--J'étais si près du roi qu'il l'amenait à nous deux: «Tiens, dit-il

joyeusement, Henri, voilà un cadeau que je te fais.» Et il poussa

Chaligny à mes pieds.

--Il tutoyait le roi?

-Il ne tutoyait que le roi. Ces mots firent rire; le comte de

Chaligny, furieux, se retourna, et de son épée, que le généreux Chicot

lui avait laissée, il lui fendit la tête.

--Je ne suis qu'un moine peu instruit des lois de la guerre, murmura

le frère Robert; mais il me semble que cette action fut lâche.

--Elle fut infâme.

--Et ... le blessé?

--Chicot tomba. Je le fis panser, soigner par de bons chirurgiens.

--Chez vous?... dans votre tente, n'est-ce pas? monsieur le chevalier,

demanda Robert.

--Dans ma tente ... dit le roi embarrassé, je n'en avais pas toujours.

--Dans le logis du roi, enfin ... le roi logeait toujours quelque

part. Lorsque le roi Henri III était en campagne, Chicot, il me l'a

dit, fut souvent blessé près de lui, et toujours il fut soigné chez le

roi. Il couchait à ses pieds ... c'est le privilège des chiens

fidèles.

Le roi rougit. Ses yeux si loyaux et si brillants se troublèrent. Un

remords soulevé par ces paroles si simples monta lentement de son

coeur à ses lèvres et il balbutia:

--C'est vrai ... j'oubliai de faire panser Chicot chez moi; je l'avais

envoyé dans une maison sûre. J'appris qu'il s'affaiblissait tous les

jours, et enfin on vint me prévenir qu'il était au plus mal.

J'accourus ... il était mort.

--De votre part, c'était naturel, monsieur le chevalier, mais de la

part du roi Henri IV?... Oh! si Chicot eût couché aux pieds du roi,

murmura Robert d'une voix lugubre et déchirante, il eût eu du moins

l'ineffable bonheur de rendre le dernier soupir en bénissant son

maître, et tous ses services eussent été assez payés!

Le roi courba le front en proie à une émotion que jamais peut-être il

n'avait ressentie.

--Enfin, continua Robert d'un ton solennel et les yeux fixés sur dom

Modeste, M. de Chicot est mort. Paix à son âme. C'était un homme de

bonne volonté, comme dit l'Écriture! et félicitons-le maintenant qu'il

n'est plus au service des grands de la terre!

En parlant ainsi, le frère soulevait dans sa main la figurine presque

achevée. Le roi la vit et fut frappé.

La figurine le représentait lui-même dans un costume de cérémonie avec

sa large barbe et son long nez célèbre. C'était sa taille, son allure

martiale et dégagée. Il était agenouillé, tenant en ses mains un

missel sur lequel on lisait le mot: Messe.

Le roi, saisi de stupeur à la vue de ce merveilleux travail, exécuté

dans les intermittences du dialogue et des observations du frère

parleur, joignit les mains et se penchant sur la statuette pour la

voir de plus près:

--Mais c'est mon portrait, s'écria-t-il. Vous voyez bien que vous me

connaissez!

Frère Robert, sans se retourner, écrivit rapidement avec la pointe de

l'ébauchoir:

CRILLON.--EQUES.--MCLXXXXIV.

Le roi se tut, encore une fois jeté loin du but par cette inaltérable

présence d'esprit. Mais il se préparait à prendre sa revanche, lorsque

la porte de la chambre s'ouvrit, l'enfant qui avait amené Henri chez

dom Modeste accourut hors de lui et dit quelques mots tout bas au

prieur.

Gorenflot devint violet; on eût dit qu'il allait être foudroyé

d'apoplexie.

Frère Robert, sans se troubler, feignit de consulter son prieur et dit

au roi:

--Il serait peut-être désagréable au chevalier de Crillon de

rencontrer la personne qui nous rend visite. Montez le petit degré,

monsieur, il aboutit à la chambre de frère Robert. J'y ferai conduire

par une autre porte l'ami qui vous attend là-haut. Allez, et tâchez de

vous persuader que le roi a des amis ici.

