--J'ai même vu se faire la chose, dit le roi, qui admirait

l'ingénieuse prolixité de cette réponse, et ne savait s'il devait rire

ou se fâcher. On m'a beaucoup montré les dents, révérend prieur.

--Il résulte, poursuivit le frère parleur, que de toutes ces matières

élémentaires, soigneusement choisies et analysées, je me suis composé

un langage fort riche et fort varié, comme vous le pouvez voir. En

effet, il me semble que frère Robert qui n'est pas un homme d'esprit,

tant s'en faut; je dirai plus, c'est une pauvre intelligence....

Frère Robert courba humblement sa tête sous cette flagellation que lui

infligeait le coudrier du prieur.

--Il me semble, continua le traducteur, que ce bon frère rend assez

nettement ma pensée pour vous en donner une idée exacte, assez

vivement pour ne pas fatiguer votre attention. J'ajouterai, quant au

dernier point que vous avez effleuré, c'est-à-dire le secret de nos

entretiens, que, depuis longues années, frère Robert a communiqué

toutes mes pensées à bien des personnes placées dans des positions

délicates, aussi délicates pour le moins que la vôtre, monsieur le

chevalier, sans que jamais une plainte, un soupçon se soient élevés

contre sa discrétion. Je répondrais de moi aussi bien que de lui; mais

je réponds de lui comme de moi-même. Du reste, pour peu que le

scrupule vous tienne, ne vous croyez obligé à me rien dire; et si vous

préférez m'écrire, je saurais seul votre pensée. Seulement, vous serez

assez bon pour faire quelques efforts d'intelligence afin d'arriver à

comprendre la réponse de ma baguette; frère Robert détournera la tête

pendant ce temps-là et ne saura rien de notre conversation.

Après ce discours, dom Modeste reposa sa main fatiguée par le jeu du

coudrier. La frère parleur reprit sa cire et son ébauchoir. Le roi se

frotta la barbe en murmurant:

--Décidément, dans ces deux hommes, il y en a au moins un qui est

très-fort; mais je crois bien qu'il n'y en a qu'un. Lequel?

Il prit son parti sur-le-champ.

--Je suis convaincu, dit-il, et je n'hésiterai plus à tout vous

exposer. Si vous ne connaissez pas le roi Henri, du moins Crillon vous

est assez connu pour que vous excusiez les boutades de sa franchise.

J'avoue que les apparences du mystère dont on s'entoure ici m'avaient

inspiré de la défiance.

--Quel mystère? psalmodia frère Robert.

--Ces ténèbres, à peine combattues par un pâle rayon de jour.

--Ma vue est faible, traduisit le parleur.

--L'obstination du frère Robert à cacher son visage.

Le capuchon tressaillit.

--Le frère Robert est disgracieux à voir, dit la voix rauque, et il

cache son visage bien moins par amour-propre que par le désir de ne

point blesser les yeux d'un étranger.

--Oh! si ce n'est que cela, s'écria le roi, pas de scrupules, est-ce

que nous ne sommes pas tous plus ou moins laids en ce monde?

Et il allongea une main pressée vers le capuchon.

--Montrez-vous donc au chevalier de Crillon, dit frère Robert en

s'adressant à lui-même ces mots, que venait de lui envoyer la

baguette. Et, du même temps, il se tourna lentement vers le roi.

Henri se leva de surprise à l'aspect de ce visage étrange.

Frère Robert avait les joues caves comme s'il eût eu le don de les

faire rentrer à volonté dans sa bouche. Ses yeux dilatés occupaient

pour ainsi dire toute la tête, sans fournir ni expression ni lumière;

la bouche pincée en bec de lièvre disparaissait dans une barbe plus

blanche que grise. Un cordon de cheveux frissonnants venait border les

sourcils en supprimant le front, et un nez aquilin recourbé jusque

dans la bouche achevait de donner à la tête du frère un caractère

bestial analogue à la physionomie de certains oiseaux de mauvais

augure.

Le roi contempla cette figure qui s'offrait calme et immobile à son

analyse. Puis, aussitôt qu'il eut détourné les yeux pour se livrer à

ses réflexions, frère Robert, consultant le prieur:

--Vous voyez que le frère n'est pas beau à voir, dit-il

mélancoliquement, et que mieux vaut qu'il se cache. Maintenant, s'il

vous plaît, nous continuerons la conversation, car vous ne m'avez

encore rien dit des choses nombreuses que vous annonciez devoir me

dire.

