--Non, il est grand, sec, mince, et lorsqu'il est perché sur ses

longues jambes, qui semblent vouloir couper sa robe comme deux bâtons,

le pauvre homme fait l'effet d'un héron mélancolique. Mais s'il est

simple, il est bien bon, et tout ce qu'il me dit a beau sortir d'un

fonds étranger, je l'écoute et m'en pénètre ... Et je l'aime, et je ne

veux pas qu'on se moque de lui ou qu'on lui souhaite du mal!

--Allons, répliqua Henri, comme toujours on vous obéira.

--Vous vous convertirez? sire, s'écria Gabrielle en frappant ses deux

charmantes mains rosées l'une contre l'autre avec une joie ardente.

--Pardon, pardon! je n'ai pas dit cela, ma Gabrielle; oh! non, je ne

l'ai pas dit. Il y aurait témérité à me le demander ... Croyez-vous

que jamais l'amour d'une femme puisse payer à un homme le sacrifice de

ses convictions et le repos de sa conscience?

Le roi avait malicieusement appuyé sur chaque mot de sa phrase, en

affectant un sérieux qui désespéra Gabrielle.

--Là! murmura-t-elle, voilà toute ma peine perdue ... il ne se

convertira jamais! Que je suis malheureuse! moi une fille de noblesse!

moi qui aime tant le roi! moi dont le père et le frère sont des

serviteurs zélés de Sa Majesté, moi qui ai perdu un autre frère sous

vos drapeaux, sire! n'avais-je pas droit d'espérer que mon maître

écouterait favorablement sa servante, et m'accepterait comme l'humble

instrument du salut de tout un peuple? Jeanne d'Arc, disait dom

Modeste par la bouche de frère Robert, a sauvé Charles VII des Anglais

à la pointe de son épée. Vous, ma fille, vous sauverez Henri IV de

l'Espagnol.

--Vous n'avez pas d'épée, chère belle.

Gabrielle rougit et baissa les yeux; belle au delà de tout ce que peut

rêver l'imagination des poëtes.

--J'espérais, murmura-t-elle, que mon roi ferait par amour pour moi,

ce que dix armées ne le forceraient point à faire ... ce que l'appât

d'une couronne, ce que toute la gloire de ce monde ne réussirait point

à lui arracher....

--Eh bien! s'écria le roi, transporté d'amour, je ne promets rien, oh

non ... je ne puis rien promettre sans de longues méditations; une

conversion, ma mie ... c'est si grave! Mais, croyez bien que le désir

de vous plaire et de calmer votre chagrin sera pour moi le plus actif

des aiguillons. Cependant, chère belle, pour me donner du courage,

qu'avez-vous fait? Je n'ai jamais trouvé en vous que défiance. Vous

venez de m'avouer que vos conseils vous enjoignaient de me désespérer

... Comment voulez-vous alors que la persuasion m'arrive?

--Non! non! s'écria Gabrielle prise au piège que le rusé Béarnais lui

tendait depuis le commencement de l'entretien, non, il ne s'agit pas

de désespoir, bien au contraire; espérez, sire, espérez; mais

convertissez-vous.

Le roi triomphant:

--Des gages, ma mie; votre farouche vertu m'a rendu soupçonneux, et

des gages sont indispensables.

--J'offre ma parole, sire.

Henri s'approcha de la jeune fille en la regardant tendrement.

--C'est quelque chose, dit-il, que la parole d'une demoiselle de votre

qualité, de votre probité; mais détaillons un peu, je vous prie. C'est

mon habitude quand je signe des traités d'alliance.

--Je n'en ai jamais signé, dit Gabrielle avec une naïveté

enchanteresse.

--Laissez-moi dicter, alors.

--Soit, mon roi.

--Divisons le traité en trois articles. C'est un nombre heureux.

Article premier....

--Article premier, s'écria Gabrielle, le roi se convertira!

--Non, ce n'est point l'usage de poser l'ultimatum en premier lieu.

Article premier ... Mais, ma chère, nous nous sommes bien trompés tous

deux. Il n'y a là-dedans et il ne peut y avoir qu'un seul article pour

éviter tout ambage et toute fraude.

-Oh! sire, faites le traité en prince, en gentilhomme, en honnête

homme!

--Je le veux ainsi, Gabrielle.

--Faites un traité qui ne m'engage point sans vous engager ... Car je

vous l'ai dit, une fille de ma race tient sa promesse, quand elle en

devrait mourir. Faites de même, vous, un si grand roi! un héros!

