Certes, elle fut belle. Le peuple, qui la voyait tous les jours, a

gardé la mémoire de cette miraculeuse beauté comme il a gardé, en sa

loyale et reconnaissante estime, le souvenir de la bonté du roi Henri.

Mais peut-être la Gabrielle de la cour, la Gabrielle marquise, la

Gabrielle duchesse ne fut jamais sous les velours et les broderies,

sous l'or et les diamants, aussi belle que le roi la vit ce soir-là,

peinture idéale encadrée dans cette porte du moulin, ayant derrière

elle la splendide lumière de la lune et le paysage argenté; en face,

les deux lampes du meunier, qui envoyaient sur elle leurs feux

rougeâtres et doucement pénétrants.

Qui donc pourrait peindre cette taille de déesse aux fermes et

voluptueuses ondulations, que la draperie mal attachée de sa robe

accusait en larges plis? Et les bras d'ivoire encore humides dans

leurs fourreaux ouverts? Et ces torrents de cheveux blonds aux reflets

d'or qui rompaient leurs liens et roulaient à flots sur l'épaule, en

découvrant un cou veiné, transparent? Et ce visage, d'un incomparable

ovale, qu'éclairaient des yeux bleus fins, rieurs, tendres, dont la

prunelle, marquée d'un point noir, avait quelque chose de vaguement

étrange qui lançait le trouble et la flamme dans tous les coeurs?

Cette figure d'ailleurs était sereine et douce comme un beau jour;

elle éveillait l'idée du printemps, elle vivifiait, elle consolait; le

moindre sourire de sa bouche vermeille aux coins profonds eût rajeuni

le vieillard morose et rafraîchi le mourant sur sa couche. Jamais ange

égaré sur terre n'y porta un plus pur et plus céleste reflet de la

beauté d'en haut; jamais créature terrestre ne charma comme Gabrielle

le regard du souverain créateur, qui dut se rappeler en la voyant,

Ève, son plus charmant, son plus sublime ouvrage.

Belle, avons-nous dit! elle était bien plus, elle était bonne; le

sourire venait de son âme comme le parfum sort de la fleur: jamais

d'envie, jamais d'ambition, jamais de colère, jamais d'hypocrisie. Il

fallut des années d'orage et l'air empesté de la cour, il fallut la

haine et l'envie des autres, souffles venimeux, pour apprendre à cette

loyale figure l'usage du masque, seule défense contre tant de poisons

mortels.

Mais, à dix-sept ans, Gabrielle ne savait pas mentir. Elle tenait

Henri à ses genoux, le regardait avec des yeux de soeur, avec un

respect de sujette, et, lui abandonnant ses deux belles mains, croyait

sincèrement lui abandonner tout son coeur; ce coeur inestimable,

elle-même ne le connaissait point!

Lorsque le roi eut longtemps promené ces doigts veloutés sur sa

bouche, avec une discrète et respectueuse ardeur, signe infaillible

des passions vraies, Gabrielle ordonna à Gratienne de fermer la petite

porte, et, passant au bout de la salle, elle offrit un siège en bois à

son maître.

Il n'y en avait qu'un, et il revenait de droit au roi de France. Mais

Henri s'assit gaiement sur un septier d'orge, et le siège échut à

Gabrielle, qui prit bientôt son air sérieux.

--Encore une imprudence, sire, dit-elle d'une voix enchanteresse. Mon

père est absent, mais il pourrait revenir. Votre Majesté ne risque

rien, elle, de la part d'un de ses plus féaux sujets; mais, moi, je

serai grondée, menacée, j'aurai comme toujours à pleurer quand vous

serez parti.

--Pleurer! oh! ma chère belle, dit Henri, non, vous ne pleurerez

point. Mais, d'ailleurs, votre père ne reviendra pas. Je l'ai envoyé à

Mantes.

-C'est vous! sire, s'écria la jeune fille ... Oh! méchant roi!...

pauvre père!...

--Sans doute, c'est moi; puisque l'on ne peut vous voir quand il est

là.