Le roi, rappelé à lui par la transparente ironie de ces paroles,

répliqua vivement:

--Je l'avoue, et je commence: il s'agit de l'abjuration du roi.

--J'écoute, traduisit Robert, qui avait repris sa place et la figurine

déjà fort avancée.

--Le roi, mon maître, m'a chargé de vous demander pourquoi vous lui

faisiez conseiller par Mlle d'Estrées de prendre la religion

catholique?

--Parce que c'est la vraie, traduisit Robert.

--Ce n'est pas pour cela, dit vivement le roi, résolu à brusquer

l'aventure et à démasquer soit Gorenflot en l'effrayant, soit Robert

en l'irritant; c'est parce que vous voulez servir le roi, ou parce que

vous voulez lui nuire.

La prunelle de Gorenflot clignota, et bien que la baguette eût à peine

oscillé.

--C'est parce que je veux le servir, fut-il répondu.

--Je ne crois pas, mon père.

Le capuchon fit un mouvement.

--D'où vient ce soupçon?

--Du lit de M. le cardinal de Guise, que j'ai vu en cette maison.

La physionomie de Gorenflot prit une expression de stupide frayeur qui

anima le roi dans ses attaques.

--C'est un présent, dit Robert.

--De la mortelle ennemie du roi, dont vous vous dites l'ami!

--On ne peut refuser rien d'une si grande dame.

--Pas même le couteau de Jacques Clément, si elle l'offrait, dit le

roi.

Gorenflot trembla, pâlit, ouvrit la bouche. Frère Robert se redressa.

--Elle ne me l'eût pas offert! traduisit-il avant que ni geste ni clin

d'oeil, ni baguette eussent fonctionné. M. le chevalier de Crillon a

tort de suspecter mon attachement et mon respect pour le roi.

--On ne peut pas aimer à la fois la duchesse de Montpensier et le roi

Henri IV! s'écria le roi; et plus on s'efforce de chercher à le

prouver, plus on devient suspect, et une fois qu'on est suspect à

Crillon de trahison envers son maître, Crillon parle haut, et sa

parole peut passer pour une menace. Gare aux menaces de Crillon, car

il représente le roi et sait tout ce qui se passe dans les couvents!

A ces mots, prononcés avec une voix vibrante et irritée, Gorenflot, en

proie à l'épouvante, se leva sur sa chaise, agita son bras et roula

des yeux effarés qui semblaient supplier frère Robert, puis il retomba

immobile en poussant une exclamation douloureuse.

--Tiens! le muet parle... s'écria le roi.

--Il ne parle pas, il crie, répliqua vivement frère Robert en se

tournant vers Henri, avec une émotion qui, pendant une seconde,

changea toute l'expression de son visage, toute l'attitude de son

corps, et le rajeunit de dix ans.

--Oh! pensa le roi frappé d'une révélation soudaine, est-ce possible,

mon Dieu!... je jurerais que je viens de voir Chicot, si, il y a deux

ans, je ne l'avais tenu mort entre mes bras!

Tandis que frère Robert s'empressait auprès de son prieur à moitié

évanoui, et lui faisait respirer la liqueur du flacon, le roi

s'absorbait de plus on plus profondément dans les réflexions que tant

d'étrangetés avaient fait naître dans son esprit.

Ce n'était plus de la curiosité qui l'animait, ce n'était plus même

cet instinct de conservation qui s'appelle génie chez les grands

hommes pour qui le salut du corps n'est rien en comparaison du salut

de leur fortune, Henri ressentait une ardeur immodérée de connaître ou

plutôt de retrouver un homme dans le fantôme qu'un caprice du hasard

peut-être venait d'évoquer pendant un moment devant lui. Il lui

semblait qu'en poursuivant cette oeuvre, il dépasserait le but

ordinaire des efforts de la simple humanité. Faire d'un homme une

ombre, c'est aisé, dit Hamlet, mais il est moins facile de solidifier,

de vivifier une ombre fantastique.

Pourquoi le prieur avait-il manifesté une pareille terreur? Pourquoi

frère Robert avait-il lui-même changé ainsi de visage! Qu'allait-il

résulter de cet entretien commencé dans une simple spéculation

d'intérêt privé?

Gorenflot bâillait et suffoquait comme un phoque aux derniers abois.