--Alors, dictez.

--Merci, j'accepte. Oui, sire, il n'y a qu'un seul article possible.

Le voici:

«Entre très-haut et très-puissant seigneur Henri, quatrième du nom,

roi de France et de Navarre, et Gabrielle d'Estrées, noble demoiselle,

fille d'un bon et loyal serviteur du roi, a été convenu et juré ce qui

suit:

Le jour où le roi aura fait solennellement et publiquement abjuration

de la religion prétendue réformée, pour entrer dans le giron de

l'Église catholique, apostolique et romaine....»

--Eh bien!... dit le roi enivré.

--Écrivez le reste, sire, balbutia Gabrielle en cachant son visage

dans ses mains.

Et aussitôt son tendre coeur, ce coeur généreux s'emplit de sanglots

qui débordèrent en larmes au travers de ses doigts de nacre.

Henri se précipita aux genoux de son idole.

--Vous inscrirez au traité, ajouta la jeune fille, que Gabrielle

voulait sauver la France.

--J'inscrirai dans mon coeur que vous êtes un ange de bonté, de grâce,

d'amour, et, si profondément je l'inscrirai, Gabrielle, qu'il faudra

m'arracher le coeur pour effacer votre souvenir.

Il se releva et serra la jeune fille sur sa poitrine, avec un remords

d'avoir trompé cette belle âme par le semblant d'une faiblesse

d'amour.

Gabrielle, radieuse, remercia le ciel d'avoir touché le coeur du roi,

et, dans sa candeur, elle remercia aussi le généreux prince qui lui

faisait un tel sacrifice. Ah! si elle eût pu savoir qu'une heure

avant, le même article du même traité avait conquis Paris à Henri IV!

Deux pareilles conquêtes: Gabrielle et Paris! Que de rois se fussent

damnés pour l'une ou pour l'autre!

Mais Henri se promit au fond de l'âme de racheter la supercherie par

tant de tendresse et de constance, que Gabrielle n'y perdît rien.

La main dans la main, tous deux avec un regard loyal scellèrent le

traité.

--Et vous n'en parlerez pas au révérend prieur, ni au père Robert, dit

le roi gaiement; nous verrons s'ils le devinent. Eux qui savent tout,

je les défie de savoir ce qui s'est passé dans le moulin.

--Quand toute l'Europe va retentir de cet acte immense, dit Gabrielle,

j'aurai donc le noble orgueil de me répéter, cachée dans un coin:

Henri a fait cela pour moi!

Le roi, embarrassé, cherchait une réponse, lorsque Gratienne entra

précipitamment.

--Voici maître Denis qui revient, dit-elle.

En effet, des pas lourds et cadencés retentissaient sur la planche du

moulin. Le roi se leva pour prendre un avis dans les yeux de

Gabrielle.

--Appelez-vous M. Guillaume, dit-elle vivement, vous m'apportez des

nouvelles de mon frère, le marquis de Coeuvres.

--Fort bien.

Denis entra.

Le digne garçon fut ébahi de trouver si bonne compagnie au moulin.

Gabrielle fit son petit conte de l'arrivée imprévue de M. Guillaume;

Gratienne, à son tour, conta la mésaventure de M. Guillaume, qui avait

mouillé ses habits en tombant du bateau, et au lieu de l'incrédulité à

laquelle toutes deux s'attendaient en présence de ces récits

extraordinaires:

--C'est aujourd'hui le jour des événements, dit la meunier. En

voilà-t-il de ces événements, bon Dieu!

--Quoi donc? demandèrent les trois complices de la comédie.

--Il n'est rien arrivé aux bons pères? dit Gabrielle.

--Rien du tout, mademoiselle, rien à eux; mais c'est à moi qu'il est

arrivé une chose ... voilà-t-il pas qu'en mon chemin je trouve un

homme assassiné!

Les jeunes filles poussèrent un cri d'effroi.

--Où cela? demanda le roi inquiet.

--À cent pas du sentier de Colombes, au bord de l'eau.

Henri pensa à l'Espagnol, mais Denis le tira bientôt d'erreur.

--Un beau jeune homme, un vrai saint Sébastien!... Est-il possible

qu'on ait tué une si belle créature, avec de si beaux cheveux blonds!

--Qu'en avez-vous fait? demanda le roi, ému de la sensibilité de

Gabrielle.

--Je l'ai porté au couvent avec les autres.

--Comment, avec quels autres?

--Avec ses deux camarades.

