--Plût au ciel. Je gémis fréquemment, tu le sais, Crillon, mais jamais

pour les choses de peu de valeur. Or, écoute bien, je gémis en ce

moment, et beaucoup.

Crillon devint attentif.

--J'attendais, ce matin, ma correspondance au pont de Chatou. J'avais

choisi ce rendez-vous comme voisin de la maison d'Estrées, où, par

parenthèse, j'espérais passer une belle nuit.

Le roi soupira.

--Où donc l'avez-vous passée, sire?

--Dans un moulin.

--Il y a des nuits aussi belles au moulin qu'ailleurs.

--Cela dépend de la façon dont tourne la roue, soupira encore l'amant

infortuné; mais ne mêlons point les affaires d'Henri à celles du roi

de France. Ce matin donc, la Varenne, venant exprès de Médan où je

l'avais laissé pour dérouter M. d'Estrées, la Varenne m'a apporté mes

dépêches. Il y en avait une d'Espagne.

--Encore? dit Crillon.

--Encore, dit le roi. Toujours l'Espagne. Affreux pays dont je rêve

nuit et jour! Il est dans la destinée de ces maudits de me chagriner

sans relâche, soit quand je les bats, soit quand ils me battent. Je

les croyais bien battus hier, n'est-ce pas? et je t'avais communiqué

cette heureuse dépêche, surprise à la jésuitique congrégation de

l'Escurial.

--Bien heureuse, en effet, et nous avions béni ensemble l'espion assez

adroit pour tromper des inquisiteurs et voler des Espagnols.

Harnibieu! est-ce nous qui serions volés, sire? Ce ne peut être là

cette nouvelle qui vous est arrivée ce matin par le courrier

d'Espagne?

--Voilà précisément l'enclouure. C'est la propre dépêche de mon agent

secret près de Philippe II, et il ne me dit pas un mot de ce qu'hier

j'ai annoncé comme certain à Brissac. Tout au contraire, il annonce

que les états nommeront M. de Mayenne.

Crillon ouvrit de grands yeux.

--En sorte? dit-il.

--En sorte que cette dépêche qui m'a été rendue hier sous le couvert

de mon agent, comme venant de lui; cette dépêche qui annonçait le

mariage projeté entre l'infante et le jeune Guise; cet événement qui a

révolté Brissac et l'a décidé à tourner pour nous est une fausse

nouvelle qui sera démentie bientôt, et paraîtra une mystification à

Brissac, un misérable et plat artifice destiné à le convertir. En

sorte que, joué moi-même par je ne sais quelle infernale combinaison,

je vais perdre peut-être tout le gain de ce revirement du gouverneur

de Paris, et assurément l'immense bénéfice du dégoût que le plan de

Philippe II eût soulevé en France.

--Voilà un méchant tour, murmura Crillon, confondu. Mais, sire, vous

seriez-vous laissé abuser?

--On croit ce qu'on désire, et le parti ligueur se compromettait si

heureusement pour moi par cette intrigue antinationale, que j'y ai

cru.

--Il y avait un cachet, cependant, pour fermer cette dépêche....

--Celui même de mon agent.

--Alors c'est la dépêche de ce matin qui est fausse.

--Je l'ai d'abord espéré, mais la Varenne l'a reçue de l'agent

lui-même, qui arrive d'Espagne, où l'on a failli le découvrir comme

espion à mes gages, et voulu le pendre. Il arrive, dis-je, et

tellement harassé qu'il n'a pu venir jusqu'à moi.

--Voilà de mauvaises affaires, sire.

--Oh! la vie, quelle bascule! Hier, nous touchions les nuages du

front, aujourd'hui....

--Aujourd'hui nous nous crottons dans une mare. Mais, sire, il ne faut

pas se désespérer pour si peu. M. de Brissac revirera encore,

disiez-vous?

--Certes, oui, quand il saura que je l'ai berné.

--Eh bien, nous reprendrons la cuirasse, nous tirerons l'épée, et

cette fois, M. de Brissac sera content, car nous lui ferons franc jeu.

--Encore se battre, encore tuer des Français!

--Qui veut la fin accepte les moyens.

--Je veux la fin, dit Henri d'une voix brève, et je l'aurai. En

attendant, il importe que je parle à ces moines. Je vous répète, mon

ami, qu'ils savent trop bien mes affaires et s'en occupent avec trop

de zèle pour que je ne gagne point quelque chose à causer avec eux.