Frère Robert se montrant à découvert, comme pour effacer tout soupçon

chez le roi, avait repris sa figure d'oiseau et en variait à chaque

instant, dans chaque grimace nouvelle, le type et l'expression de

façon à ressembler à trente personnes ou plutôt à trente bêtes

différentes en une demi-heure, affectation qui plus que jamais captiva

l'attention du roi.

Le frère parleur, s'en apercevant, remit tant bien que mal Gorenflot

en équilibre, avec quelques soins qui ressemblaient à des gourmades.

Il lui rendit la baguette, se rassit sur l'escabelle, et poussant un

hum! hum! d'appel pour inviter le roi à reprendre la conversation:

--Je suis mieux, dit-il de la part du prieur hébété, et en état de

répondre aux questions de l'illustre chevalier de Crillon. Mon coeur

sensible s'est ému des soupçons et des menaces d'un si noble

personnage. Mais j'ai appelé à Dieu des injustes reproches qui

m'étaient adressés. Dieu m'a fortifié. Causons, monsieur le chevalier,

causons!

Rien n'eût pu distraire Henri de sa contemplation. Au lieu de répondre

au prieur, il s'approcha de Robert, le regarda d'un air à la fois

affectueux et triste, et appuyant une main sur son épaule décharnée:

--Regardez-moi encore comme tout à l'heure, dit-il, je vous en prie.

La baguette de Gorenflot s'agita convulsivement en décrivant festons

et paraboles.

--Le révérend père, s'écria frère Robert avec une voix de chat irrité,

demande si monsieur le chevalier est venu ici perdre son temps à se

moquer d'un pauvre moine disgracié de la nature? Ce n'est ni

charitable ni décent.

Et il accompagna ces mots d'un coup d'oeil oblique, en laissant voir

un quart de figure tellement grotesque et disloquée, que le roi

demeura debout, découragé, rêveur, et n'insista plus.

--Il faut m'excuser, dit-il en se rasseyant derrière frère Robert. Il

faut me pardonner d'avoir un moment troublé la sérénité du révérend

prieur par des menaces. La qualité d'ami de Mme de Montpensier ne

saurait être qu'un sujet de suspicion et de colère pour l'ami du roi

de France, et Crillon est un ami fidèle de ce prince.

--Moi aussi, répliqua le traducteur, au nom de Gorenflot qui peu à peu

se calmait.

--Rien ne le prouve, dit Henri avec douceur, et tout prouve le

contraire. Vous dirigez la conscience d'une jeune fille que le roi

aime tendrement, et au lieu de laisser cette jeune fille céder aux

sentiments favorables que peut-être le roi lui avait inspirés, vous

l'en détournez en vous servant d'elle comme d'un levier politique pour

déplacer toutes les résolutions du roi. Ce n'est point là un acte

d'amitié. Ne vous en vantez pas. Non, le roi n'a pas d'amis en ce

couvent, et c'est dommage. Entouré de pièges comme il l'est, guetté

par des ennemis implacables, peu aimé de ses amis mêmes, il lui faut

bien du courage, bien de la confiance en Dieu pour continuer la lutte

qu'il a entreprise. Oh non! il n'a pas d'amis.

Frère Robert, après avoir consulté la figure boursouflée de dom

Modeste.

--Vous calomniez bien des honnêtes gens, monsieur le chevalier,

dit-il, et vous vous oubliez vous-même. Tout à l'heure vous vous

annonciez comme un fidèle ami de Henri IV.

--Oh! moi, cela ne compte pas, dit le roi rappelé à son rôle.

--Crillon ne compte pas!... et Rosny, et Mornay! et d'Aubigné et

Sancy!

--Rosny a de grandes qualités, mais il aime un peu le roi pour le

gouverner. Mornay est un homme dur et sans indulgence. Sancy a rendu

d'énormes services à Sa Majesté, mais si énormes qu'elle en sent le

poids ... peut-être parce qu'il le lui fait sentir. Quant à d'Aubigné,

celui-là aime Henri IV comme un enfant aime son chien ou son

passereau, pour lui arracher les plumes ou lui tirer les oreilles.

--Qui aime bien châtie bien, dit frère Robert d'une voix caverneuse.

--Tenez, poursuivit le roi avec un regard pénétrant, de tous les amis

que ce pauvre roi a eus, je ne m'en rappelle qu'un. Oh! celui-là, une

perle d'ami! L'ami qui châtiait aussi, mais avec un rire si joyeux,

avec une patte de velours si spirituellement armée de griffes

innocentes!... C'était là un ami du roi! Mon révérend père, je ne

l'oublierai jamais.

