d'Espérance, que Pontis avait déposé sur le talus de la berge, la tête
un peu soutenue par l'herbe humide de la rosée.
Le pauvre enfant fermait les yeux; une mortelle pâleur couvrait son
visage, ses belles mains incolores et glacées retombaient avec cette
grâce touchante que l'oiseau seul, de toutes les créatures terrestres
conserve jusque dans le sein de la mort.
Sous son pourpoint ouvert, on voyait, entassés à la hâte, le mouchoir
et les lambeaux de la chemise d'Espérance, que Pontis avait serrés sur
la plaie avec sa ceinture.
Crillon, à la vue de ce linge teint de sang, de cette immobilité du
corps, à la vue du désespoir de Pontis, commença lui-même à perdre
l'esprit, et s'agenouilla près du blessé en donnant toutes les marques
d'un profond découragement.
Tout à coup il se releva en s'écriant:
--Malheureux! tu me l'as laissé tuer!
--Eh! monsieur, c'était fait quand je suis arrivé. Cependant j'avais
été bien vite. Mais il ne s'agit pas de m'accuser, monsieur; il n'est
pas mort. J'ai bonne idée, malgré tout, et si nous ne le laissons pas
sans secours, si nous lui trouvons un bon médecin, il en sortira sain
et sauf. Or, ce n'est pas sur le chemin que nous rencontrerons ce
médecin et ces secours.
--Je ne connais point ce pays, dit Crillon avec un froncement de
sourcils dont Pontis se fût fort effrayé en un autre moment.
--La première maison venue, dit Pontis.
--Il n'y a pas de maisons avant Bezons ou Argenteuil, et cette
blessure par laquelle tant de sang a coulé, et cette secousse du
voyage ... car je ne te comprends pas, maudit, d'avoir amené si loin
ce pauvre enfant!
--J'eusse mieux aimé le mettre en sûreté plus tôt, mais quand on est
poursuivi....
--Tu as peur quand on te poursuit! s'écria le chevalier, heureux de
laisser s'exhaler sa colère par un légitime prétexte, tu as peur,
bélître!
--Quand j'ai un blessé dans les bras, quand je mène avec les genoux un
cheval éreinté, quand au détour d'un bois j'entends siffler les balles
à mon oreille, quand le cheval chancelle atteint d'une de ces balles,
quand j'entends courir après nous l'assassin enragé qui recharge son
arme, quand je me dis qu'une fois le cheval en bas, et moi tué raide,
on viendra peut-être achever mon blessé que M. de Crillon m'a
recommandé, alors, monsieur, c'est vrai, j'éperonne le cheval, tout
mourant qu'il est, j'étreins plus fortement encore mon blessé sur ma
poitrine, je me recommande à tous les saints du paradis, je vole sur
la route, sans savoir où je vais, jusqu'à ce que le cheval tombe; et
j'ai peur! oui monsieur, j'ai peur, très-peur!
En disant ces mots Pontis montrait à Crillon un trou saignant à la
croupe du pauvre Coriolan, qui se roulait douloureusement sur les
cailloux comme pour arracher la balle des chairs qu'elle déchirait de
sa morsure de feu.
--S'il en est ainsi, dit Crillon, tu as raison. Mais ce la Ramée, on
ne le tuera donc pas!
--Oh! que si fait, monsieur! patience. Mais emportons d'abord M.
Espérance quelque part.
--Voila un homme qui vient sur le chemin là-bas.
--Avec quelque chose au bras. J'y cours! Il nous indiquera une maison
dans le voisinage. '
Et Pontis de courir au-devant de cet homme aussi courageusement que
s'il n'eût fait depuis deux heures l'ouvrage de dix hommes
infatigables.
L'homme portait un panier à son bras, et dans ce panier un monstrueux
poisson dont la tête et la queue dépassaient les deux couvercles; ce
poisson s'agitait encore dans les dernières convulsions de l'agonie.
A l'aspect de Pontis, effrayant avec ses habits poudreux, et teints de
sang, cet homme poussa un cri de terreur et tendit le panier au garde,
en disant d'une voix étranglée:
--Prenez mon barbillon et ne me tuez pas. Je suis Denis le meunier de
la Chaussée, et je porte ce poisson de la part de Mlle Gabrielle
d'Estrées, au prieur des génovéfains, à cent pas d'ici ... Ne me tuez
pas!
--A cent pas d'ici, s'écria Pontis, il y a un couvent à cent pas
d'ici, est-ce bien vrai?
--A gauche de la rivière, derrière le bois que vous voyez sur cette
petite colline, répondit le meunier, dont les dents claquaient.