Les conspirations de toute nature s'organisent aujourd'hui dans les

couvents. J'en sais une ici, chez les génovéfains, et, bien qu'elle ne

semble intéresser que Henri dans la personne de sa maîtresse,

Gabrielle, elle intéresse aussi le roi, puisque les génovéfains le

poussent vers l'abjuration, en lui montrant Gabrielle comme

récompense: moyen de moine dont s'accommode ma petite politique

amoureuse. Mais comment savent-ils que j'aime Gabrielle? pourquoi

veulent-ils que j'abjure? Tout cela vaut que je les interroge.

Veuillez donc, mon cher Crillon, demander, comme pour vous, une

audience au prieur, une audience secrète.

--J'y vais, sire.

--Vous pensez qu'ils ne me connaissent point?

--Rien ne le prouve jusqu'ici; mais en vous voyant, peut-être vous

reconnaîtront-ils.

--Peu importe. Je jouerai cartes sur table. Nous sommes ici dans un

couvent gouverné par un prieur renommé pour ses lumières. Henri de

Navarre, le huguenot, peut, sans rien compromettre, venir consulter ce

prieur, comme il en a consulté tant d'autres de toutes robes et de

toutes sectes. Voilà mon motif, s'ils me reconnaissent. J'irai plus

loin dans mes investigations, s'ils ne me reconnaissent pas.

Crillon, ayant réfléchi un moment.

--Croiriez-vous, sire, dit-il, à quelque parenté fâcheuse entre ces

génovéfains et celui qui vous a fait parvenir la fausse dépêche

d'hier?

--Je ne crois à rien et je crois à tout. C'est une logique dont je me

trouve fort bien depuis que j'exerce l'état de prétendant à la

couronne.

--Cependant vous soupçonnez une personne, sire?

--J'en soupçonne plusieurs; mais d'abord il y a là dedans la main

d'une certaine femme....

--Entragues, n'est-ce pas? dit vivement Crillon, heureux de mordre sur

son antipathie.

--Oh! répliqua Henri avec dédain, les Entragues n'ont pas assez

d'esprit pour cela. Qu'est-ce que ces Entragues? de plats intrigants.

Non, chevalier; quand je dis une femme, je la comprends forte.

Appelons-la Montpensier, si vous voulez, Crillon. C'est une terrible

jouteuse celle-là!

--Le feu roi en sut quelque chose, dit Crillon avec un accent pénétré.

--C'est une femme boiteuse qui fait de bien grands pas lorsqu'il le

faut.

--C'est votre ennemie mortelle, sire.

--Sans doute, puisque je veux être roi, qu'elle veut être reine, et

qu'elle sait que je ne l'épouserai pas. Je rapproche donc ce nom de

Montpensier du nom des génovéfains, parce qu'un instinct particulier

m'y pousse, parce que ce nom, d'ailleurs, s'accole toujours à quelque

nom monacal, parce qu'on dit Montpensier et Jacques Clément!

--Hélas, oui, sire, vous avez raison, comme toujours.

--Va donc demander pour moi cette audience au révérend prieur.

Crillon se dirigea aussitôt vers la porte.

--Attendez, dit le roi rêveur. Si l'on vous accorde cette audience, ne

quittez point le couvent.

--Mais, je ne le quitterai que d'après vos ordres, sire, dit Crillon

surpris de cette distraction presque mélancolique du roi.

--C'est que, voyez-vous, je songe à deux choses à la fois, mon brave

chevalier: je voudrais vous avoir ici, près de ma personne, et, d'un

autre côté, je voudrais vous prier de faire avancer dans les environs

la petite troupe qui accompagnait la Varenne ce matin, et à qui j'ai

donné l'ordre de louvoyer en m'attendant sur le bord de la rivière,

après Chatou.

--Si ce n'est que cela, sire, rien de plus facile; mais craignez-vous

quelque chose avec moi?

--Je crains pour vous et pour moi, Crillon, dit Henri avec calme, ou

plutôt je ne crains ni pour l'un ni pour l'autre; mais depuis que j'ai

respiré l'air de cette maison, il me vient des idées de défiance que

je ne saurais définir. Je ressemble à ces chats qui, partout où ils

entrent pour la première fois, essayent l'atmosphère avec leur nez, le

sol avec leurs pattes, et se rendent compte de chaque chose par le

sens qui correspond à cette chose. Nous sommes chez des moines dont

nos yeux ont vu l'habit; mais tâchons de voir sous la robe.