Gabrielle, avec une expression plus triste:

--Ni en son absence, ni en sa présence, sire, dit-elle. Le temps est

venu de dire la vérité, quoiqu'il m'en coûte et beaucoup, mais il faut

enfin que je parle, écoutez-moi.

--Quelle vérité? s'écria le roi inquiet.

--Nous ne vous verrons plus....

--Oh!...

--Jamais ... Mon père me l'a ordonné ... Il m'a bien fait comprendre

ma situation vis-à-vis de mon roi; car ici vous êtes bien le roi, dans

nos coeurs et dans nos voeux!

--Ce n'est pas comme à Paris, dit Henri, essayant d'égayer Gabrielle,

qui se dérida, en effet.

--Allons, s'écria-t-elle, nous dirons cela plus tard. C'est inhumain

de la part d'une fidèle servante d'affliger ainsi son maître, et ce

serait cruel au maître d'empêcher sa servante de souper. Sire, le bain

nous a retardées, il est onze heures et nous mourons de faim.

--Et moi donc, ma belle.

--Oh! sire, je vais vous servir. Quelle joie! j'aurai donné un festin

au grand Henri! un beau festin, vous allez voir. Gratienne!

Gratienne apparut.

--Apporte les cerises et les groseilles.

--Peste, fit le toi avec une grimace, quelle chère-lie!

--Nous avons du gâteau, mon roi, un gâteau léger, croquant comme

Gratienne les sait faire.

--Du gâteau!... mais c'est complet.

--Et ... oh! mais c'est une friandise, il faut la pardonner, sire,

nous sommes gourmandes. Il y a une petite fiole de liqueur de noyau:

comme vous allez vous régaler!

Le roi sentit frémir son robuste appétit de chasseur et de guerrier.

Un frisson lui passa sur la peau à l'aspect des cerises purpurines

amoncelées sur une assiette, et surtout des groseilles au parfum

aigre, et dont les grappes rouges et blanches brillaient à la lumière

comme un fouillis de rubis et de topazes.

La table était mise. Henri offrit un morceau de gâteau à Gabrielle; il

en prit un lui-même en soupirant.

Elle le regarda et comprit:

--Sotte que je suis! dit-elle; le roi a faim, et je lui offre un repas

de fille!

--La plus belle fille du monde, ma Gabrielle, répondit Henri, ne peut

offrir que ce qu'elle a.

Gabrielle repoussa tristement le gâteau et les cerises.

--Il faut chercher, dit-elle. Gratienne!

--Mademoiselle?

--Mène-moi dans le bateau jusqu'à la maison. Là certainement on

trouvera des provisions.

--Non! non! s'écria Henri; j'aime mieux me rassasier de votre vue; je

soupe en vous admirant. Je mangerai vos mains mignonnes....

--Pauvre nourriture pour l'estomac, sire!

--J'y perds la faim!...

--Cherchons! cherchons! dit Gabrielle en repoussant doucement Henri,

qui après avoir mangé les mains entamait les bras.

Il s'arrêta pour ne point déplaire à sa maîtresse, et faute d'aliments

immatériels, se mit à songer aux aliments du corps.

--Il me semble, dit-il, que l'on parlait tout à l'heure des monstres

qui se prennent dans les vannes du moulin. N'y a-t-il pas quelque

nasse tendue ou quelque hameçon qui pende? Les meuniers n'en font

jamais d'autre.

--Je ne sais, dit Gabrielle.

--Je trouverai bien, moi. Plus d'une fois j'ai soupé à merveille dans

le moulin, en maigre ... Mais qu'importe.

Après quelques minutes d'une revue passée autour du bateau, le roi vit

une ficelle vagabonde qui s'éloignait ou se rapprochait du plat-bord

avec des tressaillements et des convulsions de bon augure. C'était en

effet une des lignes que maître Denis avait grand soin de tendre

chaque soir. Une belle anguille avait mordu et cherchait à rouler ses

spirales autour d'un pieu quelconque pour résister à la main qui

l'attirait hors de l'eau; mais le roi joignit l'adresse à la force, et

amena sa proie, sur laquelle Gratienne fondit joyeusement, tandis que

Gabrielle reculait avec un sentiment d'effroi.