En parlant ainsi, Henri se penchait vers le capuchon de frère Robert,

qui plongeait à mesure que le regard et le souffle de son

interlocuteur se rapprochaient de lui.

--Quel était donc ce phénix? murmura la voix qu'on eût dit émue, tant

elle avait pris de soudaine douceur.

--C'était un bon gentilhomme de Gascogne, un compatriote du roi, un

brave, un sage, l'âme de Brutus dans le corps de Thersite, la probité

d'Aristide et la froide valeur de Léonidas.

--Monsieur le chevalier est lettré, dit le frère Robert, dont le

capuchon tremblait comme la parole. _Habemus Crillonem non inficetum_,

eût dit Caton.

--Frère Robert, vous êtes bien savant vous-même, cria le roi entraîné

vers cet homme par un élan de l'âme qu'il ne pouvait maîtriser.

Le frère parleur saisit aussitôt le tableau placé aux pieds du prieur,

et de ses longs doigts crochus montra au roi la phrase suivante:

« Il est important que les visiteurs soient pénétrés de l'idée qu'ils

ne parlent effectivement qu'avec le prieur. La voix est empruntée,

mais sa pensée lui est propre. »

Henri ayant lu, répondit en regardant la masse inerte qui gisait dans

le fauteuil du prieur:

--C'est vrai. Mais vous conviendrez qu'on pourrait s'y tromper. J'en

reviens à mon ami; je veux dire à l'ami du roi. Mais il était aussi le

mien, et vous ne serez pas étonné de m'entendre quelquefois dans la

conversation employer le pronom _je_, comme notre excellent frère

parleur.

La baguette parla.

--Continuez, nasilla Robert; le panégyrique de ce gentilhomme que vous

dîtes si dévoué au roi m'intéresse au suprême degré. Amitié! _Rara

avis in terris!_

--Oiseau bien rare, en effet, dit le roi. Mais elle était la vertu

dominante de ce brave dont nous parlons. Il avait eu d'abord pour le

feu roi, pour Henri III, une de ces amitiés dévouées comme jamais

peut-être souverain n'a su en inspirer: sollicitude constante, soins

éclairés, vigilance pour la conservation de la couronne souvent

menacée, vigilance plus sublime encore pour la défense des jours

précieux de son roi.

Un rire strident, pareil à un gémissement funèbre, gronda un moment

sous le capuchon comme dans la profondeur d'une caverne. Quant au

visage du prieur, il s'était couvert d'une pâleur morne, et pour cette

fois assurément sa physionomie exprimait une idée.

--De quoi ont servi cette sollicitude, ces soins et cette vigilance,

murmura le frère parleur en s'abîmant dans une prostration

douloureuse.

--Dieu avait compté les jours du pauvre roi, dit Henri avec une

solennelle gravité; le dévouement d'un homme ne peut rien contre les

desseins de Dieu; mais j'oubliais, s'écria-t-il tout à coup dans une

de ces inspirations du génie, que je fatigue vos oreilles du récit de

douleurs qui ne sont pas les vôtres; j'oubliais que je parle à des

amis de Mme la duchesse de Montpensier, et que la mort du feu roi n'a

pas causé grand deuil dans les couvents de France.

La sévère figure du frère parleur se dressa tout à coup comme si elle

allait protester par un cri contre cette accusation. Henri attendait

avec impatience l'effet de sa ruse. Mais frère Robert se rassit

lentement sans avoir proféré une parole, et la baguette de Gorenflot

ayant tracé quelques signaux, le traducteur ajouta:

--Ne parlons plus politique, s'il vous plaît, monsieur le chevalier.

--Ce n'est point de la politique, c'est de l'histoire, répliqua le

roi. L'histoire du gentilhomme gascon qui vous intéressait tout à

l'heure se lie étroitement à celle des rois Henri III et Henri IV. En

servant le premier de ces princes, notre ami obéissait à une sorte

d'intérêt personnel. Il servait sa propre haine.

--Ah! sa haine ... interrompit le capuchon. Cet homme parfait avait

donc des passions terrestres?

--Beaucoup, et c'est pourquoi il fut si grand et si bon. Les

faiblesses de l'âme sont comme ces coussinets de chair molle que la

sage nature a placés autour des tendons et des muscles. Ils

amortissent la trop grande violence des mouvements, qui sans cela

deviendraient brutaux, et ils préservent les ressorts eux-mêmes d'un

frottement qui les aurait trop vite usés. Les faiblesses d'ailleurs

procurent à l'âme des satisfactions et la font consentir à habiter sur

terre, insipide séjour, si parfois on n'y rencontrait un peu de

variété.