Tout à coup Crillon poussa une exclamation qui fit bondir le roi du

siège où il était assis.

--Harnibieu! dit-il, je suis un maroufle.

--Eh quoi!

--Un bélître, un boeuf. J'allais dire un cheval; mais c'est une bête

trop sensée pour être comparée à un animal de mon espèce.

--Crillon, vous vous maltraitez beaucoup, mon ami. Pour quelle cause,

s'il vous plaît?

--Parce que, sire, j'avais oublié de vous dire que mon pauvre blessé,

mon protégé, est couché, à l'heure qu'il est, dans un lit....

--Vous me l'avez dit, Crillon.

--Savez-vous dans quel lit, mon roi?

--Vos yeux sont effrayants, mon chevalier!

--Dans le lit d'un Guise!... dans le lit du cardinal tué à Blois! dans

le lit donné par une amie à son ami, par Mlle de Montpensier à dom

Modeste Gorenflot, prieur. La duchesse a seulement changé de moine. En

1589, le jacobin: le génovéfain aujourd'hui.

--Qu'est-ce que je vous disais, Crillon? dit le roi avec une froide

tranquillité en se croisant les bras sur sa poitrine, je sentais ici

une odeur de Guise!

--Nous sommes dans la caverne!

--Eh bien! tâchons d'en sortir, mais non pas sans avoir vu de près les

habitants. Allez, sans rien manifester, chercher l'escorte dont je

vous parlais.

--Vous quitter, harnibieu! dans une maison où il y a le lit d'un

Guise! Non! J'ai là Pontis, qui fera la commission aussi bien qu'un

autre, et qui ne vous défendrait pas aussi bien que moi.

--Qu'est-ce que Pontis?

--Un de mes gardes.

--Ah! le compagnon du blessé?

--Précisément. Mais, j'y songe, à quoi bon causer avec ces enragés

moines, qui n'attendent peut-être que cela; quittons-les sans causer.

Vous pourriez, au lieu des renseignements qu'on ne vous donnera

peut-être pas, recevoir quelque bon coup qu'on vous donnera.

--Bah! Je parerai avec mon épée. Ce que vous venez de me dire de

l'esprit de la maison, n'a fait que doubler ma curiosité.

--Gare la manche du moine! les génovéfains en ont d'énormes. Et puis,

si vous m'en croyez, indépendamment de la manche, que vous secouerez,

frappez-leur sur le ventre, cela peut passer pour une caresse

familière, et en même temps on sait s'ils cachent un poignard sous la

robe.

--Oui, mon Crillon, oui.

Le roi souriant ouvrit la porte qui donnait sur le corridor dans

lequel se promenait en long et en large un religieux courbé comme par

le poids austère de la méditation.

--Veuillez, mon cher frère, cria Henri, demander au révérend père

prieur un moment d'entretien de la part du chevalier de Crillon.

Le moine s'inclina sans répondre et descendit par un escalier voisin.

--Mais, sire, dit Crillon, quand ils verront que ce n'est pas moi.

--Il sera trop tard pour s'en dédire.--Envoyez votre garde où vous

savez. J'attends ici la réponse du prieur.

Crillon recommandait pour la millième fois la prudence à son maître,

quand, dix minutes après, un enfant, au service des génovéfains,

heurta doucement à la porte de la chambre et annonça que le révérend

père prieur serait honoré de recevoir chez lui M. le chevalier de

Crillon.

Henri, se leva, serra son ceinturon, s'assura que son épée jouait

facilement dans le fourreau, abattit son large chapeau sur ses yeux

jusqu'à moitié du visage, et suivit le jeune guide, après avoir pressé

dans ses deux mains la vaillante main de son colonel des gardes.

Celui-ci courut porter la commission à Pontis.

Henri n'eut pas un long chemin à faire. Au bout du corridor, il trouva

un petit degré particulier, lequel aboutissait à l'appartement du

prieur, précédé d'un vestibule.

L'enfant poussa la porte d'une grande chambre dont les contrevents

étaient soigneusement fermés; il annonça de sa petite voix M. le

chevalier de Crillon, et sortit après avoir tiré sur lui deux portes.

Le roi demeura quelques instants dans l'ombre, admirant cette

précaution du prieur, qui voulait sans doute cacher à l'étranger le

jeu de sa physionomie. C'est un artifice familier aux femmes et aux

diplomates.

