--J'étais au bas du pavillon, vous entendant vous quereller avec des

femmes. Tout à coup un homme a sauté par la fenêtre, presque sur mes

épaules, j'ai cru d'abord que c'était vous et j'allais vous embrasser

et vous emmener, lorsqu'en regardant le sauteur que j'avais saisi, je

reconnais ce coquin de la Ramée. Je l'accroche de mes dix doigts, il

déchire son habit et s'échappe, je le poursuis, il disparaît dans les

arbres et je le perds après une course furieuse où je me suis fait

vingt égratignures aux jambes, et vingt bosses au front. Tout à coup

en cherchant au clair de la lune, je vois du sang sur mon pourpoint, à

l'endroit où j'avais étreint la Ramée; une idée me vint qu'il était

blessé par vous, ou vous peut-être par lui. J'abandonne la poursuite,

je retourne au pavillon; plus de bruit, c'était effrayant, on eût dit

le silence de la mort. Bientôt une voix s'élève lugubre et qui me fit

frissonner, c'était la vôtre; elle n'avait rien d'un vivant. Je bondis

d'en bas à une branche, de la branche au balcon; je vous vois étendu,

sanglant, je vous saisis, je vous emporte à cheval; je vous tenais sur

les bras comme un enfant, dans le dessein de gagner la première

habitation venue pour vous y faire panser. Au coin du petit bois,

j'entends courir, c'était la Ramée. À ma vue il pousse un cri; je

réponds par un autre. Un canon d'arquebuse s'abaisse, la balle me

siffle à droite par derrière; je pique, l'autre court toujours, et

enfin j'arrive au bord de l'eau comme un fou. C'est là que j'ai trouvé

M. de Crillon, qui m'a aidé à vous amener ici.

Espérance écoutait, et repassait douloureusement chaque détail

sinistre de toutes ses souffrances.

--Mais, dit-il, vous avez vu quelqu'un avec moi dans le pavillon.

--Oui, une femme pâle, effrayante, collée au mur comme une statue de

la Terreur.

--Silence ... Que je vive ou que je meure, ne dites jamais que vous

avez vu là cette femme ... Écoutez, Pontis, vous avez de l'amitié pour

moi?

--Oh!... pour mon sauveur!

--Eh bien! jurez-moi que jamais un mot sur cette femme ne sortira de

vos lèvres. Cette femme n'est pas coupable; je ne veux pas qu'on

l'accuse.

--Vous m'avez déjà prié de me taire. Je me suis tu avec M. de Crillon,

malgré toutes ses instances; mais je vous dirai à vous que cette femme

était une scélérate de vous voir blessé, mourant, et de ne pas

appeler, et de ne pas vous secourir. Je dirai qu'il faut qu'on la

punisse...

--Assez!... vous ignorez tout cela; oubliez-le, Pontis. J'ai même à

vous demander encore une grâce.

--À vos ordres, cher monsieur Espérance.

--Malgré vos quatre-vingt-dix-neuf chances, il est probable que je

mourrai.

--Oh!...

--Laissez-moi finir. Fouillez dans ma bourse, ou plutôt prenez ma

bourse elle-même. Elle renferme un billet que vous allez me garder

précieusement; je le confie à l'honneur d'un gentilhomme, à la

reconnaissance d'un ami.

--Plus bas! plus bas! dit Pontis ému en serrant affectueusement les

mains froides du blessé.

--Prenez donc ce billet, et si je meurs, brûlez-le immédiatement après

que j'aurai rendu le dernier soupir; si je vis, rendez-le-moi; vous

comprenez?

--Monsieur, je vous jure d'obéir à vos volontés; mais vous vivrez, dit

Pontis d'une voix brisée par la douleur.

--Raison de plus, prenez vite ma bourse, pour que ni M. de Crillon ni

personne ne la voie ici et n'y découvre ce que je veux cacher.

--Brûlons le billet tout de suite, alors.

--Non pas! Je puis vivre, et en ce cas, j'en aurai besoin.

--Je comprends.