Le roi tressaillit et regarda les deux moines comme pour leur demander

s'ils comptaient le prendre dans un piège.

La main sur son épée, il monta l'escalier à reculons, l'oeil toujours

fixé sur le prieur et son acolyte. Il atteignit bientôt la chambre

désignée, s'y enferma, et presque aussitôt vit entrer Crillon par une

autre porte donnant sur le corridor.

--Sire! comme vous êtes pâle! s'écria le chevalier. Est-ce que vous

savez déjà son arrivée en cette maison?

--L'arrivée de qui?

--Mais, de la duchesse ... de Mme de Montpensier.

--Elle ici!... Tu l'as vue?

--Avec quatre Espagnols, deux gentilshommes, son écuyer et un petit

jeune homme inconnu. Soyons sur nos gardes, sire, en attendant le

retour de Pontis et notre renfort.

--Voudrait-il se venger ainsi de mon ingratitude! murmura Henri, tout

entier au souvenir du mystérieux frère parleur.

--Se venger de vous?... Qui donc, sire?

--Silence! s'écria Henri. Écoute cette voix.

On entendait distinctement de la chambre le moindre mot prononcé

au-dessous chez le prieur.

XXII

LA DUCHESSE TISIPHONE

C'était bien la duchesse, si célèbre à cette époque, qui venait faire

visite au prieur des génovéfains.

Crillon ne s'était pas trompé. Elle avait une suite assez nombreuse

pour commander le respect, et, par une barbacane industrieusement

percée dans l'épaisseur de l'alcôve du prieur, frère Robert aperçut

les Espagnols et le petit jeune homme dont le chevalier avait signalé

la visite à Henri IV.

Les deux portes de l'appartement de Gorenflot s'ouvrirent comme pour

l'entrée d'une reine, et frère Robert ayant, sans être aperçu, levé au

plafond, par le moyen d'une bascule, certaine trappe qui en diminuait

assez l'épaisseur pour que la voix parvint à l'étage supérieur, la

duchesse pénétra chez dom Modeste.

Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, avait quarante

et un ans environ, et conservait peu de restes de la beauté de visage

dont elle avait été si fière. Ses yeux noirs, profonds et méchants,

des sourcils épais dont les arcs se touchaient au-dessus d'un nez fin

et long, une bouche mince pleine d'astuce et de circonspection, le

front fuyant comme celui des vipères, telle était la femme. Elle

dissimulait l'inégalité de sa jambe boiteuse par un sautillement

gracieux peut-être dans une jeune fille, mais assurément étrange dans

une femme dont les cheveux grisonnent. Petite, maigre, elle furetait

et rongeait partout comme une fourmi blessée.

Quant à son portrait moral, c'était encore une plus laide image.

Ennemie mortelle d'Henri III, qui, disait-on, l'avait offensée par de

secrets mépris, elle avait saisi l'occasion éclatante du meurtre des

Guise, ses frères, tués à Blois, et, à partir de ce moment, avait

poursuivi le roi à outrance, soudoyant des prédicateurs, soufflant le

feu de la Ligue, et armant la main du fanatique Jacques Clément, que

tout l'accuse d'avoir séduit par les plus honteux sacrifices. Après le

meurtre d'Henri III, on l'avait entendue s'écrier: «Quel malheur

qu'avant de mourir, il n'ait pas su que le coup vient de moi!»

Enfin, c'était elle qui, appelant les Espagnols en France, avait,

depuis la mort d'Henri III, entretenu la guerre civile, pour faire

entrer la couronne de France dans sa maison. Cette furie valait une

armée par l'activité de sa haine dévorante et l'adresse infernale de

ses combinaisons, qui ne reculaient devant aucun crime. Elle excitait

Mayenne, souvent paresseux et tiède, elle l'eût sacrifié lui-même, et

parce qu'à cette flamme il fallait toujours un aliment nouveau, Henri

IV avait remplacé Henri III. Devenu point de mire, c'était sur lui que

tout se dirigeait.