Cette précaution ne pouvait déplaire à un homme qui désirait

précisément la même chose. Il fit deux pas en regardant autour de lui,

et peu à peu sa vue s'accoutumant aux ténèbres, il distingua tous les

détails de ce théâtre bizarre sur lequel allait se jouer une scène que

le lecteur ne jugera peut-être pas indigne de sa curiosité.

XXI

LE FRÈRE PARLEUR

Le lit à colonnes d'ébène tordues et sculptées s'élevait dans l'angle

de la chambre. Le roi y chercha tout d'abord son interlocuteur, ne

pouvant croire qu'un prieur en santé voulût recevoir une visite dans

de pareilles ténèbres. Mais le prieur était assis sur une chaise, ou

plutôt sur une estrade, car la chaise était un véritable monument

proportionné à la masse qu'il devait supporter.

Ce prodigieux prieur captiva l'attention du roi au point que, durant

plusieurs secondes, il ne regarda autre chose dans la chambre.

Gabrielle n'avait pas exagéré: jamais personnage mythologique, jamais

fétiche de l'Inde ou lettré chinois, jamais bête engraissée pour les

sacrifices n'avait acquis ce développement formidable.

Une section du volet, qui s'ouvrit alors dans sa partie supérieure,

laissa entrer environ un pied carré de jour qui éclaira d'en haut la

victime résignée de cet embonpoint pantagruélique.

Le crâne du prieur, enfermé dans une noire calotte, ne paraissait plus

exister; on ne voyait que deux yeux flottants au milieu des amas

adipeux qui recouvraient jusqu'aux tempes. Ses joues, d'une épaisseur

et d'un poids énormes, tombaient sur sa poitrine qui montait elle-même

jusqu'au menton. Ce quadruple menton, trop semblable à un triple

goitre, nous n'en parlerons pas par civilité; non plus que du ventre,

montagne conique à base colossale dont cette ridicule tête faisait le

sommet.

Dom Modeste essayait, mais en vain, de croiser sur son ventre deux

mains pareilles à deux éclanches; mais les doigts s'entre-désiraient

seulement, et leur principale occupation était de se retenir après les

fentes de la robe ou de s'accrocher au cordon qui la ceignait.

Le prieur avait les pieds sur un tabouret semblable à une petite table

pour la largeur et la solidité. Fortement étayé par des coussins sur

sa chaise, il ne pouvait plus faire un mouvement, et ses yeux ternes

clignotaient au reflet de ce jour, bien faible assurément, que l'autre

moine avait laissé tomber du haut de la fenêtre.

Quand le roi se fut rassasié de ce désagréable spectacle, il chercha

autour de lui le compagnon si fameux de Gorenflot.

Frère Robert, ce devait être lui, avait pris place aux pieds de son

prieur sur une escabelle fort basse et disposée de telle façon que,

tournant le dos à l'étranger, il était en communication directe avec

le visage du révérend, condition indispensable sans doute de

l'intelligence et de l'observation nécessaires pour recueillir chaque

pensée dans chaque mouvement des traits ou chaque geste des grosses

mains.

Frère Robert, enseveli dans sa robe et dans son capuchon, montrait

donc au roi un dos convexe tout diapré des plis capricieux de la robe

monacale; ce dos bombé devait être immense à en juger par la surface

de sa convexité. Presque à la hauteur des épaules, le roi apercevait

les genoux anguleux de frère Robert, et pourtant cette posture

extraordinaire, cette nature si opposée à celle du prieur, cet

entrelacement industrieux de deux grands bras et de deux immenses

jambes pelotonnés sous un immense dos rond, ce squelette d'araignée

habillé d'une étoffe de bure grise, ne furent pas ce qui piqua le plus

vivement la curiosité d'Henri.

L'escabeau, ou plutôt la petite table sur laquelle le prieur posait

ses gigantesques pieds, servait de point d'appui à quantité d'objets

bizarres sur lesquels se porta la vue du roi. On y voyait de la cire

rouge et molle telle que l'emploient les modeleurs, des ébauchoirs de

statuaire, une écritoire et une plume, une petite ardoise, un compas,

deux ou trois volumes, du parchemin roulé, une petite fiole contenant

une liqueur noirâtre, et une longue baguette de coudrier, qui

contribuait à donner à tous les détails de cette scène certain air

magique qui sentait singulièrement son capharnaüm de sorcier.