--Eh bien! voici la chair, dit Henri, mais le feu, mais

l'assaisonnement?

--Un peu de lard, que voici, répliqua Gratienne, un oignon que voilà,

une croûte comme on les a chez un meunier, et un demi-verre du petit

vin de maître Denis, voici la cruche, et je demande un quart d'heure

pour servir Sa Majesté.

En disant ces mots, elle disparut à l'avant du bateau, où bientôt

s'éleva une flamme de copeaux et de charbons allumés sur un quartier

de meule usée.

--Un quart d'heure que j'emploierai bien, dit le roi, car je vais me

mettre aux pieds de ma Gabrielle, et lui dirai si souvent, si

tendrement mon amour, que j'amollirai son coeur farouche.

La jeune fille, avec un mouvement charmant de la tête:

--Oh! non, dit-elle, c'est impossible.

--Rayez ce mot, ma mie.

--Impossible, sire.

--Alors, vous n'aimez pas Henri?

--Beaucoup, au contraire. Mais s'il m'aimait comme il le dit,

serait-il près de moi en ce moment?

--Qu'est-ce à dire? demanda le roi étonné. Mais si je ne vous aimais

pas, il me semble au contraire que je ne serais pas ici.

--Aimer, signifie donc affliger?

--Quoi, ma présence vous afflige?

--Aimer signifie donc offenser?

--Je vous offense?

--Aimer signifie donc perdre et déshonorer?

--Gabrielle! Gabrielle!...

--Mon roi, vous m'affligez, vous m'offensez, vous me perdez, en effet,

par votre présence.

--Voilà bien de grands mots, chère belle.

--Plus graves encore sont les choses. .. Causons, et la main sur le

coeur.

--Sur le vôtre.

--Sire, soyons sérieux. Que voulez-vous de moi qui ne puis être votre

femme, puisque vous êtes marié?

--Si peu....

--Assez pour ne pas m'épouser, ce que d'ailleurs je ne vous

demanderais pas, ce que même je n'accepterais pas, bien que fille

noble, car vous êtes un puissant roi.

--Roi, oui; puissant, non.

--Croyez-vous donc que mon père souffrirait mon déshonneur.

--Ma mie....

--Le souffrirais-je moi-même? Voilà donc la raison pour laquelle votre

présence m'offense ... Mais je vous attriste avec ce mot si dur,

passons. J'ai dit que vous me perdiez.

--Je vous défie de me le prouver....

--Facilement. Mon père m'a juré, si je vous écoutais, ou si vous me

poursuiviez, de me jeter dans un couvent ou, ce qui pis est, de me

marier.

Le roi fit un mouvement.

--Il faudrait voir, s'écria-t-il.

--Un père n'a pas besoin de la permission du roi pour marier sa fille.

Mariée, je suis perdue et mourrai de chagrin.

Henri se mit à deux genoux, suppliant:

--Ne me dites pas de ces paroles sinistres, ma Gabrielle, vous perdue,

vous mourante!

--Par votre faute.

--Me croyez-vous donc si faible et si timide, que je ne puisse, malgré

un père, malgré le monde entier, sauver du désespoir la femme que

j'aime, et seriez-vous assez faible vous-même, assez cruelle,

cependant, pour vous abandonner à un autre quand vous m'avez repoussé,

moi, votre ami et votre roi? Ayez de la volonté pour moi, Gabrielle,

et j'aurai de la force pour nous deux! Ce n'est pas moi qui vous

perds, c'est vous-même! Aidez-vous, je vous aiderai! Quant à vous

reprendre, qu'on y vienne, lorsque je vous aurai prise! Vous le voyez

donc, Gabrielle, c'est de vous seule que vous dépendez. C'est à vous

seule qu'il faudra rapporter les malheurs que vous voyez dans

l'avenir. Si vous m'aimiez, vous auriez plus de courage.