Le capuchon approuva.

--Je répète cette phrase pour l'avoir trouvée belle, dit le roi. Elle

n'est pas de moi. Notre ami la prononçait souvent. Eh bien! puisque

voilà ses faiblesses excusées, avouons qu'elles étaient justifiables.

Il haïssait mortellement un homme qui l'avait offensé, offensé sans

cause et d'une façon cruelle. Peut-être si l'objet de cette haine eût

été un simple particulier en dehors des événements de cette époque, le

rôle du gentilhomme gascon en eût-il été amoindri; l'offense eût été

payée de quelque coup d'épée obscur au coin de quelque carrefour. Mais

l'ennemi de notre ami était un grand personnage, un très-grand et

très-puissant prince; c'était, voyez la bizarrerie du sort, un

formidable ennemi du roi Henri III, en sorte que, tout en faisant ses

affaires personnelles, le Gascon travaillait à celles de son maître.

Je vous dirais bien le nom de ce prince qui fit tant de mal à Henri

III, mais vous avez ici dans votre maison certain lit qui me ferme la

bouche.

--Parlez toujours, monsieur le chevalier, traduisit le frère parleur.

--Ce prince était de l'illustre maison de Guise, frère des Guises tués

à Blois et de Mme de Montpensier, votre amie. Il s'appelait et

s'appelle encore M. le duc de Mayenne. Jadis conspirant contre Henri

III, il guerroie aujourd'hui contre Henri IV. C'est là l'ennemi que

combattait à outrance notre ami le Gascon. Ce fidèle, ce brave, ce

spirituel... Cherchez bien, mon révérend, il n'est pas que vous ne

sachiez un peu de qui je veux parler, et si vos souvenirs venaient à

faillir, interrogez le frère Robert, il vous donnera peut-être des

renseignements sur l'homme incomparable qui, je l'ai dit, fut le seul

véritable ami d'Henri de Navarre, aujourd'hui roi de France.

À ces mots, prononcés avec toute l'adresse et toute la véhémente

chaleur de ce grand esprit, que fécondait un si grand coeur,

l'étonnement stupide de Gorenflot fut poussé au comble. Ses yeux

désorientés interrogèrent ardemment le frère Robert et le supplièrent

d'intervenir en un si cruel embarras.

Celui-ci, après avoir réfléchi longtemps, malgré tous les titillements

de la baguette:

--Je ne sais pas encore très-bien, dit-il, de qui monsieur le

chevalier veut parler. Cette accumulation de louanges m'a d'abord fait

perdre la voie. Si le personnage dont on s'occupe eût été un humble

serviteur du feu roi, bien caché dans sa vie et ses actions, bien

obscur, et ... bien vite oublié, peut-être l'eussé-je reconnu plus

facilement.

--Obscur!... s'écria le roi, obscur, celui qui, du temps où vivait la

pauvre dame de Monsoreau, a aimé et servi Bussy d'Amboise contre le

duc d'Anjou!... Mémorable et touchante histoire, que n'oublieront

jamais ceux qui l'ont sue une fois! Humble! celui qui tua de sa main

Nicolas David et le capitaine Borromée, deux terribles champions des

Guises!... Oublié! celui dont la seule mémoire soulève, à l'heure

qu'il est, des soupirs dans le sein de son roi, et qui, s'il était là,

pourrait voir dans mes yeux combien on l'a aimé, combien on l'aime

toujours, et comment on le pleure!

Le roi prononça ces paroles avec un coeur brisé, les larmes roulaient

dans ses yeux.

Le frère parleur se retourna furtivement, et surprit sur le visage

d'Henri cette loyale et glorieuse émotion; puis, baissant de nouveau

la tête, il répondit d'une voix entrecoupée:

--Les faits que vous venez de citer, monsieur le chevalier, m'ont

éclairé complètement. La personne dont il s'agit est bien celle que

j'avais soupçonnée d'abord. Ne s'appelle-t-elle pas....

--Chicot! s'écria le roi d'une voix éclatante, comme s'il appelait.

Le capuchon ne frissonna point; mais Gorenflot, à ce nom, trembla sur

son fauteuil comme un dieu de Jagrenat déraciné de sa base.