Tout à coup l'oreille du roi fut frappée par une voix rauque et

criarde en même temps, une voix fêlée qui semblait écorcher chaque

parole à sa sortie d'un gosier raboteux. Cette voix psalmodia, sur le

ton banal d'un cri de trieur public, la formule suivante:

«Est prié le visiteur de consulter l'avis général contenu au présent

tableau, et d'excuser l'infirmité du révérend père prieur des

génovéfains, qui reçoit avec une humble salutation l'honneur de sa

visite.»

En même temps, et avant que le roi se fût remis de l'effet que cette

abominable voix venait de produire sur ses nerfs, l'un des deux grands

bras de l'araignée se détacha du corps par un mouvement en arrière

semblable au jeu d'une mécanique, et tendit au roi stupéfait un petit

tableau encadré de bois de chêne, sur lequel celui-ci lut les lignes

suivantes tracées en caractères d'imprimerie:

«Les personnes qui visitent le R.P. prieur sont prévenues que Dieu

l'ayant affligé d'une paralysie de la langue, il en est réduit à

transmettre sa pensée aux interlocuteurs par la voix d'un frère

habitué à le comprendre. Ces personnes sont priées de s'adresser

directement dans la conversation au prieur, et jamais au frère

interprète, afin d'éviter toute confusion. En effet, ce dernier est

forcé, pour traduire exactement, d'employer toujours le pronom _je_,

comme le prieur ferait lui-même s'il pouvait parler. Il est donc

important que les visiteurs soient pénétrés de cette idée qu'ils ne

parlent effectivement qu'avec le prieur, lequel leur répond en

réalité; la voix est empruntée, sans doute, mais sa pensée lui est

propre.»

Quand le roi eut achevé de lire ces étranges lignes, frère Robert,

comme s'il eût supputé lettre à lettre le temps nécessaire à la

lecture, allongea de nouveau sa main, reprit le tableau sans cesser de

tourner le dos, et le replaça sur la petite table, aux pieds de son

prieur.

Alors il tendit à celui-ci la baguette de coudrier, que dom Modeste

prit machinalement de sa grosse main, et redressa la tête pour entrer

en communication plus directe avec le prieur.

La baguette s'agita bizarrement entre les doigts de Gorenflot, frère

Robert traduisit sur-le-champ de sa voix nasillarde et sans nuances:

--C'est un honneur inespéré pour moi de recevoir ici l'illustre

chevalier de Crillon que Dieu veuille garder de tout mal!

Ayant ainsi parlé, le frère parleur baissa la tête, et en attendant la

réponse qui allait se produire, prit un peu de cire qu'il commença de

pétrir entre ses doigts avec une extraordinaire vivacité.

--Il paraît que je suis bien Crillon pour ces moines, pensa Henri IV.

Ils feignent, du moins, de me croire Crillon. Ou ils me trompent ou je

les trompe. En dépit de leurs simagrées, nous verrons s'ils sont plus

gascons que moi, et lequel de nous forcera l'autre à se compromettre.

--C'est un grand plaisir pour votre hôte, répondit-il avec onction,

d'entretenir un religieux si célèbre par son esprit et sa sagesse.

Gorenflot cligna béatement des yeux; frère Robert ayant relevé la

tête, répondit:

--Que désirez-vous de moi?

--Beaucoup de choses, dit le roi en s'approchant comme pour voir d'un

peu plus près tout l'étalage du frère parleur.

Celui-ci toucha le pied du prieur, qui semblait sommeiller. La

baguette s'agita vivement aux mains de Gorenflot. Robert s'écria avec

une égale vivacité:

--M. le chevalier de Crillon voudrait-il bien s'asseoir?

Le roi s'approchait toujours.

--Là! dit précipitamment le frère Robert, là, derrière, sur le

fauteuil.

Et en même temps son bras interminable indiquait au roi un fauteuil

placé en face de celui de dom Modeste, mais immédiatement derrière

l'escabeau du parleur. Le roi recula pour s'y placer bien à regret.

--Crillon a été indiscret, se dit-il.

La baguette de Gorenflot parla. Robert traduisit:

--Quelle est la première de ces questions que vous avez à m'adresser?

--Elle est relative à mon maître le roi Henri IV. Ce prince a su les

bons conseils que vous donniez souvent à une personne pour laquelle il

a de l'estime, et il me charge de vous en remercier. Mais il voudrait

savoir en même temps comment vous avez appris que c'était le roi qui

fréquentait la maison de Mlle d'Estrées.

