marchand drapier qui vend des étoffes à Mme la duchesse.
Frère Robert sourit silencieusement à son tour, et regarda le jeune
homme jusqu'au fond de l'âme en pétrissant dans ses doigts un nouveau
morceau de cire qu'il attaqua de son ébauchoir.
XXIII
COMMENT HENRI ÉCHAPPA AUX HUGUENOTS ET COMMENT GABRIELLE ÉCHAPPA AU
ROI
Le silence régnait chez le prieur. Mme la duchesse était déjà hors du
couvent, que le roi et Crillon, penchés sur le parquet de la chambre
haute, écoutaient encore, stupéfaits.
Crillon se tordit la moustache. Henri s'assit dans un fauteuil.
--Je crois bien, sire, dit le chevalier, que j'aurais encore le temps
de rattraper cette scélérate et de lui rompre sa bonne jambe. A quoi
pensez-vous, harnibieu, que vous ne parlez pas?
--Je pense que voilà de bons moines, dit le roi attendri, et que les
hommes valent mieux qu'on ne pense.
--Les hommes, peut être; mais les femmes, non. Je suppose, sire, que
nous n'allons pas nous endormir pendant que les ligueurs agissent?
--Oui, il faudra vérifier ce qu'elle a dit des projets de mon
escorte... Allons au plus pressé.
Le roi achevait à peine, lorsqu'on frappa vivement à la porte du
corridor. Crillon ouvrit, et Pontis parut.
Il était agité, rouge. Pour qu'il n'aperçût pas le roi, Crillon tint
la porte entre-baillée et intercepta au garde la vue de l'intérieur de
la chambre.
--Eh bien, dit-il, cette escorte vient-elle?
--Monsieur, elle vient. Mais, ce n'est pas seulement une troupe de
huit hommes, c'est une armée, si je ne me trompe.
--Comment, une armée? s'écria le chevalier, tandis que le roi attentif
prêtait l'oreille et se rapprochait de la porte pour mieux entendre.
--Monsieur, continua Pontis, j'ai compté au moins quatre-vingts
cavaliers, marchant par petits groupes sur le bord de la rivière.
--De nos cavaliers à nous?
--Oui, monsieur. Mais, voila qui est bizarre. Tous huguenots! comme si
on les avait appareillés.
Crillon tressaillit et envoya un regard furtif au roi.
--Mais la Varenne?
--Il n'y était point.
--Qu'as-tu dit alors?
--J'ai prié le premier piquet de se diriger vers le couvent, de votre
part. Aussitôt un cavalier que je ne connais pas s'est écrié: Si M. de
Crillon y est, le roi pourrait bien s'y trouver aussi. Est-ce que
c'est vrai, monsieur le chevalier, ajouta Pontis, que le roi se trouve
au couvent?
--Que t'importe! continue.
--Il y a eu des pourparlers parmi les huguenots; j'ai entendu
prononcer des noms: la Chaussée, Bougival, M. d'Estrées. On se
querellait, on s'échauffait; bref, tout le détachement s'est mis en
marche, en sorte qu'au lieu d'une escorte de huit hommes, vous allez
dans une demi-heure en avoir plus d'un cent.
Une légère pâleur passa sur le front du roi. Crillon, sans changer de
couleur, s'arracha deux on trois poils de barbe en réfléchissant.
--Est-ce tout, monsieur, dit Pontis, car j'ai hâte d'aller voir mon
blessé, mon pauvre Espérance, qui se plaignait d'avoir faim tout à
l'heure. Y puis-je aller?
Crillon, touchant du doigt la manche de Pontis, comme si par le
contact du plus brave homme de l'Europe il eût voulu centupler la
valeur de son unique soldat:
--Tu as une bonne épée? demanda-t-il.
--Je crois que oui, monsieur, dit Pontis surpris.
--Tu vas la tirer du fourreau. Tu te planteras au bout de ce corridor,
au débouché de l'escalier.
--Oui, monsieur.