Elle entra chez dom Modeste avec une précipitation qui témoignait de

son inquiétude et de son impatience. On put voir à l'extrémité du

corridor, près de la grande salle, ses gardes espagnols et ses

ligueurs qui se promenaient en l'attendant.

--Fermez les portes! dit-elle d'une voix impérieuse, à laquelle frère

Robert se hâta d'obéir.

Les portes bien closes, il revint humblement et avec tous les signes

d'un profond respect s'asseoir aux pieds de son prieur, la cire et

l'ébauchoir en main.

La duchesse arpentait la chambre, baissant la tête et frappant de sa

houssine les meubles, et lorsqu'elle n'en rencontrait point, sa robe

de drap qui traînait sur le plancher derrière elle.

Gorenflot faisait de gros yeux à son parleur, qui le calma par un

petit clignement des paupières imperceptible pour tout autre que ces

deux hommes si bien habitués à s'entendre.

Le frère parleur, voyant s'agiter la baguette, dit à la duchesse

qu'elle était la bienvenue et que sa présence comblait d'honneur et de

joie toute la communauté.

Elle, frémissant comme une tigresse en cage:

--Il n'en est pas de même de mon côté, dit-elle, et je ne suis pas

venue pour vous faire des compliments, monsieur le prieur.

--Pourquoi? madame, demanda l'interprète.

--Oh! cela est tellement grave, dit la duchesse en grinçant des dents;

que je me suis demandé si je devais venir ici, ou vous faire venir

chez moi.

--Madame la duchesse sait que je ne puis me mouvoir, répliqua frère

Robert.

--Vous êtes pesant, c'est vrai, monsieur le prieur. mais j'ai remué

des masses plus lourdes, et je ne sais pourquoi je pense que dix de

mes gens vous emporteraient comme une plume soit chez moi, à Paris,

soit à la Bastille.

--A la Bastille! s'écrièrent les yeux effarés de Gorenflot; mais la

voix de frère Robert dit froidement:

--Pourquoi à la Bastille, madame la duchesse?

--Parce que c'est là qu'on s'explique sur des accusations de trahison.

Gorenflot sentit se dresser son bonnet sur ses rares cheveux; une

sueur froide perlant à grosses gouttes roula sur les pommettes de ses

joues énormes.

--Je ne comprends point, dit frère Robert, avec un accent doux et

placide.

--Et d'abord, s'écria la duchesse exaspérée, il est impossible de

causer ainsi par l'entremise de ce butor!

Elle désignait frère Robert tapi sous son capuchon.

--Ce maraud, ce cuistre, poursuivit-elle en écumant de rage, me

traduit vos paroles avec un flegme stupide! Il ne sent donc rien,

l'animal brute! Au moins, vous pâlissez, vous, dom Modeste, et vous

suez de peur!... Mais lui, c'est une solive, c'est un grès, c'est une

carcasse bonne à pendre au plafond d'une sorcière, comme un lézard!

Mort de ma vie! je le ferais écorcher vif, si j'étais sûre qu'on

trouvât de la peau sur ses os!

Frère Robert, sans se déconcerter, répondit:

--Les reproches que madame adresse à mon interprète sont injustes. Il

traduit exactement ma pensée. Il parle comme je sens.

--Vous n'avez pas peur, vous?

--Pas le moins du monde.

--Vous ne suez pas à grosses gouttes?

--C'est ma graisse qui fond à la chaleur.

--Vous ne tremblez pas de vous expliquer avec moi?

--Je ne sais point trembler quand je me sens pur de toute faute. Et,

d'ailleurs, ma force me vient d'en haut, et je redoute peu les

puissants de la terre.

