Espérance, et je veux que vous en jouissiez. Je veux que
vous voyiez Crillon, l'épée à la main, sur une brèche! Chacun dit que
c'est beau à voir. Rétablissez-vous!
Le coeur du vieux soldat palpitait d'orgueil à l'idée d'un nouveau
triomphe qu'il remporterait devant le fils de la Vénitienne.
Pontis, en songeant à cette prise de Paris, bondissait comme un jeune
lion.
--Oui, dit-il, oui; rétablissez-vous bien vite, monsieur Espérance.
--Ah çà, dit Crillon au blessé, vous êtes toujours content de ce
drôle?
Espérance prit la main de Pontis en souriant.
--Il ne crie pas? il ne boit pas? il est sage comme une fille?
--Sambioux! s'écria Pontis, si j'étais sage comme de certaines filles,
ce serait joli!
Espérance lui ferma la bouche d'un regard que surprit Crillon.
--Mes coquins s'entendent à ce qu'il paraît, se dit-il; nous allons
bien voir....
--Allons, allons, s'écria-t-il d'un air dégagé, tout va bien. Adieu,
Espérance; à bientôt. Venez, Pontis, me tenir l'étrier. J'ai bien ici
la Varenne, qui m'a accompagné au couvent par ordre du roi, mais le
porte-poulets de Sa Majesté est sans doute occupé quelque part. Venez.
Pontis suivit Crillon l'oreille basse; il se doutait bien du motif qui
poussait le chevalier à le mener à l'écart. Dès qu'ils furent au fond
du corridor, dans un endroit bien désert:
--Et ma commission? dit Crillon.
--Quelle commission, monsieur?
--Ce billet, que je t'avais chargé de prendre....
--Ah! oui, dans les habits de M. Espérance. Eh bien, monsieur, je n'en
ai pas trouvé.
--Tu mens! dit Crillon.
--Je vous assure, monsieur....
--Tu mens!
--Enfin, monsieur, il se peut qu'en chemin ce billet ait été perdu.
--Je te dis que tu es un menteur et un maraud! tu as été conter à
Espérance ce que je t'avais ordonné de lui taire. Le généreux
Espérance t'a fait promettre de me dépister comme un vieux limier.
--Mais, monsieur....
--Assez! je n'aime pas les gens qui me bravent ou qui me trahissent.
--Trahir, monsieur le chevalier, moi!
--Sans doute, puisque tu as révélé ce que je t'avais confié; tu me
devais deux fois obéissance, comme à ton colonel, comme à ton
protecteur; tu me devais ta vie si je te l'eusse demandée, et je te
croyais assez brave homme pour payer ta dette à l'occasion.
--Ah! monsieur, épargnez-moi.
--Si nous étions au camp, dit Crillon s'animant par degrés et
tortillant sa moustache, je te ferais arquebuser. Ici, de gentilhomme
à gentilhomme, je te blâme; de maître à serviteur, je te chasse!
Ramasse tes hardes, si tu en as, et sors!
--Oh! monsieur de Crillon, dit Pontis pâle et décontenancé, ayez pitié
d'un pauvre garçon sans défense!
--Je le veux bien. Donne-moi ce billet.
Pontis baissa la tête.
--Donne, ou non-seulement tu perdras le poste de confiance que je
t'avais fixé ici, mais tu perdras encore ta pique de garde. Je suis
ton colonel et je te casse! Tu n'es plus au service du roi!
Pontis s'inclina humblement, les traits bouleversés par le désespoir.
--Le billet? demanda encore une fois Crillon.
Pontis se tut.
--Monsieur de Pontis, ajouta Crillon furieux de cette résistance, je
vous donne huit jours pour avoir regagné votre province. Je vous donne
cinq minutes pour avoir quitté le couvent!
Les larmes débordèrent des yeux du jeune homme, et il put à peine
murmurer ces mots:
--Permettez au moins que j'embrasse M. Espérance pour la dernière
fois.
Crillon ne répondit pas.
--Une seule minute et je reviens, ajouta Pontis en se dirigeant vers
la chambre du blessé.
Il entra le coeur gonflé, se pencha sur le lit de son ami.
--Qu'as-tu donc? s'écria Espérance.
--Rien ... rien ... dit Pontis d'une voix entrecoupée. Reprenez votre
billet, reprenez-le vite, cachez-le bien.