--Le passage est facile à défendre, puisqu'il n'y peut passer qu'un
homme à la fois.
--C'est vrai.
--Eh bien, tout homme qui voudra passer là, et qui ne sera pas bon
catholique....
--Je l'arrêterai?
--Tu le tueras.
--Tiens! c'est donc une Saint-Barthélémy! s'écria Pontis avec une de
ces joies fébriles, vieux charbon des haines religieuses que tant de
pleurs et de sang n'avaient pas éteintes.
--Une Saint-Barthélémy, si tu veux, dit Crillon.
Le garde s'inclina sans répondre et s'alla placer au poste indiqué par
le colonel. Son épée flamboya aux reflets pourprés qui embrasaient la
fenêtre du corridor.
--Que prétends-tu faire? dit le roi rêveur que Crillon était venu
retrouver. Ce garde, à lui seul, n'abattra pas cent hommes?
--Il n'est pas seul, répondit Crillon, et moi donc? et vous? est-ce
que nous n'avons pas souvent croisé le fer avec cent hommes dans nos
mêlées? ne l'avez-vous pas fait seul à la journée d'Arques, où je
n'étais pas?
--Écoute, dit le roi, évitons, soit la honte d'une défaite, soit le
scandale d'une pareille victoire. Tuer mes soldats, c'est faire les
affaires de Mme de Montpensier, négocions.
--Et pendant ce temps-là les huguenots, ces enragés, entreront ici et
vous dicteront leurs conditions. Harnibieu!...
--Crillon, mon ami, sommes-nous les plus forts?
--Non, ce dont j'enrage.
--Eh bien! il faut être les plus fins. J'ai une idée.
--Cela ne m'étonne pas, sire.
--Nous avons quelque garnison ici près?
--Trois cents hommes à Saint-Denis.
--Huguenots?
--Harnibieu non! Ce sont des catholiques.
--Au lieu de rester ici, fais-moi le plaisir d'aller prévenir ces
catholiques de ce que veulent faire les huguenots. Ceux-ci veulent
m'empêcher d'aller à la messe, mais ceux-là ont bien le droit de m'y
conduire.
--Le fait est que c'est admirable! s'écria le chevalier, vous êtes un
grand roi!
--N'est-ce pas?
--Je cours. Mais j'y pense, pendant ce temps, que se passera-t-il? Je
serais coupable de vous abandonner ainsi!
--Il ne peut rien se passer, les huguenots, que peuvent-ils faire? Me
mener au prêche, j'y ai été mille fois déjà. Une fois de plus n'y
ajoutera rien. On bien ils me tiendront prisonnier dans ce couvent.
Mais je saurai m'en échapper. J'ai ici des intelligences. Ou bien
encore ils m'emmèneront, mais les catholiques que tu amèneras leur
feront lâcher prise. Gagnons du temps, Crillon, et ne versons pas une
goutte de sang.
--On en versera des flots, sire; la moitié de votre armée détruira
l'autre, s'il faut vous tirer de la forteresse où les huguenots vous
auront mis.
--Crois-tu donc que je me laisserai prendre et enfermer?
--Votre Majesté se fera tuer plutôt, je le sais bien.
--Pas du tout, mon Crillon. Ma Majesté va tout à l'heure se faire
indiquer par les génovéfains une porte dérobée.
--Vous fuirez....
--Pardieu! si c'était devant des Espagnols qui me menacent, jamais.
Devant des amis trop zélés, qui veulent me faire faire une sottise,
toujours!... Va donc m'attendre à Saint-Denis, au milieu des
catholiques; je t'y aurai rejoint avant ce soir.
--Sire, je pars. Et chemin faisant, je veux dérouter ces huguenots, et
leur faire supposer que vous êtes ailleurs, par cela même que je serai
sorti d'ici, où ils ne voudront jamais croire que je vous laisse seul.
Tout au moins, je leur remontrerai la nécessité de respecter un
couvent, la trêve, et je les réduirai à vous bloquer chez les
génovéfains, tandis que vous courrez les champs en liberté.