--Oh! sire, je n'ai encore rien dit. M'offenser, me perdre, ce n'est

rien; mais vous m'affligez, voilà la crime.

--Et comment, bon Dieu! moi qui ne respire que par vous et pour vous.

--Cela est bien grave, et j'ai pour vous le dire une bouche d'enfant

bien frivole. Mais comme je prie Dieu tous les soirs pour vous, c'est

Dieu qui va me dicter les paroles. Vous me demandiez tout à l'heure de

sacrifier mon honneur et ma vie; je le dois peut-être à mon roi, mais

vous sacrifier mon âme et mon salut éternel, est-ce possible?

--Votre salut?

--Sans doute; une bonne catholique peut-elle accepter l'hérésie!

--Bon! êtes-vous docteur? s'écria le roi en riant.

--Ne riez pas, sire, c'est bien sérieux.

--Pas tant que cela, ma belle, et, entre nous, il n'est aucun besoin

de parler hérésie ou messe.

--Il le faut, cependant; car je ne composerai jamais avec l'enfer.

--Là, là ... Laissons également l'enfer....

--Où vous tomberiez seul, sire, non pas. Je vous porte de l'amitié, je

veux votre salut, et le veux d'autant plus opiniâtrement, qu'en vous

sauvant je sauve toute la France, compromise par votre hérésie.

--Bien, voilà que nous attaquons la politique. Ah! Gabrielle, par

grâce....

--Par grâce, sire, poursuivons ou rompons tout à fait.

La jeune fille prononça ces mots avec un accent de fermeté d'autant

plus étrange que ses yeux s'étaient remplis de larmes. Le roi

attendri, surpris en même temps, lui saisit la main.

--Vous vous égarez, dit-il, en des pensées qui jamais n'eussent dû

habiter votre charmante tête. Croyez-moi, laissez au roi sa

conscience, et ne vous en prenez qu'à la conscience de l'amant. Je

vous jure, Gabrielle, que votre salut et le mien ne sont pas en

danger....

--Ce n'est pas l'avis de tout le monde, sire.

--Ah! qui donc vous a donné son avis?

--Un bien saint homme....

--M. d'Estrées?

--Non, non. Mon père gémit comme tous les honnêtes gens, mais il

n'accuse pas Votre Majesté; tandis que....

-Tandis que le saint homme m'accuse ... Qui est-ce donc? votre

confesseur?

--Mon conseiller, un homme éminent.

--Vraiment?

--Une lumière de l'Église.

--Bah!

--Un des plus célèbres orateurs de ces derniers temps.

--Hélas! je les connais tous par les injures dont ils m'ont chargé.

Comment s'appelle celui-là, qu'est-il?

--C'est le prieur du couvent des Génovéfains de Bezons.

--Oui, celui à qui Denis porte un barbillon. Et il s'appelle?...

--Dom Modeste Gorenflot.

--Je ne le connais pas, dit Henri en cherchant; pourtant ce nom-là ne

m'est pas absolument étranger. C'est ce dom Modeste qui vous confesse

et qui vous a dit que vous vous perdiez en m'écoutant. N'est-ce pas?

--Lui-même.

--Alors, Gabrielle, interrompit le roi plus sérieux, c'est à vous

qu'il faut que je fasse un reproche. Vous avez été déloyale.

--Comment, sire? dit-elle effrayée.

--Vous m'aviez juré de ne point dire mon nom, de ne pas révéler ma

présence à qui que ce fût, et vous m'avez trahi, vous m'avez nommé à

des moines qui sont mes ennemis mortels.

--Sire! mon cher sire, je vous jure que je n'ai rien dit, que je n'ai

rien trahi, que je ne vous ai jamais nommé.

--Ce dom Modeste a donc des espions?

--Non, c'est un trop digne homme. Mais il est plein de finesse, et

rien ne lui échappe. D'ailleurs, il ne vous hait point.

--Oh! fit le roi avec un sourire d'incrédulité.

--Il vous hait si peu qu'il me donne sans cesse des conseils bien

différents de ceux que vous lui attribuez.

--Lesquels, ma chère?