--Brave homme! va, dit Pontis, n'aie pas peur, tu nous sauves la vie.
Viens! viens!
Crillon avait tout entendu, il s'écria de son côté:
--Viens, viens, et tu auras dix pistoles, si tu nous aides à enlever
ce pauvre homme assassiné.
Le meunier ne se fût pas laissé prendre à cette amorce, mais Pontis le
poussait à deux mains par derrière; il arriva jusqu'auprès du corps
étendu, se signa d'effroi, mais il fut un peu rassuré en voyant que
les prétendus assassins, au lieu de jeter un cadavre dans la rivière,
voulaient conduire un blessé au couvent des Génovéfains. Alors il
accepta les pistoles de Crillon, passa son panier en sautoir sur son
épaule et souleva la moitié du triste fardeau. Pontis portait l'autre
moitié. Crillon tirait par la bride Coriolan, qui se traînait à peine
et hennissait de souffrance à chaque pas.
Ils aperçurent au détour de la route, derrière le monticule boisé, les
bâtiments trapus et grisâtres du couvent tant désiré. Crillon se
pendit à la cloche. Bientôt une lumière parut au treillis de fer du
guichet, et après le protocole d'usage en ce temps de violences et de
défiances mutuelles, la porte s'ouvrit à la voix du meunier Denis, et
le lamentable cortège disparut dans la sombre profondeur du couvent.
XV
Cependant le roi marchait gaiement, dans son ignorance de tous ces
malheurs. Il marchait dispos, rafraîchi par son succès, souriant à
l'espoir d'une capitulation de sa belle maîtresse.
On appelait maîtresse, en ce temps heureux, la femme qu'aimait un
homme; maîtresse alors même qu'elle était aimée et n'aimait pas.
Aujourd'hui les hommes ont bien pris leur revanche, et comme ce sont
eux qui règnent et gouvernent, ils n'ont plus laissé le titre de
maîtresse qu'à la femme dont ils sont aimés.
Henri songeait donc à sa maîtresse Gabrielle, la pure et libre fille,
que six mois d'assiduités royales n'avaient pas conquise, et qui
régnait despotiquement sur le plus grand coeur de tout le royaume de
France. Il avait, sous prétexte d'affaires graves, envoyé à Médan M.
d'Estrées, père de la jeune fille, père rébarbatif, nous le savons, et
sans avoir prévenu Gabrielle, de crainte qu'elle ne s'alarmât et ne
refusât aussi sa porte. Il voulait la surprendre chez elle, bien
assuré qu'elle n'aurait pas la cruauté de renvoyer spontanément un
amoureux qui s'appelait le roi, n'était pas absolument haï, et ne
demandait d'ailleurs qu'une heure de douce causerie, bon visage et
peut-être une part du souper quotidien.
Henri voulait, il l'espérait du moins, une franche explication avec
Gabrielle. Le temps était propice. Un ciel tiède, demi-voilé, semé
d'étoiles et de vapeurs ouatées, une de ces nuits qui fondent la
rigueur des âmes les plus fermes, une de ces brises qui font éclore en
réalités fleuries tous les rêves de l'esprit et des sens.
--Il faudrait savoir, pensait le roi, le vrai motif de cette longue
résistance. D'ordinaire les rois sont plus également bien traités par
l'amour que par la guerre. La fortune capricieuse a plus de vol sur un
champ de bataille, elle échappe parfois; mais dans l'étroite enceinte
du boudoir de l'amante, la fortune perd l'usage de ses ailes; elle est
bientôt prise et vaincue.
Comment depuis six mois de ruses, de mystères, Gabrielle avait-elle pu
résister? Malgré la surveillance du père, Henri, recommandé par ses
exploits et son grand nom à cette belle fille d'un esprit ardent et
chevaleresque, d'un royalisme éprouvé, Henri, reçu chez M. d'Estrées,
avec respect sinon avec confiance, avait mis à profit chaque entrevue
pour faire connaître à Gabrielle ses sentiments de plus en plus
brûlants pour une si belle idole.