--Ni pour or, ni pour sang, ni demain, ni dans vingt années, ni

vivant, ni mourant, vous ne donnerez cette lettre a d'autre qu'à moi!

--Je le jure! dit Pontis en saisissant la bourse, et je mourrai pour

ce dépôt sacré comme je jure de mourir pour vous, si l'occasion m'en

est offerte.

--Vous êtes un brave homme, merci. Cachez vite la bourse, quelqu'un

vient.

XIX

VISITES

À peine Pontis avait-il caché la bourse sous son pourpoint que, dans

la chambre d'Espérance, entra M. de Crillon, suivi du frère chirurgien

de la communauté, qui, dès leur arrivée, avait déjà examiné la

blessure.

Crillon était inquiet, ému. Mais, en homme habitué à souffrir, à voir

souffrir, il faisait bonne contenance, affectait un air de profonde

satisfaction, et trouvait tout superbe, le temps, le visage du blessé,

la chambre et les tentures. Le digne chevalier débuta par une phrase

qui trahissait toute l'agitation de son esprit, car elle eût été

stupide de la part d'un indifférent.

--Voilà, dit-il, un jeune homme bien heureux d'avoir reçu cette

égratignure. Elle lui procure le plus beau gîte, dans la meilleure

hôtellerie de France. Peste! un lit chez les génovéfains de Bezons,

quel aubaine! et un lit de cardinal, dit-on!

Et comme Pontis riait du bout des dents:

--Si j'en eusse trouvé un semblable chaque fois que mon corps a été

endommagé, continua Crillon, je me réjouirais de mes cinquante

blessures.

Il cherchait et rencontra un faible sourire sur les traits pâlis

d'Espérance.

Cependant le frère avait préparé sa trousse et se disposait à examiner

la plaie. Crillon, pour occuper l'esprit du malade, voulut faire

causer Pontis ou le chirurgien. Ce dernier répondit tant qu'il en fut

aux opérations préliminaires; mais au moment de lever l'appareil il se

tut, et Crillon retomba dans le vide après tant de frais perdus.

Tandis que le frère examinait avec attention la blessure, où déjà la

nature réparatrice avait commencé son merveilleux travail, quelques

religieux, attirés par la curiosité, poussèrent doucement la porte, et

regardèrent de loin cet émouvant spectacle.

Le chirurgien, sans dire un mot, acheva sa tâche, remit tout en ordre

autour de lui, et il fût sorti de la chambre, si Crillon, impatient,

ne l'eût arrêté en lui disant avec un visage riant:

--Eh bien! c'est un homme sauvé, n'est-ce pas?

--S'il plaît à Dieu, répondit le frère en s'esquivant avec un salut

profond sur cette réplique évasive.

--Vous entendez, s'écria le chevalier qui s'approcha d'Espérance; il

le dit: vous êtes sauvé, mon jeune compagnon.

--S'il plaît à Dieu, murmura Espérance, à la sagacité duquel n'avait

pas échappé l'ambiguïté de cette réponse.

--J'en étais sûr, continua Crillon. Je me connais en blessures, et

j'en ai vu, je devrais dire j'en ai eu, de plus cruelles. Aujourd'hui,

mon vieux cuir n'y résisterait pas, mais quand on a votre âge, on est

vraiment immortel.

Cette superbe exagération ne rassura point Espérance; cependant le

sentiment qui la dictait était tellement affectueux, qu'il méritait sa

récompense. Espérance étendit la main pour saisir celle de Crillon.

--Voyons, dit le chevalier en s'asseyant près du lit, à présent que je

suis tranquille sur votre état, tout à fait tranquille, et il appuya

sur ces mots, je vous annonce que le roi m'attend a Saint-Germain dans

la matinée, sans doute pour quelque affaire. Je vous laisserai Pontis

avec un congé de ... de ce qu'il vous faudra pour être tout à fait

rétabli. Pontis apprendra le métier de garde-malade. Je le crois un

brave garçon: ce n'est pas que je lui pardonne d'être arrivé trop

tard; je ne le lui pardonnerai jamais.