--Deux autres morts? s'écrièrent le roi et Gabrielle.

--Oh! non, vivants, puisqu'ils portaient le blessé avec moi. Il y en a

un petit et un gros.

--Le mort n'est donc plus que blessé, maintenant?

--Oui, mais fièrement! Figurez-vous que le petit est un garde du roi

Henri.

Le roi tressaillit.

--Qui vous a dit cela? s'écria-t-il.

--Lui-même. Et le gros est le colonel du petit.

Henri fit un mouvement si brusque qu'il faillit renverser la table.

--Le colonel des gardes!

--Sans doute, puisque une fois le garde l'a appelé mon colonel.

--Crillon!... Tu as vu Crillon? demanda le roi avec une anxiété qui

fit peur au meunier.

-Je ne dis pas que ce soit M. Crillon, balbutia-t-il.

--Un homme carré, bien pris.

--Oui.

--Le sourcil noir, la moustache grise, l'oeil ferme?

--L'oeil terrible: mais ce regard devenait bien triste quand il

tombait sur le pauvre blessé!

--Ce ne peut être Crillon, dit le roi.

--Et à présent je crois bien que ce serait lui, s'écria Denis, à voir

le respect de tout le monde au couvent, et l'empressement du frère

Robert, qui bouge si peu d'habitude. Tiens, j'aurais vu Crillon, le

grand Crillon! Ces dix pistoles me viendraient de Crillon!

--Voyons, voyons, expliquons-nous, dit le roi. Raconte par ordre et en

détail.

--Oui, raconte, dit Gabrielle.

Denis ouvrait sa large bouche avec la satisfaction d'un orateur

attendu, quand une voix sèche et vibrante, venant de la Chaussée,

traversa la rivière dans le silence de la nuit, et cria:

--Gabrielle! Gabrielle!

Chacun tressaillit.

--La voix de mon père, dit la jeune fille épouvantée.

--Sitôt revenu!... Il a des soupçons, pensa le roi.

--C'est M. d'Estrées, en effet, ajouta le meunier, en regardant au

petit volet du moulin.

--Je suis perdue!

--Silence! dit le roi.

--Gabrielle! appela encore la voix: envoyez le bateau, que j'aille

vous chercher.

La jeune fille perdit la tête. Gratienne et elle couraient

effarouchées dans le moulin comme deux oiseaux poursuivis.

Le roi, avec sang-froid, leur dit:

--Je vais passer dans l'île, ne craignez rien. D'ailleurs, si vous

allez rejoindre M. d'Estrées, il ne viendra pas ici.

--Mais Denis....

--Denis se taira, dit Gratienne.

Denis regardait ébahi, ahuri, sans comprendre.

--J'apporte à mademoiselle de mauvaises nouvelles du marquis de

Coeuvres, lui dit tout bas le roi, et il faut les cacher au pauvre

père.

--Encore un événement, c'est le jour! s'écria Denis. Pauvre M. de

Coeuvres!... Oh! oui, ne disons rien au père.

--Maintenant, passe vite Mlle d'Estrées pour que son père ne

s'impatiente pas.

--A l'instant, dit le meunier, qui se jeta dans le batelet où déjà

Gabrielle et Gratienne avaient sauté.

Tandis qu'il démarrait, le roi appuya son doigt sur ses lèvres, et

Gabrielle en réponse mit une main sur son coeur. Le bateau s'éloigna.

Henri, caché dans l'ombre, le suivit des yeux et de l'âme.

Comme le roi l'avait prévu, M. d'Estrées, aussitôt qu'il eut près de

lui sa fille, ne demanda pas de passer au moulin. Henri les entendit

échanger de ces questions et de ces réponses, au bout desquelles il y

a toujours victoire pour la femme qu'il n'est plus temps de

surprendre. Puis le groupa s'éloigna et entra dans la maison de la

Chaussée.

--Il serait trop tard pour aller au couvent des Génovéfains, pensa

Henri; je coucherai au moulin, et demain j'irai savoir pourquoi

Crillon escortait avec un garde ce jeune homme blessé; un jeune homme

blond ... Serait-ce le comte d'Auvergne, qui est roux? Cet honnête

Denis peut bien avoir confondu les nuances. Il faut absolument que je

sache à quoi m'en tenir. Je saurai surtout pourquoi mon Crillon a du

chagrin.