Et comme l'amour ne trouve pas son compte à des entretiens par tiers;
comme M. d'Estrées, à qui la réputation du roi était fort connue, se
jetait habilement, soit dans la conversation entre deux galanteries,
soit dans la promenade entre deux oeillades ou deux serrements de
mains, soit enfin dans les vestibules entre la main du messager
porteur de lettres et la main de Gabrielle, que ces lettres
passionnées attendrissaient malgré elle, Henri, peu avancé, avait eu
recours à des visites moins officielles, et quelquefois déjà, flattée
de la recherche d'un héros qu'elle admirait jusqu'à l'enthousiasme,
Gabrielle avait accordé la faveur d'un chaste entretien sur la
terrasse au fond du jardin. Là, en compagnie de Gratienne, jeune fille
dévouée à sa maîtresse, Henri et son inhumaine Gabrielle avaient
longuement débattu et rebattu l'éternelle syntaxe des amours, au
premier chapitre, au plus doux, au plus beau. Et le roi, vieilli par
tant de soins et d'ennuis, menacé par tant de périls mortels dans sa
gloire et dans sa vie, se reprenait avec une recrudescence de jeunesse
aux poétiques joies, aux innocentes douceurs de la passion naissante;
il aimait, il adorait, il idolâtrait: fou de joie et d'orgueil quand,
au départ, un petit doigt effilé, blanc et rose s'était appuyé sur ses
lèvres, et alors il oubliait cet autre Henri, sombre amoureux de la
couronne de France, qui poursuivait à travers le feu et le sang ce
fantôme radieux, son fugitif amour.
Il faut dire que le ciel avait réuni tous ses dons sur le front
charmant de Gabrielle. Jamais rien de si suavement pur, de si
voluptueusement chaste ne s'était offert aux regards du roi; et il
mesurait sa patience de conquérant à l'inestimable valeur de la
conquête.
Toutefois, comme chaque bataille finit par avoir un résultat, succès
ou revers, Henri, ainsi qu'il venait de le dire à Crillon, attendait
l'événement de sa longue entreprise amoureuse, et il se sentait en
veine de bonheur. Il lui semblait que le ciel et la terre ne s'étaient
parés de tant de charmes, embaumés de tant de parfums, que pour lui
faire une fête complète, bien due aux coeurs passionnés qui n'accusent
jamais Dieu dans leurs revers, et le glorifient au jour du succès dans
le plus humble détail de l'universelle nature.
Henri arriva au hameau de la Chaussée vers dix heures et demie. Ça et
là un chien aboyait sous une porte. Toute lumière était éteinte dans
les huit à dix chaumières pittoresquement jetées sur le revers du
coteau avec de petits chemins abominables et charmants qui
aboutissaient à la rivière.
La maison de M. d'Estrées s'élevait à mi-côte avec une aile en retour
sur la Chaussée. De grands arbres entouraient cette maison. On voyait
aux rayons de la lune monter doucement une vaste prairie en pente qui,
pareille à un lac nacré parsemé d'îlots, allait rejoindre une terrasse
bordée de roches crayeuses sur lesquelles un bois touffu versait sa
fraîcheur et son ombre.
Enfin, sur le bord de la Chaussée, une grange immense, au toit aigu,
construite avec l'imposante solidité d'une forteresse, fermait, de son
rempart, le verger, la basse-cour et les communs du château d'Estrées.
La grande masse noire de cet édifice, qui avait vu plus d'un siège et
supporté bravement plus d'un incendie, se profilait étrangement sur le
ciel, et, dans la perspective, coupait, avec le vaste parallélogramme
de son toit, cette pale et souriante prairie en pente dont nous
parlions tout à l'heure.
Des rares fenêtres de la grange, on découvrait toute la rivière, et
son autre bras par delà l'île située en face, et tout au loin la
plaine fertile des Gabillons, et le Vésinet, et Saint-Germain, un
tableau incomparable!
Henri savait, aux jours des rendez-vous illicites, s'approcher de
certaine fenêtre du corps de logis en retour sur la Chaussée. C'était
la chambre de Gratienne. Il jetait dans la vitre de gros verre sombre
un petit caillou qui claquait. La fenêtre s'ouvrait, une main blanche
faisait un signe, et le roi, obéissant à ce signe toujours compris,
allait, selon la direction du petit doigt, attendre Gabrielle, soit au
bord de l'eau qui courait à dix pas de la maison même, soit à cette
terrasse, près des roches, à laquelle il arrivait dans les vignes,
moyennant une ou deux rudes escalades.
Le soir dont nous parlons, il fit son manège accoutumé avec plus de
confiance encore qu'à l'ordinaire. M. d'Estrées était absent,
Gabrielle probablement couchée, puisque la lumière était éteinte dans
la chambre de Gratienne. Mais par une si belle soirée, c'était plaisir
de ne pas dormir. Henri avait fait sa provision de projectiles à tous
les arbres de la route. Il se mit donc à jeter des petites pommes
vertes dans la vitre avec un grand désir de réussir promptement, parce
que la lune donnait en plein sur la Chaussée et inondait d'une
dangereuse lumière le cheval et le cavalier.