--A la bonne heure, voilà parler, mon Crillon.
--On apprend à l'école de Votre Majesté, répondit le chevalier.
Ce dernier alla lever la consigne de Pontis, descendit, fit seller son
cheval et sortit du couvent. Henri le vit se diriger vers l'escadron
des huguenots qui s'approchait peu à peu. Sans doute on le reconnut,
on l'entoura, Henri le perdit bientôt de vue dans la foule.
--Oui, je parle bien, murmura le roi, dont le visage était collé sur
les vitres du corridor; mais quelqu'un parle encore mieux que moi ...
digne frère parleur!
Un léger froissement d'étoffe au seuil de la chambre le fit retourner.
Frère Robert, modelant toujours sa cire, était adossé au chambranle de
la cheminée. Le roi courut à lui et ferma la porte: ils demeurèrent
seuls.
--Quelqu'un est en bas pour M. de Crillon, dit tranquillement frère
Robert, sans lever les yeux de dessus son ouvrage.
--C'est bon, qu'il attende! répliqua le roi. Mais vous ne devez pas
attendre, vous que j'ai à remercier si cordialement.
Frère Robert ne bougea pas, ne parla point.
--Vous, continua le roi, qui m'avez rendu aujourd'hui un service si
grand, qu'il efface peut-être celui que vous me rendîtes hier.
Le moine garda son silence et son active immobilité.
--C'est vous, n'est-ce pas, qui, hier, m'avez fait tenir la copie du
traité conclu entre Philippe II et la duchesse?
Les yeux de frère Robert exprimèrent l'étonnement, et il répondit:
--Quel traité?
--Vous nierez, c'est logique, puisque vous me servez dans l'ombre;
mais c'est vous encore, tout à l'heure, qui m'avez placé de façon que
j'entendisse l'entretien du prieur avec Mme de Montpensier; les
complots, les menaces de ma mortelle ennemie. Ce nouveau service, je
vous défie de le nier comme l'autre.
--Il était trop naturel de supposer que la présence de Mme de
Montpensier ne serait pas agréable au chevalier de Crillon, voilà
pourquoi je vous ai fait passer dans ma chambre.
--Vous savez bien que je ne suis pas le chevalier de Crillon! s'écria
le roi. Vous me connaissez comme je vous connais. Voyons, par grâce!
jetez ce masque. Un seul homme est capable de faire tout ce qui s'est
fait ici; un seul homme possède cette finesse, cette habileté, cette
vigueur; un seul homme au monde est de force à jouer ce rôle.
Le moine resta impassible, les sourcils froncés.
--Chicot! s'écria le roi avec une expression de tendresse
indéfinissable. Chicot! mon vieil ami, je t'ai deviné, je t'ai
reconnu. Pardonne-moi; j'ai été ingrat, dis-tu, ce n'est pas ma faute.
Il y a dans ma tête tout un univers dont les détails, en se heurtant,
font tant de bruit qu'ils m'empêchent parfois d'entendre les
battements de mon coeur. Si je t'ai paru oublier, si je ne t'ai pas
réchauffé près de moi, comme tu le méritais, je t'en supplie encore,
pardonne; tu t'es assez vengé en ne m'embrassant pas dès que tu m'as
vu, tu m'as assez puni. Sois un grand coeur, ouvre-moi tes bras.
Frère Robert se détourna. Une contraction douloureuse crispa un moment
ce visage de bronze. On eût dit que de chacun des pores allait jaillir
du sang ou une larme.
--Chicot, continua le roi en écartant le capuchon du moine, c'est bien
toi; tu le nierais en vain; tiens, je sens à ton front la cicatrice de
ta blessure. Avoue.
--Quoi? dit frère Robert, d'une voix étranglée.
--Que tu es mon ami, que tu n'as jamais cessé d'aimer Henri.
--Ce serait pour moi un trop grand honneur d'être l'ami du brave
Crillon. Quant à aimer Henri IV, c'est mon devoir.