Rien n'était plus bizarre que cette traduction invraisemblable des

émotions qui agitaient le prieur. Frère Robert parlait du calme et du

courage de Gorenflot, Gorenflot semblait près de crouler sous sa

chaise, et tous ses traits se décomposaient à vue d'oeil.

La duchesse vint à Robert, le saisit par son capuchon et le secouant

furieusement:

--Parle-moi toi-même, dit-elle.

--C'est défendu, répondit-il en la regardant avec calme.

--Je te l'ordonne.

Frère Robert rabattit son capuce et se tut. On vit la duchesse pâlir

et rougir comme si elle eût eu un frein a ronger. Le silence des deux

moines l'exaspérait, et elle ne voyait pas le moyen de faire cesser ce

silence. Gorenflot, remis de sa frayeur par l'exemple de l'intrépide

Robert, semblait lui-même braver la duchesse, et quelque chose comme

un ironique sourire épanouissait sa large et pâteuse figure.

--Vous me menacez, je crois, du martyre! s'écria l'interprète d'une

voix claire comme l'accent de la trompette. Eh bien! madame, au

martyre! au martyre! Nous irons joyeusement au martyre comme frère

David que vous avez fait tuer! comme frère Borromée que vous avez fait

tuer! comme frère Clément que vous avez....

--Assez!... interrompit la duchesse, assez, vous dis-je! Qui vous

parle de martyre?...

--Vous avez nommé la Bastille.

--J'étais en colère.

--Péché mortel.

La duchesse haussa les épaules.

--Je sais bien que cela vous est égal, dit l'interprète; mais dans les

casseroles et sur les grils de l'enfer, vous parlerez tout autrement!

--Allez-vous prêcher?

--C'est mon métier, c'est ma vocation. Le prophète parla fièrement à

la superbe Jézabel, Jézabel fut mangée par....

--Par les chiens; c'est ce que je venais vous dire. Et puisque je suis

Jézabel, qui était reine, songez-y bien! nommez-moi les chiens qui me

dévorent toute vivante. Mort de ma vie!

--Juron, blasphème; péché mortel.

--Dom Modeste!...

--Je sers le Seigneur! vous l'offensez, tant pis pour vous.

--Encore une fois! s'écria la duchesse ivre de rage, vous prêchez,

mauvais moine, et vous ne répondez pas!

--Et vous, vous insultez, vous hurlez, vous écumez même, et vous

n'interrogez pas.

A ces mots, qui firent frissonner de la tête aux pieds Gorenflot, leur

éditeur responsable, la duchesse se retourna d'un bond. Elle était

effrayante à voir. Ses cheveux tordus, prêts à se dénouer, semblaient

siffler comme les serpents de Tisiphone.

--Vous vous oubliez, mon maître! murmura-t-elle avec un accent

farouche. Croyez-vous donc qu'il ne vous reste plus assez de cou pour

qu'on vous pende?

--Nous voilà revenus au martyre, dit froidement Robert; nous tournons

dans un cercle vicieux: _vitiosum circulum tenemus!_ pendez vite! mais

changez de formule, l'entretien est monotone.

Ce calme dédaigneux abattit soudain la rage de la duchesse.

Elle s'approcha les bras croisés de Gorenflot et lentement, comme si

elle eût pesé chaque parole:

--Quel jour suis-je venue vous consulter sur le nouvel embarras que

suscitent à la Ligue les états généraux?

--Il y a aujourd'hui trois semaines, madame, dit l'interprète.

--Que m'avez-vous conseillé de faire?

--Vous le savez aussi bien que moi, princesse.

--Vous m'avez conseillé d'abandonner la cause de mon frère, M. de

Mayenne, vous fondant sur ce qu'il avait trop peu de chances pour

régner.

--C'est vrai, il en a fort peu, dit Robert.

--Docile à vos avis comme je l'ai toujours été, parce qu'il faut

l'avouer, vous êtes d'une perspicacité remarquable.--Vous m'en avez

donné des preuves, vous qui aviez deviné Jacques Clément!...