--Oui, dit le frère parleur froidement, c'est le nom que portait celui

dont vous parlez, et nous nous comprenons parfaitement. Les louanges

dont vous l'honorez me sont douces venant du grand chevalier Crillon;

elles me sont douces, parce que je fus honoré aussi de l'amitié de M.

Chicot.

Rien ne pourrait rendre l'expression que prit ce nom en passant par

les lèvres du frère parleur.

--Vous avez été son ami? demanda le roi.--Je me rappelle ... vous êtes

ce moine, son compagnon ... Mais pardon, je croyais qu'autrefois on

vous nommait Panurge.

--Panurge, ce n'était pas moi, c'était notre âne, traduisit Robert, et

il est mort, mort comme M. Chicot. Car M. Chicot est mort, cela est

bien connu. Plusieurs gens de guerre me l'ont annoncé, et, au fait,

qui peut mieux le savoir que vous, monsieur le chevalier, puisque vous

n'avez presque jamais quitté le roi, et que c'est près du roi que

mourut M. de Chicot?

--Oui, dit le roi.

--Vous y étiez peut-être? demanda frère Robert.

--J'y étais.

Un silence profond accueillit ces paroles. Frère Robert interrompit un

moment son travail de modeleur et rêva; puis, obéissant à la baguette:

--Je profiterais volontiers, traduisit-il, de l'occasion qui se

présente pour obtenir quelques détails sur la mort de ce pauvre M.

Chicot. Fournis par un témoin oculaire, ils auront une valeur bien

précieuse pour son ancien ami. Est-ce que vous auriez l'obligeance de

m'en conter l'histoire, monsieur le chevalier?

--Volontiers, mon révérend. Chicot avait suivi la fortune du roi Henri

IV au moment où tout le monde hésitait, et ses offres de service

avaient été d'autant plus agréables au nouveau roi qu'il en savait

toute l'importance, ayant par lui-même éprouvé combien Chicot devenait

un dangereux adversaire lorsqu'il persécutait quelqu'un pour défendre

son maître. Seulement Chicot ne fut pas pour Henri IV ce compagnon de

tous les instants, ce commensal, cet ami antique qui couchait dans la

chambre, mangeait à la table et participait à tous les secrets de la

vie du maître. Chicot avait l'habitude de cette grande et splendide

existence du roi Henri III. Le lit d'Henri IV était dur, sa vaisselle

d'argent était souvent mise en gage et remplacée par des écuelles de

terre chichement garnies.

Henri, par cette attaque indirecte, injuste, allusion amère à sa

mauvaise fortune, espérait amener l'adversaire à se découvrir, mais

frère Robert répondit flegmatiquement:

--Il est vrai que Chicot était cupide, avare, gourmand et efféminé. Ce

sont là des faiblesses excusables dans les hommes de trempe vulgaire

et de condition obscure. Il avait été gâté d'ailleurs par la

fréquentation de Sa Majesté Henri III, ce prince généreux, fastueux,

magnifique, la main la plus facile à s'ouvrir, le coeur le plus

reconnaissant, le monarque par excellence! Le feu roi qui toujours se

dépouilla pour enrichir ses serviteurs, qui toujours prit sur sa table

le pain sec pour offrir à ses amis les faisans sur leur plat d'or, le

feu roi qui était vaillant et fort s'oubliait lui-même comme tous le

grands coeurs... Il avait gâté son ami Chicot! Ce gentilhomme était

devenu malhonnête sans doute, et matériel. Pardonnez, seigneur, au

monarque et à son humble serviteur.

Gorenflot baissa la tête; frère Robert glissa de son escabeau: il

s'était agenouillé.

Le respect avait gagné Henri lui-même. Ce coup qu'il avait voulu

porter dans une louable intention, lui était revenu sensible et direct

en plein coeur.

--Je crois bien plutôt, répondit-il vivement, que le gentilhomme

gascon ne voulut point nouer de familiarité avec Henri IV pour ne pas

affaiblir ses souvenirs, pour ne point faire succéder à sa tendresse

pour le feu roi une tendresse nouvelle: certaines amitiés sont un

culte que les belles âmes entretiennent religieusement.

--Peut-être, répliqua le traducteur. Mais vous avez promis quelques

mots sur les derniers moments de M. Chicot.

--Il combattait à la journée de Bures en vaillant soldat. Toujours

ardent à se venger de M. de Mayenne, il fit prisonnier son ami, son

parent, le comte de Chaligny, et tout triomphant me l'amena.

--A vous, monsieur de Crillon? interrompit Robert, ou au roi?

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 18 / 23 段