--Encore une fois, tu m'offenses, je suis ton roi, et je t'ordonne de
m'embrasser.
--Si vous êtes le roi, sire, un pauvre moine vous manquerait de
respect en vous touchant.
--Oh! murmura Henri en reculant avec tristesse, plus que jamais, dans
cette opiniâtreté, dans cette rancune, je reconnais Chicot, dont la
mémoire de fer n'a jamais oublié ni un bienfait, ni une injure.
Eussé-je encore douté que tu fusses mon vieux compagnon, je n'en
douterais plus, à te voir aussi implacable. Ne sois pas mon ami, si tu
veux, mais tu es bien Chicot!
--Chicot est mort, répliqua solennellement le moine, et Votre Majesté
sait bien que les morts ne reviennent pas.
--En tout cas, ils parlent, dit le roi, et ils rendent des services.
Ils font même des portraits... Qu'as-tu fait du mien, de cet ingénieux
conseil en cire, par lequel tu m'avertissais tout à l'heure de mettre
mes habits de cérémonie, de m'agenouiller devant un autel catholique,
un livre de messe à la main et d'embrasser la religion catholique...
C'était une statue charmante.
--Je l'ai remplacée par ceci, répondit le moine en montrant à Henri IV
une nouvelle figurine qu'il venait d'achever.
--Un jeune homme ... d'une aimable figure.
--N'est-ce pas?
--Je ne le connais point.
--Puissiez-vous toujours en dire autant.
--Tu lui as mis un couteau à la main, s'écria Henri! pourquoi?
--Pour que vous le reconnaissiez, si vous le rencontrez jamais dans
cette attitude.
--Qu'est-ce donc que ce jeune homme?
--Un petit Parisien qui promet, répondit Robert en plaçant la figurine
entre les mains du roi. Pour le moment c'est un fournisseur de Mme la
duchesse.
--Bien, murmura le roi en regardant la figurine avec émotion. Je me
rappellerai ces traits et ce couteau. Merci, Chicot!
--Plaise à Votre Majesté me laisser mon véritable nom, dit Robert avec
un accent de volonté immuable qui fit frissonner Henri comme le
souffle d'un être surnaturel. Pour un caprice de prince, caprice
bienveillant d'ailleurs, et qui m'honore puisque vous me comparez à un
brave homme, je ne veux perdre ni mes derniers jours de repos en ce
monde ni mon éternité de salut en l'autre. J'ai eu l'honneur de dire à
Votre Majesté qu'une personne attendait en bas, apportant des
nouvelles intéressantes au chevalier de Crillon.
Le roi, frappé du ton avec lequel frère Robert venait de lui parler,
comprit que la décision du moine était irrévocable.
--Soit, ajouta-t-il. Quelle que soit ma peine de n'avoir pu
ressusciter un ami si regretté, je n'insisterai plus. Il y a peut-être
au fond de cette opiniâtreté des raisons que je n'ai pas le droit
d'approfondir. Vous êtes frère Robert, c'est bien, mais rien ne
m'empêchera de reporter sur frère Robert l'affection et la
reconnaissance inaltérables que je vouais à celui dont je vous ai
parlé. J'attends de vous un dernier service: indiquez-moi une issue
par laquelle je puisse sortir du couvent sans être découvert.
--Rien de plus aisé. Suivez-moi. Nous avons une porte sur les champs,
elle sera peut-être gardée dans une heure, maintenant elle ne l'est
pas encore.
--Partons ... Mais d'abord, frère Robert, embrassez-moi.
Le moine se pencha lentement. Henri, dans un élan de tendresse,
s'appuya sur les épaules de cette bizarre créature, qu'il sentait
frémir et palpiter entre ses bras.
La sonnette retentit dans le corridor.
--C'est M. le comte d'Estrées qui s'impatiente sans doute, dit frère
Robert en s'écartant bien vite pour dissimuler son émotion.
--M. d'Estrées! s'écria le roi, qui ne put entendre froidement ce nom
chéri. Est-il donc ici? qu'y vient-il faire?