La vitre sonna, mais la fenêtre ne s'ouvrit point. Henri recommença.
Pas de réponse. Il attendit sans succès. Dans la crainte d'attirer
l'attention, il se promena de long en large sous le mur de la grange,
espérant que Gratienne pourrait ou se réveiller ou revenir de chez sa
maîtresse, qui peut-être la retenait pour son coucher.
Il revint donc à la vitre et recommença le bombardement.
Alors, un bruit singulier répondit à ses attaques, non pas du côté de
la maison qui demeurait sourde et muette, mais du côté de la rivière,
dont la moitié resplendissait de lumière, tandis que l'autre était
couverte par l'ombre gigantesque des arbres séculaires entassés
pêle-mêle sur le bord de l'île de Bougival.
Il sembla au roi qu'un rire de lutin, plusieurs rires même,
accueillaient chacune de ses tentatives infructueuses, et ces
ironiques lutins s'ébattaient sans doute dans la rivière tiède, car au
bruit des rires se mêlaient des chuchotements, les frémissements de
l'onde et ce cliquetis des gouttes qui jaillissent, et le clapotement
des mains qui battent l'élément humide, et ces souffles joyeux qui
décèlent le nageur triomphant.
Henri était-il aperçu de quelque baigneur, se moquait-on de sa
contenance embarrassée?
Personne dans le hameau ne veillait à cette heure; personne,
d'ailleurs, n'eût osé rire d'un voyageur qui s'adressait à la maison
du seigneur d'Estrées.
En écoutant mieux, le roi crut reconnaître que les voix des lutins
étaient des voix de femmes rieuses, des voix connues; il distingua
même, malgré la distance, son nom prononcé par des lèvres chéries, son
nom qui glissait harmonieusement jusqu'à lui, porté sur les surfaces
élastiques de l'eau.
Les éclats de rire se rapprochaient; bientôt, de la raie sombre tracée
par la ligne des arbres, sortirent en pleine lumière deux têtes qui
s'aventuraient jusqu'au milieu du fleuve. Et alors, plus de doute,
Henri reconnut Gabrielle et Gratienne, qui se jouaient comme deux
ondines dans le tiède cristal de la plus belle eau du monde, Gabrielle
et Gratienne, qui, riant de leur éloignement et fières de l'obstacle
infranchissable, provoquaient par leur gaieté mutine le malheureux
voyageur attaché au rivage.
Mais Henri provoqué ne connaissait pas de barrières. Cent canons ne
l'eussent pas retenu. Il poussa son cheval dans le fleuve et se mit,
en riant lui-même, à fendre les flots du côté des naïades imprudentes
qui l'y avaient appelé.
Les rires alors se changèrent en petits cris d'effroi, en
supplications touchantes. Le cheval nageait avec délices, il s'ouvrait
fièrement le chemin. Henri s'avançait, les bras étendus, vers la
nageuse épouvantée, dont les grands cheveux blonds, roulés en tresses
plus épaisses qu'un turban, s'imprégnaient tour à tour et
reparaissaient plus brillants, comme si Gabrielle se fût plongée dans
un bain d'argent liquide. On voyait parfois son bras blanc, d'où
ruisselaient les perles, et la fine draperie qui couvrait ses épaules
comme la tunique d'Amphitrite, et l'extrémité d'un petit pied, qui,
dans sa précipitation, effleurait la surface du fleuve.
Henri envoyait de tendres baisers et avançait toujours.
--Par pitié! sire, par pitié! retournez, dit Gabrielle d'une voix
suppliante, et elle montra au roi un visage empreint d'un éloquent
désespoir.
--Ma belle, vous m'avez appelé, dit Henri.
--Respectez une femme, sire! Pardon ... pitié ... Si vous faites un
pas de plus, je me laisse glisser au fond!
--Oh! pitié pour moi-même, mon cher amour, dit Henri épouvanté, qui
retourna aussitôt son cheval ... nagez tranquillement, ma vie; plus
d'effroi, plus de menaces. Oh! mais pour vous prouver mon respect,
c'est moi plutôt qui m'abîmerais sous ces flots; voyez, je détourne la
tête. Où voulez-vous que j'aille, faut-il vous dire adieu?
--Voilà déjà que vous avez traversé les deux tiers de l'eau, dit
Gabrielle, rassurée et calmée par cette docilité du prince; continuez,
s'il vous plaît, et allez-vous sécher au moulin, sur le bord de l'île.
--J'y vais, ma mie, mais vous....