--Aimez le roi, dit-il, aimez-le, car il est bon, il est né pour le

bonheur de la France.

--Vraiment?... Voilà un bon moine.

--Mais, ajoute-il, au lieu de ce bonheur, c'est du malheur qu'il vous

apportera s'il persévère dans l'hérésie.

--Là! dit le roi, voilà le mauvais moine.

--Oh! sire, quelle parole païenne. On est mauvais parce qu'on veut

votre salut? je suis donc mauvaise, moi?

--Vous, Gabrielle, vous êtes un ange.

--Voilà le souper du roi! s'écria Gratienne en apportant triomphante

un plat de terre fumant sur lequel grésillait avec bruit dans un

gratin odoriférant l'anguille couchée sur des croûtes appétissantes.

--J'ai bien faim! se dit le roi; mais le souper ne me fera pas oublier

ce moine singulier qui conseilla ainsi Gabrielle.

XVII

COMMENT DANS LE MOULIN, HENRI TIRA DEUX MOUTURES DU MÊME SAC

Henri n'avait pas été gâté par les moines: ces bons pères se

montraient coriaces à l'égard des rois. Dans un temps de troubles et

d'anarchie, l'écume qui monte à la surface se compose de toutes les

corruptions du corps social malade en toutes ses parties. L'Église, il

faut le dire, était malade alors comme l'armée, comme la magistrature,

comme la bourgeoisie et le peuple. Derrière les prélats éminents qui

traitaient avec une noble sollicitude les graves questions politiques

si fatalement soudées aux questions religieuses, derrière ces

illustres chefs, disons-nous, venait une cohue cynique, turbulente,

bassement ambitieuse, qui vivait de rapines, de querelles et de

turpitudes, comme à la suite des armées vivent les traînards et les

goujats, vils rebuts des nations les plus belliqueuses. Il y avait

alors en France force moines sordides, effrontés voleurs, qui

travestissaient la sainte religion avec aussi peu de scrupule, avec

autant de stupidité qu'il y a aujourd'hui de dévouement et de science,

même dans l'arrière-ban de l'Église. Les processions de la Ligue et

l'assassinat prêché publiquement, telles étaient les oeuvres de ces

prétendus religieux; et, sans compter le moine Jacques Clément, Henri

en avait bien vu défiler, de ces bandits abrités sous le froc!

Aussi, tout en faisant honneur au mets friand de Gratienne, Henri

voulut-il continuer la conversation sur ce moine bienfaisant, dont les

conseils l'intriguaient fort, précisément à cause de leur

bienveillance.

--Chère belle, dit-il, je ne sais si votre génovéfain mangera ce soir

un plus délicat poisson, mieux accommodé, mais en tous cas, s'il a un

cuisinier meilleur, il n'a pas meilleure compagnie. J'en excepte les

jours où vous vous confessez à lui.

--Je ne me confesse pas à lui, dit Gabrielle.

--Pardon; mais vous m'avez dit, il me semble....

--Que dom Modeste était mon conseiller, oui, mais non mon confesseur.

--Voilà une distinction ... dit le roi.

--Importante, car le prieur ne peut plus confesser, et bien des

fidèles s'en plaignent.

Henri l'interrompant:

--Je ne comprends plus du tout, ajouta-t-il. Pourquoi ce révérend,

cette lumière de l'Église, ne peut-il pas diriger les consciences?

--Parce qu'il est affligé d'une paralysie sur la langue, et que par

conséquent il ne saurait parler.

--Vous m'avez dit tout à l'heure qu'il vous _avait dit_....

--Il m'a fait dire.

--Par qui?

--Par le frère parleur.

Henri fit un nouveau mouvement de surprise.

--Qu'est-ce encore que cela? dit-il; un frère parleur! quelle fonction

cela représente-t-il?

--La fonction d'un frère qui parle. Le prieur, à cause de sa

paralysie, ne peut s'exprimer.

--Bien, c'est convenu.

--Mais il pense, mais il sait, mais il juge, et il faut bien que ses

idées, ses opinions et ses avis soient traduits.... Traduire est la

fonction du frère parleur.