--Mon colonel, j'ai tant couru! s'écria Pontis.

--Jamais, bélître que vous êtes: Coriolan est un cheval que vous

eussiez dû conduire à Ormesson de façon à devancer M. Espérance d'un

bon quart d'heure, bien que vous fussiez parti une demi-heure après

lui. Coriolan!... on voit bien que ces Dauphinois n'ont pas de

chevaux! Qui vous a appris à monter à cheval? Quelque maraud. Quand on

a dans les jambes une bête comme Coriolan, on arrive où et quand on

veut! Mais, enfin, laissons cela, le mal est fait. Je disais donc que

vous demeurerez ici, près de M. Espérance à qui je vous donne,

entendez-vous bien? Je ne vous dis pas à _qui je vous prête_. Non! je

vous donne à lui. M. Espérance est un très-grand seigneur que vous me

ferez le plaisir de traiter avec respect et considération.

--Monsieur, balbutia Pontis avec des larmes dans les yeux, vous me

punissez quand je suis innocent, vous me blessez!...

--Comment cela, cadet?

--Vous voyez bien que j'aime tendrement M. Espérance, par conséquent

il est inutile de me recommander du respect, c'est un sentiment moins

fort que mon amitié.

--C'est assez bien répondu, dit Crillon en se tournant vers Espérance.

Le drôle a du bon, je le crois. Seulement, pas d'écart! Que cette

amitié-là soit disciplinée. Vous avez de l'amitié aussi pour moi,

maître Pontis, je suppose?

--Certes, oui, mon colonel.

--Eh bien! cela ne vous empêcherait pas de m'obéir aveuglément?

--Au contraire.

--Voilà que nous nous entendons. Vous ferez pour le service de M.

Espérance tout ce que vous feriez pour mon service ou celui du roi,

c'est tout un.

Pontis s'inclina respectueusement.

--La consigne? dit-il avec un sérieux comique qui dérida le front

d'Espérance et fit sourire Crillon lui-même.

--Assiduité dans cette chambre. Conduite irréprochable en ce couvent.

Obéissance aux ordres du prieur, qui est, dit-on, un grand esprit et

un bon coeur.

Pontis s'inclina encore.

--Est-ce tout, monsieur?

--Ah!... une seule bouteille de vin par jour.

Le garde rougit.

--Enfin, continua Crillon en se rapprochant de Pontis, pas un mot du

roi, ni des affaires de la guerre ou de la religion. Nous sommes en

pays neutre, et ce n'est point séant que le blessé pansé par l'ennemi

tourmente son hôte.

--Sommes-nous chez l'ennemi? demanda faiblement Espérance.

--On ne sait jamais où l'on est quand on est chez des moines, dit

Crillon. Seulement il ne faut pas oublier de regarder la façade de la

maison. On y voit une croix, n'est-il pas vrai?

--Oui, monsieur, dit Pontis.

--Eh bien, cela signifie que nous sommes dans la maison de Dieu. Au

dedans, paix et bonne volonté, voilà la consigne. Dehors, comme

dehors.

Crillon prit dans ses mains la fine main d'Espérance, la serra

tendrement, et d'une voix ferme:

--Maintenant, je songerai à vous venger, dit-il, car le crime en vaut

la peine.

--Me venger....

--Harnibieu! comme vous faites l'étonné! Est-ce donc que mon idée

tombe des nues! Vous êtes donc une fille? Quoi! un bandit vous attend

au coin du mur, et vous envoie un coup de couteau, _la coltellata_,

comme on dit à Venise ... il vous tue, car enfin vous seriez mort si

on ne vous eût pas emporté, et vous ne voudriez pas que j'appelasse

cela un crime?

--Monsieur, je crois que l'affaire me regarde, et qu'une fois en

santé....

--Vous me rendrez-fou! Mais je ne veux pas parler si haut. L'affaire

vous regarde! Qu'est-ce que cela signifie?

--Que je rendrai un coup d'épée pour un coup de couteau.