--Je vous l'ai dit, parler au chevalier de Crillon.
--Oh! mon Dieu! serait-il arrivé quelque malheur à Gabrielle? dit le
roi éperdu d'inquiétude.
--Aucun, à moins que ce ne soit depuis dix minutes, répliqua
flegmatiquement le moine; car il y a dix minutes je l'ai vue fraîche
et belle à miracle.
--Tu l'as vue?... Elle est donc en cette maison?
--Sans doute, puisque son père y est.
--Courons! courons la voir, cher frère! dit Henri qui avait déjà tout
oublié pour ne songer qu'à son amour.
--Peut-être Votre Majesté ferait-elle sagement de ne pas paraître, dit
Robert. M. d'Estrées est venu demander l'hospitalité en notre maison,
la sienne étant, je crois, envahie par des gens de guerre qui vous
cherchent. Peut-être même a-t-il encore d'autres raisons pour placer
sa fille ici. Le révérend prieur, qui aime fort M. d'Estrées, lui a
fait donner les clefs du bâtiment neuf au fond du jardin, et, en ce
moment, Mlle d'Estrées s'y installe avec ses femmes. Or, si Votre
Majesté se montrait avant la fin de l'installation, peut-être M.
d'Estrées emmènerait-il sa fille.
--Par défiance de moi! s'écria Henri, c'est vrai.
--Sinon par défiance, sire, du moins par respect, et pour ne pas
déranger le roi en logeant sous le même toit que lui.
--Qu'il me dérange ou non, je ne partirai certes pas à présent que je
suis près de Gabrielle.
--Et je crois, moi, dit tranquillement frère Robert, que le roi n'en
partira que plus vite; car il ne voudrait pas perdre sa couronne et
ruiner ses amis pour une oeillade. Il ne voudrait pas rendre les
génovéfains suspects à M. d'Estrées, qui a pleine confiance en eux.
Enfin le roi et Mlle d'Estrées ne peuvent habiter ici en même temps.
--Vous avez raison, frère Robert, Henri oublie toujours qu'il
s'appelle roi! Je pars, mais un dernier adieu à Gabrielle; où
logera-t-elle, je vous prie?
--Là-bas! dit le moine.
Henri s'approcha alors de la fenêtre qui donnait sur les jardins. A
l'extrémité du potager, c'est-à-dire à cent pas environ, s'élevait, au
milieu des arbres, un pavillon octogone à deux étages, dont les
contrevents venaient de s'ouvrir, et que le soleil radieux inondait de
lumière et de chaleur.
Par les fenêtres béantes, Henri vit s'empresser Gratienne et une autre
fllle de service qui secouaient les tentures ou emplissaient d'eau des
vases pour lesquels Gabrielle, assise au balcon de la fenêtre
principale, préparait des roses et des jasmins fraîchement cueillis
dans le parterre.
Le coeur d'Henri s'emplit d'une tristesse amère quand il se vit si
près de sa belle maîtresse dont, grâce à ce beau temps sans souffle et
sans nuages, il entendait la douce voix se mêler dans les feuillages
au chant des pinsons et des fauvettes.
--0 mon trésor d'amour! s'écria-t-il, je reviendrai! et je reviendrai
catholique! ajouta-t-il avec un significatif sourire.
Déjà frère Robert avait devancé le roi. Ils passèrent devant une porte
entr'ouverte par laquelle, au bruit de leurs pas, sortit une voix qui
criait:
--Pontis! j'ai faim.
--N'est-ce pas le blessé de Crillon qui parle ainsi? demanda le roi.
--Lui-même.
--Pardieu! il faut que je profite de l'occasion pour voir ce fameux
lit des Guise.
Henri passa sa tête par la fente de la porte et dit:
--Il y a dedans un beau garçon, ma foi, et qui a l'oeil excellent. Il
n'a pas envie de mourir, le compère.
Cinq minutes après, frère Robert revenait seul. Le roi était hors du
couvent. Mme de Montpensier avait perdu la partie.