--Voilà qui est particulier, s'écria le roi en repoussant son

assiette, tant était vif l'intérêt que ce singulier frère parleur

excitait en lui. Soyez assez bonne pour m'expliquer un peu le

mécanisme de la conversation entre ce frère prieur, le frère parleur

et la personne qui vient consulter.

--Rien de plus simple, sire.

--C'est qu'alors je suis stupide et enivré par vos beaux yeux. Je ne

comprends vraiment pas.

--Supposez, dit Gabrielle, que je vais au couvent pour obtenir un avis

du révérend prieur. Sachez d'abord, et sachez-le bien, que c'est un

homme supérieur.

--Oui, une lumière ... très-bien.

--Oh! ce fut, à ce qu'on dit, un orateur immense, un de ces rares

génies qui gouvernent par la parole, un peu ligueur autrefois, du

temps d'Henri III, mais bien amendé aujourd'hui.

--Depuis qu'il est muet.

--Depuis qu'il s'est courbé sous la main sévère de Dieu. Dieu lui a

envoyé deux terribles épreuves.

--Quelle est la seconde?

--Une obésité formidable, une vraie maladie, une affliction ...

quelque chose qui rendrait ridicule tout autre que ce saint homme,

sans le respect que lui concilient et sa patience et son illustre

réputation.

--Comment, il est si gras que cela! dit Henri IV qui faisait tous ses

efforts pour garder son sérieux.

--Je ne pense pas, ajouta Gabrielle d'un ton pénétré, que le digne

prieur puisse passer par cette porte du moulin.

--Où passent les ânes avec deux sacs!... Peste! quelle affliction!

s'écria Henri. Et vous dites qu'il la supporte?

--Héroïquement. Jamais on ne l'entend se plaindre.

--Songez qu'il est muet. Ce qui, soit dit sans vous déplaire, diminue

un peu ses mérites.

--Oh! s'il se plaignait, on le saurait par le frère parleur.

--C'est juste, nous y voilà revenus. Eh bien, par grâce, continuez.

Vous en étiez à expliquer comment le révérend communique sa pensée à

l'interprète.

--Avec des signes de la main et des doigts. C'est un langage convenu

entre eux. Souvent même un regard suffit. Le prieur a l'oeil encore

vif. Quant au frère Robert, c'est le nom du cher frère parleur, son

oeil est prompt comme celui d'un moineau franc. L'éclair est moins

rapide que cet échange entre le prieur et l'interprète, des idées les

plus délicates, les plus compliquées.

--Vraiment?

--C'est à surprendre, c'est à renverser d'admiration ceux qui n'y sont

pas habitués.

--Vous avez l'habitude, vous, n'est-ce pas?

--Sans doute, à force d'avoir consulté.

--Mais pour commencer à bien consulter, il vous a fallu un

apprentissage. Comment ce désir de consultation vous est-il venu?

--C'est mon père qui le premier m'y a conduite, pour que j'eusse de

bons conseils. Toute jeune fille un peu recherchée en a besoin. Or, la

réputation du révérend l'avait précédé à Bezons. Il paraîtrait que

primitivement il résidait en Bourgogne, dans un prieuré que le feu roi

lui avait donné. C'est là que son accident s'est déclaré.

--La paralysie ou la graisse?

--La paralysie; mais, par grâce, sire, ne riez pas du pauvre prieur.

Ses conseils vous seraient utiles à vous-même, je vous en réponds,

malgré tous vos conseils royaux, de guerre et de finances, malgré

l'assistance de MM. Rosny, Mornay, Chiverny et autres sages!

--Si le prieur me conseille de vous aimer comme il vous l'a conseillé

pour moi, j'accepte. Mais, j'ai bien peur qu'il ne prétende me

conseiller autre chose.

--Oh! d'abord, répliqua Gabrielle, il vous imposerait l'obéissance à

ses prescriptions.

--Qui sont?