Gorenflot devint livide.

--Docile, dis-je, j'ai abandonné la cause de mon frère et proposé à

l'Espagne le mariage de l'infante avec mon neveu de Guise.

--Rien que de très-naturel là dedans, interrompit l'interprète,

puisque le roi d'Espagne veut marier sa fille avec un prince français,

et que M. de Mayenne est déjà marié.

--Et puis, la couronne de France, grâce à votre ingénieux conseil, ne

sort pas ainsi de la maison de Guise. Certes, le conseil est

admirable, et je vous en remercie encore.

--C'est peut-être pour cela, dit Robert, que vous me proposiez tout à

l'heure de me faire pendre?

--Attendez! je n'ai pas fini. Qui a rédigé la proposition de ce

mariage au roi d'Espagne, vous, n'est-ce pas?

--Oui, je vous l'ai dictée après m'en être bien défendu;

souvenez-vous-en! Je me défie de l'Espagnol; je vous l'ai assez

répété.

--Quel jour suis-je venue vous rendre la réponse du roi d'Espagne,

c'est-à-dire son acceptation?

--Avant-hier, en me raillant sur ma défiance.

--Combien de personnes savaient le secret?

--Ah! je ne puis vous le dire, madame.

--Mais je le puis, moi. Il y avait trois personnes dans la confidence:

le roi d'Espagne, moi et vous. Je ne parle pas du moine que voici ...

puisque vous prétendez qu'il ne compte pas.

--Il ne compte pas, en effet, répliqua frère Robert. Eh bien! madame,

où voulez-vous en venir?

--A ceci: au lieu de trois personnes instruites de notre combinaison,

il y en a cinq aujourd'hui, et savez-vous quels sont les deux nouveaux

adeptes?

--Ma foi non, madame. Mais je le saurai si vous me faites la grâce de

me le dire.

--L'un s'appelle M. de Mayenne, mon frère; celui surtout qui devait

ignorer notre secret.

--M. de Mayenne est instruit! s'écria frère Robert. Eh bien! alors,

tout est perdu.

--C'est ce que je disais, tout est perdu.

--Votre conspiration avorte.

--Oui, dom Modeste, je suis brouillée mortellement avec mon frère, la

division est dans notre camp, une guerre sourde s'allume dans notre

famille; mais, ce n'est encore rien ... Devinez par qui M. de Mayenne

a été instruit de notre complot?

--Ah! madame....

--Par le roi de Navarre, par le Béarnais qui lui a, hier soir, envoyé

copie exacte du traité passé entre l'Espagne et moi au sujet du

mariage de l'infante.

--Voilà qui est incroyable! s'écria frère Robert avec une grimace

intraduisible. Quoi! le Béarnais sait tout! qui le lui a dit?

--C'est ce que je venais vous demander, répliqua la duchesse d'une

voix sombre; voilà pourquoi mon impatiente colère a commencé par

menacer, voilà pourquoi enfin vous me voyez prête à tout faire, sinon

pour réparer le mal énorme que me cause cette trahison, du moins pour

découvrir et punir si cruellement le traître, que l'horreur du

châtiment s'en transmette aux siècles les plus reculés. Est-ce votre

avis, dom Modeste?

--Complètement, répondit l'interprète d'un air dégagé.

--Avez-vous quelque idée sur le supplice qu'on pourrait lui infliger?

--Nous prendrons, si vous voulez, toutes les tortures des Persans et

des Carthaginois; j'en ai un livre assez gros tout rempli, avec

commentaires et figures. Quelques-uns de ces supplices sont d'un

ingénieux qui surpasse toute imagination.

--Vous me plaisez en parlant ainsi, dit la duchesse avec un

rugissement de colère ... Mais d'abord....

--Je sais ce que Votre Seigneurie veut dire; d'abord il faut connaître

le coupable, _secundo_ l'appréhender, _tertio_ le convaincre.

--Ce ne sera pas difficile, monsieur le prieur.