XXIV
QUERELLES
M. d'Estrées, las d'attendre Crillon qui ne revenait pas et ne pouvait
pas revenir, était allé rejoindre sa fille. Il la trouva au milieu de
ses fleurs et de ses dentelles, riant à Gratienne pour dissimuler aux
yeux de son père la profonde inquiétude que lui causait un
déménagement si précipité.
Ne pas questionner M. d'Estrées, c'eût été une imprudence; les jeunes
filles s'accusent souvent par ce qu'elles ne disent pas aussi bien que
par ce qu'elles avouent. Se taire à propos des événements qui
intéressaient le roi devenait donc impossible, Gabrielle interrogea.
--Monsieur, dit-elle au comte, vous avez vu dom Modeste, n'est-ce pas?
est-il mieux instruit que nous? Qu'a-t-il dit de ces rassemblements de
huguenots qui ont entouré notre maison de la Chaussée.
--Il a pensé qu'il se préparait quelque expédition de ce coté, et que
j'avais bien fait de quitter la maison où vous eussiez été exposée.
Gabrielle, piquée de la réserve que son père gardait avec elle,
répondit:
--Mais ces huguenots sont les troupes royales.
-Assurément.
--Et nous sommes bons serviteurs du roi.
--Qui en doute?
--Tout le monde en doutera, quand on nous verra fuir devant les
royalistes comme devant des Espagnols pillards ou des ligueurs.
M. d'Estrées frappé de cette réponse faite avec tant de calme et de
sens:
--C'est bon, c'est bon, dit-il, ma fille, votre père sait ce qu'il a à
faire, et nul ne lui en remontrera pour remplir un devoir.
--Dès que vous le prenez ainsi, monsieur, ajouta Gabrielle devenue
plus sérieuse, dès qu'il ne s'agit plus de raisonner avec un père,
mais d'obéir à un maître, je me tais et j'obéis. Mes oeillets,
Gratienne!
M. d'Estrées aimait cette charmante fille, et redoutait précisément de
lui paraître un tyran. Mais la faiblesse paternelle luttait en ce
moment contre une impérieuse nécessité de se montrer surveillant
sévère: cette nécessité l'emporta.
--Vous voulez me forcer à vous parler du roi, dit-il, et je le sens
bien; mais comme je découvre chaque jour que pour parler du roi, ou
même pour parler avec lui, vous n'avez aucun besoin de votre père, il
est inutile que je me fasse votre interprète ou que je vous apporte
les nouvelles. Vous les apprendrez bien sans moi.
Gabrielle rougit.
--Monsieur, murmura-t-elle, voila encore vos soupçons.
--Osez me dire que vous n'étiez pas avec le roi au moulin, quand je
vous ai tant appelée du bord de l'eau?
Gabrielle devint pourpre et baissa la tète.
--Si vous aviez du moins la pudeur de mentir.
--Eh! monsieur, refuse-t-on d'entendre un roi qui parle? Chasse-t-on
un roi qui vous rencontre?
--On fait tout pour obéir à son père, mademoiselle. Le père est
au-dessus du roi.
--D'accord, monsieur. Je ne l'ai jamais contesté. Je ne crois pas vous
avoir jamais prouvé que je fusse mauvaise fille et désobéissante.
--Je sais à quoi m'en tenir à cet égard. Au temps où nous vivons,
beaucoup d'époux et de pères font aussi bon marché de l'honneur de
leurs familles que les filles et les femmes, pour peu que le galant
soit riche et titré. Un roi, c'est la fleur des galants, n'est-ce pas?
même lorsqu'il est marié, même lorsqu'il est fameux par ses aventures,
même lorsqu'il grisonne? Eh bien, mademoiselle, que le roi vous agrée
ainsi, je m'en soucie peu. Je ne suis pas le père de Marie Touchet,
moi, je ne suis pas un complaisant, et vous l'éprouverez: que dis-je?
vous l'éprouvez déjà.