XVIII

LES GÉNOVÉFAINS DE BEZONS

Le soleil s'était levé radieux dans un ciel sans nuages. Une douce

lumière tombait sur les vieux murs du couvent de Bezons et pénétrait

les cours intérieures, les jardins et le coeur même de cette heureuse

retraite, habilement placée par son fondateur à l'abri du vent du

nord, derrière une colline boisée.

Bien qu'il fût déjà cinq heures, et qu'à ce moment, dans l'été, le

jour ait commencé depuis longtemps pour les gens qui travaillent, la

vie semblait encore endormie dans le couvent, et l'on voyait à peine

un ou deux frères servants passer des bâtiments aux vergers pour y

cueillir la provision du premier repas.

Cette communauté était bien calme et bien prospère. Limitée à douze

religieux par la volonté intelligente de son directeur, mais à douze

religieux assez riches, elle n'avait ni les éléments de désordre, ni

les causes de ruine qui réduisaient alors à la mendicité une partie

des ordres religieux de France. L'abondance et la paix régnaient chez

les génovéfains de Bezons. Il est impossible, même à des moines, de ne

pas vivre heureux sous un régime pareil.

Nos génovéfains n'étaient pas des lettrés comme les bénédictins ou les

chartreux, ils n'étaient point des pèlerins vagabonds comme les

cordeliers ou les capucins. Il s'agissait donc de les empêcher

d'engraisser comme des bernardins ou de prendre l'exercice violent des

jacobins et des carmes. Une discipline sage, humaine présidait à

chaque article du règlement, et les douze moines de l'abbaye de Bezons

n'avaient pas eu depuis deux ans une querelle entre eux ou une

punition du supérieur, lequel gouvernait despotiquement et sans appel,

pour le plus grand bien de la communauté.

Il n'avait pas transpiré au dehors que ces religieux s'occupassent de

politique, chose bien rare en un temps où dans chaque couvent il y

avait une arquebuse et une cuirasse suspendues à côté de chaque robe

de moine. Cependant le nombre de leurs visiteurs était grand. Ils

s'étaient fait d'illustres amitiés: plus d'une fois de grandes dames

avec leur cortège d'écuyers et de pages, des princes, même, étaient

venus chercher à Bezons les douceurs d'une hospitalité champêtre.

On vantait le laitage des génovéfains, dont les troupeaux et les

ânesses paissaient grassement les berges du fleuve et les clairières

du bois. On vantait les belles chambres du couvent, où toute la

commodité du luxe mondain se rencontrait unie à la simplicité

religieuse. La vue de ces chambres était superbe, l'air exquis, le

service affable et la chère aussi abondante que recherchée.

Or, il y avait de la part du public une certaine curiosité provoquée

par cette belle administration. Chacun savait que le prieur était

muet, qu'il était incapable de se mouvoir, et l'on admirait d'autant

plus le talent et la prudence de l'homme qui, privé des deux plus

importantes facultés du surveillant et du chef, se multipliait

néanmoins à ce point, qu'aucun détail n'échappait à sa perspicacité,

sans compter que jamais un ordre n'était en retard.

Nous verrons plus loin s'expliquer ces merveilles, et nous rabattrons

ce qu'il faudra de l'enthousiasme général. Qu'il suffise au lecteur,

pour le moment, de pénétrer avec nous dans ce couvent modèle, et d'y

respirer en entrant l'air pacifique, le silence et la fraîcheur que

d'un côté la colline, de l'autre la rivière envoyaient aux arbres et

aux hommes.

On arrivait au corps de logis principal par une grande cour plantée

d'ormes. A droite et à gauche de la principale entrée s'élevait un

pavillon de forme quadrangulaire, habités, l'un par le frère portier,

l'autre par le servant des écuries. Les communs, composés de vastes

greniers, d'écuries et d'étables, de pigeonniers et de crèches,

disparaissaient à gauche sous les marronniers et les chênes

séculaires.

Quant au bâtiment réservé à la communauté, il était vaste, peu élevé,

sobrement percé de fenêtres ouvertes sur toutes les faces, de sorte

que, pour les esprits rêveurs ou amis de la solitude, il y avait des

vues charmantes sur la colline verdoyante et déserte qui montait

doucement jusque par-dessus le couvent; et, pour les mondains, une vue

de la route, du village de Bezons, de la plaine riante, de la rivière,

ce grand chemin toujours amusant à voir.