--Harnibieu! si je savais cela, je serais capable de vous laisser

crever tout seul dans votre coin comme un cheval teigneux! Qu'est-ce

que ces moeurs-là, mon maître! L'épée contre un poignard? mais on ne

porte plus de poignard aujourd'hui. Vous vous battriez avec un

assassin, vous! Je vous le défends! mais sur votre tête!

--Monsieur, il faut examiner les circonstances. Ce la Ramée a

peut-être été provoqué.

--Provoqué, par un passant inoffensif; provoqué par un jeune homme qui

s'en va bayer aux balcons, ou qui en revient? Provoqué! mais alors on

ne se cache pas à l'ombre d'un mur, on ne coupe pas le jarret de son

provocateur.

--Je répète que peut-être tels ne sont pas les détails de cette

rencontre.

Crillon se tourna vivement vers Pontis:

--Celui-ci m'a donc menti, alors?

--Je ne dis pas cela, ajouta Espérance.

--Si, si, les détails sont exacts, s'écria Pontis avec acharnement,

c'est un assassinat! avec toute sorte de circonstances épouvantables,

et qui font dresser les cheveux sur une tête de chrétien.

Espérance, vaincu, garda le silence.

--Tu conclus comme moi, cadet. Bien. Je m'en vais donc à

Saint-Germain. Je raconterai la chose au roi. Le roi aime les

histoires. Celle-là l'intéressera. Il a failli en voir une page. Et

lorsqu'il saura tout ce qui orne cette histoire... Je me charge de la

conter en détail.

--Monsieur, monsieur, dit Espérance d'une voix suppliante,

accordez-moi au moins une faveur.

--Je sais ce que vous allez dire. Vous allez demander grâce pour ces

coquines de...

--Monsieur, pas de noms si haut!

--Des scélérates qui sont la cause première de tout le mal, qui

peut-être ne sont pas étrangères au crime!

--Monsieur!...

--Au crime! très-bien! faisait Pontis en se frottant les mains.

--Au guet-apens! car je soutiens qu'il y en a eu un, continua Crillon

s'exaspérant de plus en plus.

--Oui, au guet-apens! dit Pontis radieux.

--Et vous demandez qu'on ménage de pareilles créatures, après ce que

je vous ai déjà conté sur elles!

--Par pitié! dit Espérance, vous ne voulez pas pousser ma vengeance

plus loin que je ne la veux pousser moi-même.

--Bah! pourquoi non? Tous les jours un coeur faible pardonne, mais la

justice ne pardonne pas.

--La justice! parfait, dit Pontis.

--Tous les jours, un chrétien excellent comme vous absout son

meurtrier, mais le bourreau n'absout pas!

--Le bourreau! bon! s'écria Pontis en sautant de joie.

Espérance joignit les mains, ses yeux se cernèrent. L'effort violent

qu'il faisait pour supplier, l'accabla de fatigue, et il pencha la

tête comme s'il allait s'évanouir.

Crillon, effrayé, l'entoura de ses bras, le ranima, le caressa comme

un enfant.

--Eh bien, dit-il, ne parlons plus des femmes; vous les défendez, vous

leur pardonnez, soit. On ne fera pas mention d'elles.

--À personne, murmura Espérance.

--Pas même au roi. Êtes-vous content?

--Merci, dit faiblement le blessé avec un regard de tendre

reconnaissance.

--J'espère que vous faites de moi ce que vous voulez, continua

Crillon. Donc, les femmes sont hors de cause, on les retrouvera tôt ou

tard. Quant à l'homme, c'est différent, je ne vous le céderai point;

de retour à Saint-Germain, je l'envoie chercher.

Espérance voulut faire un signe.

--Ah! ne discutons plus, dit Crillon, plus un mot, je vous comprends.

Puisque vous désirez que cette affaire s'éteigne, vous craindriez le

bruit d'un procès criminel dirigé contre l'assassin, vous craindriez

des révélations, des confrontations, enfin tout le grimoire. N'est-ce

pas votre pensée?