Gabrielle regarda son père avec des yeux pleins de larmes.
--Pour un bon serviteur du roi, dit-elle, vous traitez mal Sa Majesté.
--Il y a en moi un père et un sujet. Le père est libre de juger la
prud'homie du prince qui menace l'honneur de sa fille. Quant au sujet,
il est dévoué, il est fidèle.
Gabrielle secoua sa tête charmante.
--Beau dévouement, murmura-t-elle, qui se cache au jour du danger!
belle fidélité qui déserte la maison où peut-être un roi fugitif eût
trouvé son plus sûr asile!
M. d'Estrées commençait à s'irriter. L'oeil brillant, la main
tremblante:
--Je vous trouve hardie, s'écria-t-il, de blâmer votre père en ses
desseins.
--Mon père ne m'avait pas accoutumée à traiter le roi comme un ennemi.
--Il fallait m'obéir quand je vous ai défendu de le recevoir.
--Il fallait que vous eussiez le courage de chasser le roi quand il
nous a fait l'honneur de sa visite.
--Peut-être aurai-je ce courage plus tard. Mais pour n'avoir pas
besoin de recourir à de pareilles extrémités, j'ai pris mes mesures.
--Nous nous cachons dans un couvent d'hommes!
--J'irai, moi, mademoiselle, prendre place aux côtés du roi, s'il y a
bataille. Mais au moins le surveillerai-je en le défendant. Et tandis
que nous sommes en paix, je défends mon honneur contre ce roi
lui-même. J'amène ma fille en un couvent, d'où elle ne sortira....
--Que le roi mort, peut-être, dit Gabrielle essuyant ses larmes.
--Que mariée! s'écria M. d'Estrées, en observant la portée du coup sur
sa malheureuse fille.
Le coup fut terrible, Gabrielle se leva comme si elle eût été frappée
au coeur.
--Mariée ... balbutia-t-elle, est-ce possible!
--C'est certain. Votre mari se défendra du roi comme il pourra. Si
vous le secondez, tant mieux pour lui; s'il vous abandonne, cela le
regarde.
--Oh! monsieur, dit Gabrielle en s'approchant les mains jointes de son
père, qui arpentait la chambre à grands pas, aurez-vous cette cruauté
de sacrifier votre fille. Me marier! mais je n'aime personne.
--Si vous n'aimez personne, il vous sera indifférent de vous marier.
-Voilà votre morale?
--Chacun pour soi; je sacrifie tout à mon honneur.
--Ayez pitié de votre enfant.
--C'est parce que j'en ai pitié que je la marie.
--Vous me réduirez au désespoir.
--Votre désespoir me fera moins souffrir que votre honte.
--J'en mourrai.
--Mieux vaut que vous mouriez de cette douleur que de mourir de ma
main, ce qui fût arrivé si je vous eusse convaincue d'ignominie.
Gabrielle se redressa, blessée.
--Un père Romain, dit-elle; c'est beau. Mais la fille est Française.
--Elle se vengera à la française, n'est-ce pas?
--Elle se vengera comme elle pourra.
--Cela regarde votre mari, mademoiselle.
--Le mari sera-t-il aussi Romain?
--Non, il est Picard. Il ne vaut pas un roi, mais c'est un seigneur de
mérite. Il ne vous plaira peut-être pas, mais il me convient.
--Il s'appelle?
--Il s'appelle de Liancourt, seigneur d'Armeval, gouverneur de Chauny.
Gabrielle poussa un cri d'épouvante. La délicatesse de la femme se
révoltait.
--Il est bossu, monsieur, dit-elle.
--Il se redressera à votre bras.
--Il a les jambes de travers.
--Et vous l'esprit.
--Les enfants le suivent quand il marche.
--Il ira à cheval.
--Monsieur, c'est un crime, c'est une atrocité. Il est veuf et a onze
enfants.
--Autant que de mille pistoles de revenu.
Gabrielle, indignée, se dirigea vers la porte de la chambre voisine.