Au rez-de-chaussée, une immense salle en bois de chêne, avec une

cheminée gigantesque. Le feu ne s'y éteignait jamais. C'était le

parloir et le salon, même pour les indifférents. On en eût fait la

cuisine, comme dans beaucoup de communautés religieuses; mais, par une

disposition des plus prudentes, les génovéfains avaient caché leur

cuisine à l'angle du bâtiment, par derrière, prétendant, non sans

raison, que la coutume n'est pas hospitalière d'étaler aux yeux et au

nez de ceux qu'on n'invite pas les séductions odoriférantes du dîner.

Il fallait aussi que dans les jours de carême ou de maigre, le parfum

d'un poulet ou d'une perdrix à la broche ne dénonçât point qu'il y

avait des malades dans la maison, ce qui eût fait tort à la réputation

de salubrité dont elle jouissait dans tous les environs.

Celte grande salle, parquetée et lambrissée de chêne, renfermait deux

ou trois beaux tableaux donnés au révérend prieur par diverses

personnes de qualité. De bons sièges la garnissaient, une lampe

immense descendait du plafond, et, par de grandes fenêtres à petites

vitres enchâssées dans le plomb, filtrait un jour moelleux, intercepté

au passage par d'amples tapisseries de Bruges.

Un escalier conduisait de là aux appartements du prieur. Un autre plus

vaste menait aux chambres des religieux, séparées absolument de tout

le reste. Et enfin le réfectoire s'étendait à droite, bien clos et

calfeutré pour l'hiver, bien frais et aéré pour l'été, grâce aux

dispositions de l'architecture. On trouvait là au complet cette

minutieuse prévoyance du directeur qui semblait avoir partout écrit:

netteté, clarté, abondance.

Il était, disons-nous, cinq heures du matin, et les premiers rayons du

soleil se reflétaient dans le couvent. Ils éclairèrent au premier

étage une belle chambre tendue de cuir espagnol gaufré et doré à la

manière de Cordoue, avec des images des saints martyrs et de héros

représentés en creux et en relief, les uns avec leurs auréoles d'or,

les autres avec leurs glaives également d'or, qui se détachaient sur

le fond de couleur fauve.

Un grand lit à baldaquin de velours usé, mais dont les tons écrasés de

rouge incarnat et de rosé pâle avec des reflets violacés eussent fait

la joie d'un peintre, s'adossait au milieu de la boiserie, abrité sous

deux immenses rideaux de ce même velours, ornement de richesse royale

à cette époque, et dont, malgré son état de délabrement, la présence

en une maison aussi modeste ne pouvait s'expliquer que par un présent

ou un souvenir.

Et de fait, c'étaient l'un et l'autre. Ce lit avait été donné au

révérend prieur par une de ses bonnes amies, Catherine-Marie de

Lorraine, duchesse de Montpensier, soeur des duc et cardinal de Guise,

tués à Blois par ordre de Henri III.

La duchesse qui, en différentes circonstances, avait eu recours à

l'obligeance et à la sagesse du prieur, lui avait, sur sa demande,

envoyé, lors de l'installation des génovéfains à Bezons, c'est-à-dire

deux ans avant le commencement de cette histoire, le lit dans lequel

son frère le cardinal avait passé sa dernière nuit avant l'assassinat;

et ce lit mémorable garnissait l'une des chambres d'honneur du prieuré

de Bezons.

C'est là que reposait, pâle et l'oeil éteint, un jeune homme dont le

regard cherchait avec une triste avidité le soleil et la vie.

Espérance, après quelques heures de sommeil, venait de se réveiller et

de se souvenir.

Son coeur battait faiblement, sa tête était vide et douloureuse. Une

âcre souffrance, pareille à la brûlure d'un fer rouge, dévorait sa

poitrine et sollicitait chaque fibre de son corps. Il eut soif et fit

une tentative pour chercher quelqu'un autour de lui et demander à

boire.

Mais il ne vit d'abord personne dans la chambre, ce ne fut qu'après

une minute d'efforts qu'il découvrit, sous un immense fauteuil, deux

jambes poudreuses allongées qu'on eût prises pour celles d'un cadavre,

sans certain ronflement pénible qui accusait la fatigue et le rêve

pesant d'un dormeur.

Ces jambes appartenaient au pauvre Pontis, qui ayant voulu veiller

lui-même le blessé, s'était, après deux heures de lutte contre le

sommeil, laissé vaincre par une lassitude au-dessus des forces

humaines, et peu à peu, glissant du fauteuil au bord, du bord dessous,

avait fini par s'étendre et disparaître complètement enseveli.

Espérance respecta le plus qu'il put ce repos de son gardien, mais la

soif desséchait son gosier, la douleur rongeait ses muscles; il poussa

un gémissement.