Espérance, épuisé, répondit oui, par un mouvement des paupières.

--Nous n'aurons ni juges ni greffiers, ajouta Crillon; nous ne ferons

ni plainte ni enquête; j'arrangerai cela en famille, sans façon, avec

M. la Ramée. Allons, Pontis, faites seller mon cheval. A propos de

cheval, qu'est devenue la bonne jument d'Espérance?

--Ma pauvre Diane! murmura le blessé.

--Probablement, monsieur, dit Pontis, elle sera restée attachée à

l'arbre où je la vis hier soir.

--Bah! là où l'on assassine on peut bien voler un peu. Mais la jument

se payera en même temps que le coup de couteau. Adieu, Espérance; bon

courage, ne pensez à rien qu'à moi. Mon cheval, Pontis!

Le garde s'élança dehors; mais il se heurta sur le seuil à un moine

qui entrait, une lettre à la main.

--Pour M. de Crillon, dit le moine.

--Qu'y a-t-il? et comment sait-on que je suis ici? demanda le

chevalier surpris.

--Un étranger a remis ce billet au frère portier, pour le chevalier de

Crillon, répliqua le moine.

Crillon prit le papier et le serra vivement dans sa main dès qu'il eut

reconnu l'écriture.

--Le roi ici! se dit-il avec inquiétude; qu'est-il arrivé?

Et il lut avidement. Son front s'éclaircit aussitôt.

--Fort bien, dit-il à Pontis d'un air calme, je ne partirai pas

sur-le-champ.

Puis, au moine:

--Voulez-vous demander au révérend prieur la faveur de laisser entrer

au couvent, près de ma personne, un cavalier de mes amis, qui par

hasard a su mon séjour dans cette maison, et voudrait me dire quelques

mots d'importance?

--Monsieur, répliqua le frère, il m'est impossible de pénétrer auprès

du révérend prieur, mais je m'adresserai, si vous le trouvez bon, au

frère parleur.

--Le frère parleur! dit Crillon surpris, car ce titre singulier ne

manquait jamais son effet.

--C'est lui, dit le moine, qui communique seul avec notre prieur, et

qui peut lui transmettre votre demande.

--Va pour le frère parleur, mon cher frère, dit Crillon avec un salut

plein d'onction.

Et se retournant vers Pontis:

--Qu'est-ce que c'est qu'un frère parleur? dit-il, le savez-vous?

--Non, monsieur, répliqua le garde.

Tous deux regardèrent Espérance.

--Ni moi, murmura celui-ci.

Le moine revint presque aussitôt.

--Voilà qui est expéditif! s'écria le chevalier.

--La cellule du frère parleur est à deux pas de cette chambre,

monsieur, répliqua le moine, et le digne frère a répondu qu'il allait

immédiatement demander l'autorisation au prieur. Et, tenez, il

descend; le voilà qui regarde par la fenêtre qui donne sur la grande

cour. Sans doute il voit l'étranger qui vous attend à la porte, et il

ne le fera pas attendre longtemps.

--Il faut que je voie un peu comment est fait un frère parleur, pensa

Crillon, qui se pencha au dehors pour suivre des yeux le personnage

qu'on venait de lui signaler. Qu'il est long! qu'il est maigre!

Harnibieu, qu'il est long!

--Le digne frère est quelquefois très-grand, en effet, répondit le

moine.

--Comment, quelquefois? dit Crillon, est-ce qu'il est quelquefois

petit.

--Quand il se courbe, oui, monsieur.

Crillon regarda le moine avec des yeux défiants et pensa qu'on voulait

se moquer de lui.

--C'est un peu ce qui arrive à tout le monde, dit-il; moi aussi, quand

je me courbe, je suis moins grand que quand je me tiens droit. Vous ne

m'apprenez rien de nouveau, mon frère.

Le moine répondit avec une parfaite douceur:

--Personne ne ressemble au frère parleur, monsieur; il a souvent des

douleurs de goutte qui le plient en deux morceaux, et alors il est

petit comme un enfant. En ses jours de santé il se redresse, et alors

il touche à beaucoup de nos plafonds.