--Procédons, alors, dit frère Robert en relevant les manches de

Gorenflot avec un geste d'empressement bouffon. Quel est-il?

--C'est vous ou le frère Robert, s'écria la duchesse. L'interprète se

retourna vers Mme de Montpensier et lui dit froidement:

--Je ne crois pas.

--Comment?

--Je crois plutôt que c'est vous ou le roi d'Espagne.

--Quel intérêt aurais-je? s'écria la duchesse étourdie de cette

audacieuse confiance.

--Et moi, dit frère Robert, quel intérêt?

--On ne sait pas. L'âme d'un moine est une caverne.

--L'âme des rois et des duchesses est un abîme, dit fièrement

l'interprète. D'ailleurs, prouvez.... Et comme vous ne pouvez pas,

comme vous ne sauriez prouver, comme la femme est un esprit faible,

pétulant, toujours cherchant les extrêmes quand il est si sage et si

facile de demeurer au centre des choses, je vous prouverai, moi, que

vous avez des traîtres chez vous.

--La dépêche d'Espagne ne m'a pas quittée.

--Alors l'Espagne vous joue, et a envoyé un double de sa dépêche soit

au roi de Navarre, soit à M. de Mayenne. L'Espagne veut régner en

France, sans votre neveu et sans vous? Elle vous croit trop forte et

veut vous affaiblir en fortifiant momentanément votre ennemi Henri IV.

La duchesse réfléchit, frappée de cette idée nouvelle.

--C'est possible, murmura-t-elle.

--C'est certain, et je vous engage fortement à faire écarteler S. M.

très-catholique, si mieux vous n'aimez faire décapiter cette perfide

Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, pour la punir de

s'être trahie elle-même, en prenant l'intermédiaire des Espagnols.

--Vous avez raison, dom Modeste.

--Il fallait faire vos affaires vous-même.

--Cela m'a toujours réussi, et c'est ce que je ferai.

--Il est vrai que vous vous êtes mise aujourd'hui en un grand

embarras.

--J'en sortirai.

--Je ne vous demanderai pas comment, de peur que demain vous ne

m'accusiez encore d'avoir prévenu le Béarnais ... le Béarnais, qui a

juré de faire rouer et brûler vif tous ceux qui ont trempé dans la

mort du feu roi! le Béarnais, dont le triomphe serait ma perte comme

la vôtre!

--Pardonnez-moi, la douleur égare....

--Jusqu'à insulter et menacer des amis tels que moi, jusqu'à les

suspecter! Allez, allez, madame, je vous l'avais dit souvent: Rompons!

rompons! Il n'y a plus d'amitié entre gens qui se défient l'un de

l'autre.

--Vous vous défiez donc de moi?

--A cause de vos fautes, oui, madame; vous en commettez qui perdront

vos amis.

--Je n'en commettrai plus, dom Modeste.

--Vous venez de fortifier Henri IV par une alliance avec l'Espagne,

qui vous dépopularise aux yeux de toute la France, par une brouille

avec M. de Mayenne, et vous ne vous en relèverez pas.

--Tout cela sera réparé demain.

--Que le roi abjure, et vous êtes perdue, vous et toute la Ligue.

--J'y ai pensé, le roi n'abjurera pas.

--On annonce la cérémonie, à Saint-Denis, pour dimanche.

--Demain le roi sera enfermé dans quelque bonne forteresse.

--Par vous? s'écria frère Robert.

--Oh! non, je n'y essayerai même pas, moi, mais ses amis feront la

besogne.

--Ses amis l'enfermeront?

--Ses amis les huguenots. Oui, furieux des bruits qui courent sur

l'abjuration de leur chef, ils ont fait un petit complot, et

l'enlèvent aujourd'hui même dans la retraite qu'il s'est choisie, chez

sa nouvelle maîtresse, Mlle d'Estrées.

--Ils ont eu cet esprit?