--Pourquoi? demanda Espérance en se soulevant.
--M. de Crillon me chasse, s'écria Pontis, éclatant comme un enfant en
soupirs et en sanglots.
Espérance poussa un cri et serra Pontis entre ses deux mains
tremblantes.
--Eh non! animal, dit tout à coup le chevalier, qui apparut en
poussant la porte d'un coup de poing; non, je ne te chasse pas. Reste
... tu es un honnête garçon. Voilà-t-il pas qu'ils pleurent tous les
deux, les imbéciles. Gardez vos petits papiers, puisque cela vous
convient. Harnibieu! que ces garçons-là sont bêtes!
Et il s'enfuit à grands pas, honteux de sentir lui-même une vapeur
humide au bord de ses paupières. Après qu'Espérance eut tout fait
raconter à Pontis, les deux amis demeurèrent longtemps embrassés.
--Oui, je me rétablirai vite, dit Espérance, pour bien t'aimer
d'abord, pour assister au siège ensuite.
--Et pour nous venger des femmes! dit Pontis.
XXV
LE SEIGNEUR NICOLAS
Le lendemain, Pontis, qui était tout rêveur et singulièrement
préoccupé, demanda au frère Robert, lorsqu'il rendit sa visite à
Espérance, s'il ne serait pas possible d'échanger la chambre du
premier étage contre une autre au rez-de-chaussée, attendu que le
blessé auquel on permettrait bientôt quelques pas dans le jardin,
n'aurait plus d'escalier à descendre.
Frère Robert répondit que précisément au-dessous, au rez-de-chaussée,
se trouvait une chambre moins belle sans doute et dont le lit n'était
pas historique, mais qui offrirait à ces messieurs la facilité qu'ils
désiraient.
La journée fut employée au transport d'Espérance dans cette nouvelle
chambre. Le soir, Espérance venait de se remettre au lit, après
quelques heures passées sur un fauteuil; c'était la première faveur de
son médecin. Il était un peu las, un peu étourdi. Il avait besoin de
repos, et, ni les charmes puissants de la soirée, si belle et si
fraîche, ni l'attrait d'une collation préparée par Pontis ne
réussissaient à le distraire des promesses d'un bon sommeil.
--Tu souperas seul, près de mon lit, dit-il à son compagnon; tu me
conteras quelque bonne histoire, pendant laquelle je m'endormirai.
Allons, installe toi à table, et fais honneur au bon vin du couvent,
toi qui n'as pas été blessé par M. la Ramée.
Pontis posa un doigt sur ses lèvres.
--Silence! dit-il; à présent que nous sommes au rez-de-chaussée, il
faut parler bas. Non, dit-il, je ne souperai pas: merci.
Espérance le regarda, étonné.
--Je vous demanderai même, ajouta Pontis, la permission de rester à la
fenêtre, et par conséquent de tenir la fenêtre ouverte. Tâchez de vous
garantir du frais pour ce soir, mais il faut que la fenêtre reste
ouverte.
--Je ne comprends pas, mon cher Pontis.
--Plus tard, plus tard, dit le garde.
--Ah çà, mais, s'écria Espérance en se soulevant, tu as depuis hier
des allures de mystère qui m'étonnent. Hier soir, tu regardais déjà
comme aujourd'hui par la fenêtre de notre ancienne chambre; tout à
coup je t'ai vu te pencher, observer, puis faire le plongeon, puis
éteindre la lampe et recommencer à guetter.
--C'est vrai, dit Pontis agité.
--Et aujourd'hui, ton refus de souper, cette demande d'ouvrir la
fenêtre....
Pontis prit la lampe qu'il cacha tout allumée dans l'alcôve
d'Espérance, de façon à tenir la chambre obscure, sans se priver pour
cela de lumière à l'occasion.
--Voilà que tu recommences ton manège ... Il y a quelque chose,
Pontis!
--Sambioux! s'il y a quelque chose, répliqua le garde à voix basse.
Mais il y a des choses qui ne regardent pas les gens blessés, les gens
à qui les émotions peuvent nuire.
--C'est donc bien terrible, ce qu'il y a?
--Cela peut le devenir.
--Serait-ce pour cela que tu as demandé au frère Robert de nous
déménager, car le prétexte de l'escalier m'a paru un peu frivole.