--Il se porte bien aujourd'hui, dit Crillon, j'en suis charmé.

On entendit alors un coup de clochette dans le corridor voisin.

--Voilà notre frère qui entre chez notre père, dit le moine, on

m'appelle en bas pour que je rapporte la réponse. Permettez que je m'y

rende, ajouta-t-il avec un soupir en manière d'oraison funèbre.

--C'est toujours drôle un moine, dit Crillon à Pontis, que tout cela

venait d'ébahir. Mais ceux-ci sont plus que drôles. Frère parleur!...

Qu'il est long! Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi allongé... mais

celui-là, aujourd'hui, serait un fantôme. Pauvre Chicot!

--Il faut, dit Espérance d'une voix faible, que ce soit ce brave

génovéfain qui, tout à l'heure, quand tout le monde dormait, et que je

pleurais de soif, est entré et m'a fait boire. Ce charitable frère

m'est apparu comme un géant, et j'attribuais à la fièvre cette

dilatation de ma prunelle, qui me faisait paraître son bras plus long

que deux bras ordinaires.

Le moine rentra.

--La permission est accordée, dit-il à Crillon, et le cavalier que

vous attendez peut entrer. Vous plaît-il qu'on l'amène ici, mon cher

frère?

--Non pas, non; dans ma chambre, si vous le voulez bien. D'ailleurs,

j'y vais moi-même, ajouta Crillon, qui craignait de trahir par trop

d'empressement et de respect la qualité du visiteur qui lui arrivait,

et dont le billet contenait à ce sujet les plus strictes

recommandations d'incognito.

Le frère sortit pour chercher et conduire l'étranger dans la chambre

où Crillon avait passé la nuit, et le chevalier tirant Pontis à part

entre la porte et le corridor de façon à n'être pas entendu

d'Espérance:

--Il y a, lui dit-il, dans les poches de M. Espérance, un billet.

Pontis tressaillit.

--Tu le prendras et me l'apporteras, dit Crillon, mais sans qu'il s'en

doute.

Pontis, étourdi, cherchait une réponse.

--En fouillant dans son pourpoint, garde qu'il ne s'aperçoive de rien.

On dirait qu'il nous observe: rentre vite, et fais ce que je t'ai

commandé aussitôt que tu en trouveras l'occasion.

Après avoir dit ces mots au cadet, il envoya un sourire d'adieu à son

blessé, rejoignit le moine dans le corridor, non sans avoir adressé à

la cellule du frère parleur un regard tellement curieux qu'il eût

assurément percé la porte si elle n'eût été faite d'un bon chêne

croisé de solides pentures.

Cette porte, du reste, n'était pas hermétiquement fermée, à ce qu'il

paraît, car à mesure que Crillon descendait, elle s'ouvrit, poussée

par l'air, sans doute, et ne se referma complètement qu'au moment où

l'étranger, conduit a la chambre de Crillon, y fut introduit et s'y

enferma plus vite qu'on n'eût pu s'y attendre.

Nous pourrions ajouter que par l'entre-bâillement de cette porte,

Crillon, s'il se fût retourné, aurait pu voir briller deux yeux

capables d'éclairer l'escalier tout entier, bien qu'un capuchon

gigantesque les ensevelît sous son ombre.

XX

QUI VEUT LA FIN VEUT LES MOYENS

Crillon, dès qu'il fut seul avec le roi, lui demanda avec empressement

la cause de cette visite inattendue.

Henri jeta sur un meuble le chapeau dont il s'était couvert le visage

à son entrée au couvent; il respira largement l'air pur de la vallée

et répondit avec une tristesse qui frappa tout d'abord le chevalier:

--Il y a plusieurs causes, mon cher Crillon. La première, c'est mon

inquiétude à votre sujet. Qu'est-ce que cette histoire de blessé, de

garde et de grand chemin? Tout cela est donc vrai, bien que raconté

par un meunier?

--Malheureusement vrai, sire.