--On le leur a soufflé. Ils enlèvent donc précieusement Henri IV, le

gardent à vue, pour l'éloigner de la messe, leur antipathie, et

pendant sa captivité, j'aurai regagné les avantages que la trahison de

l'Espagnol m'a fait perdre.

--C'est parfaitement ingénieux, interpréta Robert, d'utiliser ainsi

les amis de son ennemi. Mais avez-vous la certitude que les huguenots

enlèveront le roi avant l'abjuration?

--Son escorte elle-même s'en est chargée. Il a fait venir aux environs

de Chatou une troupe pour protéger ses excursions amoureuses. C'est un

galant, notre Béarnais. Eh bien! on le protégera de façon qu'il n'aura

plus de risques à courir.

Frère Robert leva les yeux au plafond, dont les poutrelles avaient

craqué.

--Je vois que les mesures de madame la duchesse sont bien prises,

dit-il, comme pour obéir à la baguette de Gorenflot; mais enfin, après

avoir tenu Henri prisonnier, les huguenots lui rendront la liberté, ne

fut-ce que pour livrer bataille, ne fût-ce que pour faire le siège de

Paris; car vous avez prévu le cas où il assiégerait Paris, n'est-ce

pas, madame?

--Oui, mon révérend.

--Et le cas même où il prendrait Paris?

--Je n'ai pas prévu cette circonstance, c'est inutile, Henri III

assiégeait Paris comme Henri IV peut le faire, et il ne l'a point

pris.

--Ah!... dit frère Robert d'une voix vibrante qui alla frapper les

voûtes, c'est qu'entre Paris et Henri III, il s'est rencontré....

--L'événement de Saint-Cloud.

--Oui, madame, et il n'y a qu'un Saint-Cloud aux environs de la

capitale.

--C'est probable; mais ce qui s'est fait à Saint-Cloud se fût fait

tout aussi bien ailleurs.

Là-dessus la duchesse leva le siège, et, saluant amicalement

Gorenflot:

--Ne me gardez pas rancune, dit-elle. J'avais perdu la tête à la suite

de ma querelle avec mon frère Mayenne. Si vous saviez comme j'ai été

confondue quand ce matin il est entré chez moi ce traité espagnol à la

main! Je m'en fusse prise à moi-même. Mais vous avez raison, c'est

l'Espagne qui nous trahit et pactise peut-être avec le Béarnais pour

m'affaiblir.

--Voilà ma pensée, dit le frère Bobert.

--Eh bien, soyez calme, ajouta la duchesse. Le Béarnais ne régnera

pas, fût-il allié à vingt Philippe II; il ne régnera pas, je vous en

donne ma parole.

--Eh eh! dit frère Robert en traduisant par ce doute le signe de

Gorenflot, s'il abjure, s'il prend Paris....

--Nous avons ses huguenots pour l'empêcher d'abjurer. Nous aurons

notre événement de Saint-Cloud pour l'empêcher de prendre la ville; et

si tout cela manque, nous aurons encore autre chose ... que je garde

là, dit-elle en se touchant le front avec un infernal sourire; quelque

chose qui vous fera revenir de votre opinion un peu défavorable sur

les femmes. Adieu, mon cher prieur; nous nous sommes expliqués, nous

voilà bons amis. Adieu, je vous enverrai des confitures.

La figure de Gorenflot prit une expression d'épouvante qui faisait peu

d'honneur aux confitures de la duchesse et dont rit sous cape le frère

Robert.

Le parleur escorta Mme de Montpensier jusqu'aux portes. Elle donna ses

ordres, et souriant au petit jeune homme blond qui l'attendait dans un

coin avec les Espagnols:

--Aidez moi à monter à cheval, monsieur Châtel, dit la sirène avec une

provocante familiarité.

Le nouveau favori s'élança, rouge de plaisir, pour offrir sa main au

petit pied de la duchesse.

--Quel est ce jeune gentilhomme? demanda frère Robert à l'écuyer.

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 19 / 23 段