--Il y a un fait, monsieur Espérance, c'est qu'au premier étage on a
plus de chemin à faire qu'au rez-de-chaussée, si l'on veut tout à coup
sauter dans le jardin.
--Eh! mon Dieu! sauter dans le jardin! Vite, vite, conte-moi ce dont
il s'agit.
--Plus tard! après l'événement.
--Tu vois bien qu'en me tenant ainsi en haleine, tu me fais cent fois
plus de mal; l'impatience est une fièvre. Tu me donnes la fièvre.
--Eh bien! voici, monsieur Espérance.
Espérance l'arrêta.
-Avant tout, nous sommes convenus que puisque je t'appelle Pontis, tu
m'appelleras Espérance; pas de monsieur.
--C'était le respect... Mais puisque vous le voulez absolument, j'en
raconterai plus vite.
--Qu'y a-t-il?
--Il y a que, depuis deux jours, chaque soir, un homme se glisse dans
le parterre.
--Quel homme?
--Si je le savais, je vous prie de croire que je n'aurais ni ce
frisson, ni cette incertitude.
--Il faut prévenir les frères....
--Ah! bien oui, pour me faire manquer mon coup. Non pas, non pas!
--Quel coup!
--L'homme apparaît là-bas, tenez, au bout du petit mur. Vous saisissez
bien la topographie, n'est-ce pas?
--Parfaitement. J'ai passé aujourd'hui toute la journée derrière la
fenêtre, et j'ai vu, j'ai admiré ces beaux jardins.
--Vous savez que nous avons en face le bâtiment neuf.
--Où l'on se querelle?
--Oui, ces oiseaux méchants qu'on appelle femmes. Eh bien! ce bâtiment
est tout a fait séparé du couvent par un mur, ce mur couvert de ces
beaux pêchers....
--Fort bien. Mais cependant une porte ouvre dans ce mur pour
communiquer de la cour aux bâtiments neufs.
--Porte fermée du côté des habitants du pavillon. Ce ne peut être par
là que se glisse l'homme en question. Non. Il vient de droite, comme
s'il entrait par le couvent.
--Mon Dieu, tu te tourmentes bien vainement. Partout où il y a des
femmes, il vient des hommes. Qui dit femme dit intrigue. Qui dit
homme, dit papillon nocturne, phalène. Quelque lumière brille dans ce
bâtiment neuf, ne fût-ce que dans les yeux de ces femmes, vite une
phalène arrive, et s'y mire en attendant qu'elle s'y brûle.
--Oh! je me suis fait tous ces raisonnements-là, répondit Pontis, et
avec des variantes beaucoup moins flatteuses pour les femmes. Mais il
faut bien se rendre à l'évidence. Si l'homme en question venait pour
les gens du bâtiment neuf, c'est au bâtiment neuf qu'il irait,
n'est-ce pas?
--Je crois que oui.
--Eh bien! pourquoi l'ai-je vu hier sous nos fenêtres à nous?
--Ah! fit Espérance.
--Regardant, marchant comme un chien d'arrêt qui sent le gibier,
faisant le gros dos et choisissant les touffes de lilas ou les
orangers pour s'y cacher.
--C'est bizarre.
--Vous croyez que cet homme vient pour le bâtiment neuf, et moi je
crois qu'il vient pour nous.
Espérance se redressa.
--Cherchez bien, dit Pontis, si quelqu'un n'a pas intérêt à savoir ce
qu'est devenu M. Espérance depuis son singulier départ d'un certain
balcon caché sous les marronniers.
--Mais, oui; tu as raison.
--Cherchez bien si quelqu'un n'a pas un intérêt plus cher encore à
finir ici ce qui a été si bien commencé là-bas; c'est-à-dire à défaire
tout le bel ouvrage de nos bons génovéfains, et à remplacer M.
Espérance, le ressuscité, par un beau jeune homme tout à fait et à
jamais couché dans la bière.
--Pontis! murmura Espérance, tu n'as pas eu en ce cas une bien
heureuse idée en nous logeant à la portée du bras de ce misérable.