Les yeux de Gorenflot s'écarquillèrent. Robert, en fourrageant ses

ustensiles sur la table, heurta encore une fois la sandale de

Gorenflot, et aussitôt la baguette s'agita:

--Tout le monde connaît le roi, répondit le parleur, et il suffit

d'une personne qui l'ait reconnu allant à la maison d'Estrées, si

voisine de notre couvent, pour nous avoir donné avis de sa présence.

--En voilà bien long, pensa le roi. Est-ce que deux ou trois coups de

baguette jetés dans l'air, à droite et à gauche, peuvent signifier

tant de choses?

Il ajouta tout haut:

--Je croyais que peut-être, en raison même du voisinage, vous auriez

pu voir vous-même passer le roi et par conséquent, l'ayant reconnu, le

signaler à Mlle d'Estrées.

--Je n'ai jamais vu Henri IV, traduisit Robert, donc si je le voyais

je ne pourrais le reconnaître.

Cette réponse, au lieu de satisfaire Henri, redoubla, on le comprend,

ses défiances. Tout ce dialogue, échafaudé sur des signes et des clins

d'oeil, lui paraissait d'ailleurs invraisemblable. Rompant la

conversation:

--Permettez, s'écria-t-il, mon révérend père, que je vous fasse part

d'une réflexion qui m'arrive.

--Faites, dit Robert, pétrissant sa cire sous son capuchon.

--C'est tellement admirable de vous voir vous exprimer avec tant de

facilité par l'intermédiaire du frère parleur, que je demande à me

remettre de l'émotion que j'en éprouve. Mais....

Le capuchon s'agita et le dos se recroquevilla comme celui d'un chat

qui se roule.

--Mais, poursuivit le roi, il me semble que le révérend père pourrait

converser aussi fructueusement et plus secrètement avec ses visiteurs.

S'il voulait, puisqu'il n'est point paralysé des mains, écrire sur

l'ardoise que je vois à vos pieds, tout intermédiaire lui deviendrait

inutile, et sa pensée conserverait la fleur même de son

épanouissement, cette fleur fugitive qu'on appelle le mystère.

Un certain malaise se peignit sur les traits boursouflés du prieur; sa

baguette oscilla mollement entre ses doigts.

--Ma paralysie, dit Robert, n'est malheureusement pas bornée à la

langue, elle gagne souvent les mains.

--Pas toutes deux, répondit le roi.

--La droite particulièrement, et je n'écris que de celle-là, glapit

frère Robert.

--C'est fâcheux, mon révérend, parce que beaucoup de choses

importantes pourraient vous être confiées par vos visiteurs, qui les

gardent, se défiant du tiers qui les écoute.

Henri croyait forcer le capuchon à une révolte, mais Robert continua

de modeler sa figurine avec la même tranquillité. Après avoir levé la

tête pour prendre la réponse du prieur, qui remuait incessamment sa

baguette en des circonvolutions variées:

--Monsieur le chevalier, répondit-il sans trouble et avec sa psalmodie

ordinaire, la méthode que j'ai choisie pour correspondre avec le

monde, est la meilleure par sa promptitude et sa sûreté. J'ai instruit

le frère que vous voyez à comprendre mes signes et mes gestes; la

science mimique est une de celles que j'ai le plus curieusement

étudiées. Depuis Cadmus, qui inventa l'écriture, jusqu'à nos jours, il

s'est produit environ six mille cinq cents systèmes d'interprétations

pour remplacer la parole.

Les Égyptiens y étaient maîtres passés. Vous aurez entendu parler de

leurs hiéroglyphes. Je trace avec ma baguette des signes et des

figures qui ont quelque rapport avec ces hiéroglyphes fameux, dont un

seul équivaut souvent à une phrase tout entière.

Il y a dans les alphabets indiens certains caractères d'une valeur

aussi importante. Bien plus, mes études se sont portées sur les

correspondances animales. Vous n'êtes point sans avoir observé,

monsieur le chevalier, que toutes les bêtes de même espèce se

comprennent à merveille, non point par le cri, qu'elles n'emploient

qu'à distance, mais par des tressaillements, des mouvements de jambe

ou de pied, des signes de tête ou d'oreille, des froncements du

sourcil, des lèvres, et par l'exhibition des dents. Ce dernier moyen

surtout est leur agent favori do correspondance et fournit à l'homme

lui-même des métaphores pour son langage. On dit: montrer les dents.

Vous aurez parfois entendu prononcer ce mot.

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 17 / 23 段