--Et comme je vous vois hésiter, comme on vous a dit fort en peine,

est-ce que le blessé serait M. le comte d'Auvergne?

--Pas du tout, sire, malheureusement encore.

--Oh! oh! voilà qui est dur pour le fils de Charles IX.

--Je ne l'aime pas, sire, et je le voudrais dans le lit où en ce

moment repose, fort mal équipé, mon pauvre blessé.

--Vous soupirez; ce jeune homme est-il des vôtres?

--Oui, sire. On me l'a recommandé; je l'aime fort, répliqua Crillon en

mâchant ses paroles comme un homme oppressé par le chagrin.

--Blessé ... dans un combat? par un adversaire, par le garde qui

l'accompagnait, peut-être?

--Non, sire; par un assassin.

--Si peu roi que je sois, mon brave Crillon, je le ferai écarteler.

--Je retiens votre parole, sire.

--Et le blessé vivra, n'est-ce pas?

--Je l'espère.

--Voilà qui est bien, dit le roi pensant déjà à autre chose.

--Sire! quelle que soit votre bonne volonté, se hâta de dire Crillon,

vous n'êtes point venu ici seulement pour m'entretenir de mes

affaires, et je soupçonne quelque chose d'urgent dans les vôtres.

--En effet, quelque chose de fort urgent. Quels sont les moines qui

tiennent cette abbaye?

--Des génovéfains, sire.

--Je le sais bien. Mais il y a moine et moine. Ceux-ci dirigent

absolument la conscience de ma maîtresse, et la poussent à des

rigueurs qui me contrarient.

--Je ne connaissais point nos hôtes, mais ce que vous me dites, sire,

m'enchante. Nous sommes donc chez de braves gens?

--Allons! allons! maître sage, moins de vertu et plus d'humanité. Ces

moines m'ont paru avoir d'étranges façons: l'un est gras, l'autre est

maigre; l'un ne parle jamais, l'autre parle toujours; je flaire en

tout cela quelque sournoiserie.

--Celui qui est maigre, s'écria le chevalier, me fait aussi un

singulier effet. Le parleur, n'est-ce pas?

--Je veux absolument, puisqu'il parle à tout le monde, qu'il me parle

à moi, dit Henri. D'ailleurs, on a piqué ma curiosité. Gabrielle

prétend que le prieur sait d'avance tout ce que je fais, et comme, en

ce moment, je me trouve moi-même ne pas savoir ce que j'ai à faire

pour une chose des plus importantes, nous verrons, ventre saint-gris!

si le frocard est aussi bon devin qu'il en a la réputation. Qu'il me

tire de l'embarras où je suis, et je le proclame lumière. C'est comme

cela que, modestement, il se laisse appeler l'illustre dom Modeste.

En voyant le front assombri du roi, Crillon hocha la tête.

--Les jours ne se ressemblent pas, dit-il. Hier nous étions à la joie,

on triomphait; aujourd'hui, brouillard et deuil! Cependant, sire, nous

avions tout gagné hier au soir.

--Nous pourrions bien avoir tout perdu ce matin, répondit le roi. Mais

d'abord, avant de causer affaires, où est-on ici?

--Dans une belle chambre, comme vous voyez.

--Je n'aime pas les chambres de couvent, celles qu'on destine aux

visiteurs surtout; elles ont toujours quelque cachette bourrée

d'espions, ou quelque soupirail qui conduit la voix en des endroits où

elle ne devrait point aller. Parlons bas.

Crillon se rapprocha.

--Sache, mon ami, dit Henri IV, que peut-être, à l'heure qu'il est,

tout ce que j'ai conclu hier avec Brissac est défait.

Crillon tressaillit.

--Quoi, dit-il, notre paix conclue, nos Espagnols battus sans combat,

le royaume de France, ce beau gâteau que nous devions dévorer d'une

bouchée.... Allons, allons, sire, n'y a-t-il pas dans cette funèbre

vision quelque nuage noir, de ceux qui vous montent au cerveau à

chaque rigueur de vos maîtresses.

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 16 / 23 段