--C'est que j'ai voulu le mettre à la portée du mien. Or voici mon
idée. Si le rôdeur nocturne est, comme je le suppose, la Ramée ou un
de ses complices, il reviendra, il s'embusquera au même endroit, il
aura même fait quelque amélioration à son plan, afin de se rapprocher
de nous. Tout à coup je lui tombe sur le dos par cette fenêtre, qui
n'est qu'à trois pieds du sol. Ce sera un joli coup d'oeil, mon bon
monsieur, mon cher Espérance! un coup d'oeil qui ne vaudra pas
certainement le spectacle de Crillon sur la brèche, mais tant vaut
l'homme, tant vaut la terre; tout est relatif, du creux de votre lit
vous aurez de l'agrément.
--Oh! j'en serai, dit Espérance, avec une sombre colère.
--Vous me ferez le plaisir de rester coi, calme, et de ne pas
seulement accélérer d'une pulsation les battements de votre coeur. Je
ne cours pas le moindre danger; je n'y mettrai pas la moindre
courtoisie. Quand on a affaire à un pareil assassin, on ne met pas des
gants de gentilhomme. Voici la marche: boum! je saute; crac! je le
saisis à la gorge pour bien constater son identité; prrr! je lui passe
mon épée au travers du corps jusqu'à la garde. Et je ne vous demande
qu'un quart de minute pour faire tout cela.
--D'ailleurs, ajouta Pontis, il faut tout prévoir. Si dans ce combat,
le malheur voulait que je fusse vaincu--c'est difficile, c'est
impossible,--mais avec les lâches il faut toujours redouter quelque
trahison: le pied peut me glisser; je puis m'enferrer dans quelque
couteau dont ces coquins ont toujours plein leurs poches; en ce cas,
prenez ma dague; vous aurez toujours bien assez de force pour la tenir
droite de vos deux mains comme un clou. Le bandit, après m'avoir
terrassé, viendrait vous achever. Il rencontrera la pointe et
terminera ses destins, comme on dit, entre vos bras. Si je respire
encore, avertissez-moi par un cri, et mon dernier souffle sera un
joyeux éclat de rire.
--Que d'imagination! allait répondre Espérance.
Neuf heures sonnèrent à la chapelle du couvent.
--Chut! dit Pontis, silence absolu d'abord! c'est à peu près l'heure.
Pontis s'agenouilla devant la fenêtre ouverte, après avoir enveloppé
Espérance dans ses rideaux et lui avoir mis le poignard dans les
mains.
La nuit était magnifique. Les fenêtres du bâtiment neuf scintillaient
des premiers rayons de la lune; tout le jardin attenant au couvent
était plongé dans une obscurité d'autant plus profonde.
La tête seule de Pontis dépassait l'appui de la croisée; encore
l'avait-il cachée derrière un gros vase de faïence à fleurs qui
contenait des plantes grasses.
Espérance, lui aussi, passait sa tête curieuse par l'ouverture de ses
rideaux, et avait allongé hors du lit son bras armé.
Pontis, comme un braconnier à l'affût, étendit derrière lui sa main
droite, ce qui voulait dire à Espérance:
--Je vois quelque chose.
En effet, un homme dont les longues jambes arpentaient le sentier près
du mur, dont le gros dos se courbait comme pour laisser moins de prise
à la lumière du ciel, traversa le parterre et entra dans l'allée
bordée d'orangers, qui longeait le bâtiment du couvent.
Il vint s'arrêter à vingt pas de la fenêtre où guettait Pontis.
On eût pu entendre craquer ses pas sur le sable.
Le coeur des deux jeunes gens battait de telle force qu'en dépit de
toutes les précautions de Pontis, la santé d'Espérance ne devait pas
s'en trouver meilleure.
L'homme s'accroupit derrière un oranger dont la vaste caisse le
cachait tout entier, puis, après des regards multipliés qu'il
adressait, tantôt devant, tantôt derrière, soit au zénith, soit au
nadir, comme font les passereaux qui craignent d'être pris en flagrant
délit de vol, il se rapprocha de la maison, à une distance de cinq ou
six pas de la fenêtre.
Pontis, bouillant d'impatience, de colère, de toutes les passions
féroces qui allument chez l'homme la soif du sang naturelle aux
tigres, n'attendit pas plus longtemps. Son épée nue dans les dents, se
ramassant pour prendre un élan plus nerveux, il alla sauter presque
sur le dos du mystérieux visiteur, le saisit d'une main à la gorge,
selon son programme, de l'autre à la ceinture, et l'élevant en l'air,
l'apporta et le jeta comme une masse dans la chambre d'Espérance. En
un clin d'oeil il ferma la fenêtre, et approchant ses yeux ardents du
visage de l'ennemi dont sa pointe menaçait la coeur:
--Nous te tenons, brigand! murmura-t-il.