--D'abjurer l'erreur, de reconnaître la perfection de l'Église

catholique romaine, et de rassurer tous vos sujets par ce retour

sincère aux bonnes doctrines.

Un fugitif sourire passa sur les lèvres du roi, qui se dit que la

besogne était faite.

--Dom Modeste n'est-il pas bien hardi de confier ainsi ses théories

politiques à ce frère bavard; non, frère parleur.

--Oh! leur confiance réciproque est fondée sur des bases solides.

--Soit; mais vous, pour conter ainsi toutes vos petites affaires au

confident de dom Modeste, n'êtes-vous pas bien imprudente? Votre père

peut apprendre tout ce que nous lui cachons; le frère parleur peut

parler à M. d'Estrées.

--Nullement, puisque c'est lui qui me transmet l'ordre de vous aimer

et de vous pousser vers la véritable Église. Il n'a garde d'aller

avertir mon père; et je suis sûre de sa discrétion, malgré toute

l'amitié qui existe entre mon père et les génovéfains. Si mon père

apprenait que l'on veut faire de moi l'instrument de votre salut, je

n'aurais plus qu'à préparer l'instrument de mon martyre.

Le roi, souriant encore dans sa large barbe qu'il caressait:

--Je donnerais beaucoup, dit-il, pour entendre le révérend père muet

et le digne frère parleur vous donner leurs conseils, et j'ajouterais

encore quelque chose par-dessus le marché pour voir comment vous

écoutez. Profitez-vous au moins?

--Trop!...

--Vous ne supposez pas un seul instant que vous soyez la dupe de ces

moines?

--On voit bien, dit Gabrielle en haussant légèrement les épaules, que

vous ne connaissez ni le prieur, ni le frère Robert. Me duper? Et que

leur importe? Quel serait leur bénéfice?

--Ne fût-ce que pour être au courant de ce que je fais. Un joli petit

espion comme vous, c'est précieux, et Philippe II ou M. de Mayenne

vous payerait cher le rapport que vous donnez pour rien aux

génovéfains sur les faits et gestes du roi Henri IV.

--Encore une fois, je vous dis que je ne rapporte rien, dit Gabrielle

piquée; je vous dis que vous ne faites point un pas, point un geste,

que le père et le frère n'en soient instruits. Ce doit être le ciel

qui avertit dom Modeste et qui l'inspire. Vous vous souvenez du

mystère que vous mîtes à vos premières visites chez mon père. Il

s'agissait, lui disiez-vous, des secrets de l'État. Certes, M.

d'Estrées se fût fait hacher plutôt que de vous trahir. Cependant vos

visites le gênaient fort! Eh bien! qui m'a averti de vos intentions

sur moi, alors que moi-même je ne m'en doutais pas encore? dom

Modeste. Qui m'a prévenue que vous m'alliez fixer un rendez-vous? dom

Modeste. Qui m'a dicté la conduite que je devais tenir en ces

rendez-vous? dom Modeste, toujours lui, interprété par le frère

Robert.

--Ah! s'écria le roi, on vous dictait votre conduite?

--Certainement.

--Votre sévérité, vos résistances, tout cela était prescrit par

avance, comme l'ordre et la marche d'une cérémonie?

--Oui, sire, et c'était bien prudent. J'ai si peu d'expérience que,

par faiblesse, j'eusse perdu, peut-être, vous, la France et moi.

--Eh bien! mais ce sont mes ennemis furieux, que ces moines; de quoi

se mêlent-ils?

--De votre salut et du salut de l'État.

--Et vous persistez à les écouter, malgré mes tendres supplications?

--Obstinément; je vous sauverai malgré vous.

--Vous ne vous adoucirez point?

--Je n'aimerai jamais qu'un prince catholique.

--Tout cela pour obéir à un moine stupide.

--Dom Modeste stupide! Frère Robert stupide! Il n'a point le vol de

l'aigle, comme son prieur; mais pour traduire la pensée....

--Une plume d'oie suffit, n'est-ce pas? Allons, ce frère Robert sera

quelque cafard, quelque cheval de carrosse, court et lourd.

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 14 / 23 段