Pontis, que le canon n'eût point réveillé, n'avait garde d'entendre

cette plainte vaporeuse comme la voix d'un sylphe. Espérance voulut

crier, mais aussitôt un déchirement de sa poitrine l'avertit qu'il

fallait supporter la soif et se taire.

Tandis qu'il reposait sa tête avec découragement, la porte s'ouvrit

sans bruit, une grande ombre passa entre le soleil et le lit, glissa

plutôt qu'elle n'avança dans la chambre, et s'approcha du lit

d'Espérance en lui faisant signe de garder le silence. En même temps,

ce bienfaisant fantôme allongea le bras, et Espérance sentit tomber

sur ses lèvres sèches, entre ses dents contractées, le jus frais et

parfumé d'une orange délicieuse que les doigts du fantôme pressaient

au-dessus de sa bouche. Une sensation de bien-être inexprimable se

répandit dans tout son être; il but avec volupté, sans avoir eu besoin

de faire un mouvement, et revenu à la vie, essaya de voir son

bienfaiteur et de le remercier; mais déjà l'ombre avait tourné le dos

et regagnait la porte après un regard donné aux jambes de Pontis.

Espérance ne vit sous un capuchon qu'un bout de barbe grise, et sous

la robe du moine qu'une taille qui lui parut gigantesque, et lui fit

croire qu'il rêvait. Le fantôme, arrivé à la porte, se retourna pour

regarder le blessé, lui faire une nouvelle recommandation de silence

et d'immobilité; et cependant Espérance ne vit encore que deux doigts

perdus dans une grande manche, comme il n'avait vu qu'un bas de barbe

englouti sous un capuchon.

Tout à coup Pontis, qui faisait sans doute un mauvais rêve, bondit

sous son fauteuil, auquel, en se relevant, il se heurta la tête.

C'était un spectacle risible et dont Espérance eût bien ri s'il n'eût

été si douloureux de rire. Le brave garde, se dépêtrant du milieu des

franges du meuble, sortit comme un hérisson du terrier, avec les

signes les plus marqués de colère contre le fauteuil et contre

lui-même.

Il courut à son malade, dont il vit l'oeil ouvert et presque bon.

--Ah! pécore que je suis, dit-il, j'ai dormi! Comment vous

trouvez-vous? Parlez bas, tout bas!

--Mieux, dit Espérance.

--Est-ce bien vrai?

--Pontis, murmura Espérance, approchez-vous de moi, bien près, j'ai

beaucoup de choses à vous dire.

--Beaucoup, c'est trop, puisqu'on vous a défendu de parler.

--Je serai bref, ajouta le blessé d'une voix aérienne comme un

souffle. Répondez-moi seulement en brave soldat, en gentilhomme.

--Mais....

--Jurez d'être vrai.

--Enfin, de quoi s'agit-il?

--Hier, on a examiné ma blessure.

--Oui.

--Mourrai-je, ou ne mourrai-je pas?... Ah! vous hésitez. Soyez vrai!

--Eh bien! le frère qui vous a pansé a dit: S'il ne survient aucun

accident, il échappera.

Espérance attachait des regards pénétrants sur Pontis. Il comprit que

ce dernier n'avait pas menti.

--Il y a beaucoup d'espoir, s'écria le garde, et quatre-vingt-dix-neuf

chances contre une.

--C'est trop. Dans tous les cas, il y a une chance de mort, et pour

moi cela suffit. Quand on m'a porté ici, qui vous accompagnait?

--M. de Crillon, qui nous a rencontrés, et qui se désespérait, et qui

a failli me tuer.

--Où est-il? que fait-il?

--Il dort, comme moi tout à l'heure.

--Vous n'avez pas manqué à la recommandation que je vous fis là-bas

quand vous m'avez relevé et emporté?

--De ne rien dire de votre accident?

--Oui?

--Je n'en ai rien dit; mais M. de Crillon savait votre départ pour

Entragues, votre rencontre probable avec ce la Ramée; il m'a beaucoup

questionné. Je ne pouvais donc, sans danger pour le secret même, lui

faire croire que vous vous étiez blessé par hasard.

--Que lui avez-vous dit, alors?

--Que vous reveniez d'Ormesson, que la Ramée vous avait attendu au

coin d'un mur, et donné un coup de couteau.

--Bien, est-ce tout?

--Absolument tout, d'autant mieux que je sais très-peu de chose du

reste.

--Que savez-vous?

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 15 / 23 段