Espérance dégagea promptement la lampe de l'alcôve. et alors s'offrit
à leurs yeux un bien curieux spectacle.
--Ce n'est pas lui! s'écria Espérance en apercevant une maigre et
bizarre figure, hideuse de pâleur et d'effroi, un dos voûté, des
genoux cagneux qui s'entre-choquaient avec épouvante.
--C'est un bossu! dit Pontis.
--Sans armes! ajouta Espérance.
--Oui, sans armes, messieurs, sans armes et sans mauvaises intentions,
articula faiblement une voix chevrotante, tandis que les jambes se
redressaient, que l'homme se relevait et que les deux amis le
considéraient, prêts à éclater de rire en présence de cette cigale
qu'ils trouvaient à la place de l'hydre.
Pontis mit son épée sous son bras, ajusta ses cheveux hérissés, et dit
à l'étranger:
--D'abord, qui êtes-vous?
--Un honnête gentilhomme, monsieur.
--Il me semble que les honnêtes gens ne se promènent pas la nuit en
rampant dans les jardins. Vous me faites plutôt l'effet d'un voleur.
L'étranger tira de sa poche une énorme bourse dont la rotondité, la
sonorité métallique firent dire à Pontis:
--Ce n'est point en effet la bourse d'un voleur; mais cependant, vous
ne méditiez pas une bonne action en rôdant ainsi sous nos fenêtres!
--Vos fenêtres, dit l'étranger... Ah! monsieur, ce n'était pas à vos
fenêtres que j'en voulais.
--Cependant, vous étiez dessous.
~-Parce que, monsieur, c'est d'ici qu'on peut le mieux guetter
l'endroit où je guettais.
--Quel endroit?
--La petite porte du bâtiment là-bas, celle qui donne dans le jardin.
--Le bâtiment neuf? dit Espérance, se mêlant pour la première fois à
l'entretien, celui où il y a des femmes?
--Précisément, monsieur, répliqua l'étranger en adressant un salut
courtois au malade, qui le lui rendit civilement.
--Quand je te disais, ajouta Espérance en regardant Pontis. Monsieur
vient pour....
--Bah!... interrompit Pontis brutalement, car il lui en coûtait trop
d'abandonner ainsi tout de suite ses beaux rêves de vengeance.
Monsieur ne nous fera pas accroire qu'il muguettait au bâtiment neuf.
Un amant, avec ce dos et ces jambes!
--Pontis!... dit Espérance.
L'étranger fit la grimace pour essayer de bien prendre la plaisanterie
et répondit:
--Ce n'est pas comme amant, monsieur, que je viens, c'est comme mari.
--Ah! s'écrièrent les deux jeunes gens, dites-nous donc cela tout de
suite.
--Vous guettez votre femme? ajouta Pontis.
--Ma future femme.
--Une personne qui criait l'autre jour très-fort contre un homme assez
vieux?
--Mon futur beau-père, le comte d'Estrées, dit l'étranger. Quant à
moi, messieurs, je ne suis pas un voleur, comme vous avez pu vous en
convaincre, ni un homme de mauvaises moeurs; je m'appelle Nicolas
d'Armeval de Liancourt.
--Très-bien! très-bien! monsieur; prenez donc la peine de vous
asseoir, s'écria Pontis en offrant un siège à l'étranger.
--Et recevez tous nos regrets, ajouta Espérance. Nous vous avions pris
pour un malfaiteur.
--Nous avions formé le projet de vous massacrer, monsieur, dit Pontis.
Ce m'est une joie sensible de vous voir sain et sauf. Une seconde de
plus vous étiez mort.
Nicolas d'Armeval de Liancourt se frotta, en souriant, les genoux et
le dos.
--Vous êtes peut-être froissé? demanda Espérance.
--Je le crains. Mais cela se passera. Il me restera, messieurs,
l'éternel plaisir d'avoir fait votre connaissance.
Et il se frotta la peau de plus belle.
--M. de Pontis, dit Espérance en présentant son ami, garde de Sa
Majesté, favori de M. le chevalier de Crillon.
Nicolas d'Armeval se leva pour saluer.
--Le seigneur Espérance, l'un des plus riches gentilshommes de France,
dit Pontis à son tour.