--Oh! ne parlons plus de moi, je vous prie, et surtout n'y faisons
plus attention. Vous me comprenez bien, cher sire?
--Oui, oui, je comprends, et j'entre au moulin.
--Où j'irai vous trouver avec Gratienne, car nous y devons faire la
collation pendant l'absence du meunier.
--Merci! oh! merci cent fois!
Le roi, amoureux et affamé, prit terre aux abords du moulin, laissa
son cheval gravir la pente de l'île, où la bête se secoua librement et
commença un repas délicieux dans le petit potager du meunier.
Henri traversa la longue planche qui menait au bateau et s'assit, le
coeur inondé de joie, le corps trempé d'eau, à l'extrémité de la roue,
là où nul ne le voyait, et où par conséquent sa présence ne pouvait
inquiéter Gabrielle.
Tandis qu'il admirait la beauté de la nuit et la splendeur du paysage,
les nageuses gagnaient silencieusement une anse sablée, fleurie,
impénétrable aux rayons de la lune. Et certes, en ce moment, les
jambes pendantes au-dessus de l'eau, l'oreille tendue au moindre bruit
qui décelait sa bien-aimée, le roi de France était le plus heureux
meunier de son royaume.
XVI
LE MOULIN DE LA CHAUSSÉE
Parmi les choses que l'homme fait poétiques sans le savoir, une des
plus charmantes c'est le moulin à eau, l'ancien moulin, la vieille
machine gothique sans élégance et sans art, un bateau bien carré qui
porte une maison de bois, au flanc de laquelle s'attache un arbre qui
tourne et fait écumer l'onde verte avec quatre grandes palettes de
bois. C'est un joujou d'enfant primitif. Le bateau est laid, la maison
est noire et rapetassée de planches comme une vieille étoffe cousue de
pièces. Au premier coup d'oeil, tout cela gêne et salit le regard.
Puis, avec un peu d'attention, l'oeil découvre en ce fouillis sordide
des milliers de beautés qui ravissent. Les ais vermoulus sont drapés
d'une mousse verdâtre dans laquelle, habitants parasites, les
ravenelles sont venues s'incruster, s'agrandissant à chaque terme de
loyer, repoussant hargneusement la planche qui les avait reçues,
plongeant dans le coeur du chêne leurs racines affamées et jetant au
vent humide leur tête insolente de fleurs. Sous la roue qui tourne
d'un mouvement égal avec un bourdonnement monotone, jaillit une
poussière humide enlevée aux flocons écumeux de la rivière. Que le
soleil illumine cette vapeur, vous avez l'arc-en-ciel avec sa magie;
que la lune s'y arrête, vous voyez les vapeurs blanches danser autour
du moulin, comme un grand fantôme qui rôde incessamment, gardien de
cette mystérieuse demeure.
Attirés par le bruit et le courant, les gros poissons montent
sournoisement autour du bateau. A l'abri sous les planches
inaccessibles, ils lèvent parfois leurs museaux béants et absorbent
avec une bulle d'air le grain de blé ou de seigle chassé hors des
fentes. Au-dessus d'eux, dans son élément, à lui, le chat couché sur
le plat-bord du bateau, dort ou fait semblant; oublieux de ses
antipathies, il ouvre et ferme mollement tour à tour son oeil vert
pour regarder en bas le poisson qui le nargue et viendra tôt ou tard
dans la poêle à frire lui offrir ses arêtes; ou bien il regarde eu
haut la cage suspendue au soleil, d'un sansonnet bavard ou d'une pie
inquiète.
Au dedans du moulin, tout est reluisant, glissant; le sapin enfariné
toujours, toujours balayé, a conservé sa pureté native. Il a bruni,
voilà tout, et ses larges veines courent en ogives moirées du plancher
aux solives.
Dans la soupente, fermée d'un rideau de serge plus souvent blanc que
vert, le meunier a son lit, dur il est vrai, mais si doucement
tremblotant à chaque tour de roue, que le dormeur bercé n'y appelle
jamais en vain le sommeil. Pour peu qu'il ait, le soir, tiré à bord la
planche qui lui sert de pont et le relie au monde, il est seul et
inabordable sur son île. Alors sa lampe brille, phare modeste qui
réjouit l'oeil du passant sur la route voisine; alors le meunier est
libre; il est roi.
Voilà ce que pensait Henri sur sa planche, au murmure suave de l'eau,
qui descendait sans colère et sans bruit, car la roue du moulin ne
tournait pas.
Toutes ces petites richesses que nous venons d'énumérer l'entouraient
et lui faisaient fête. Le chat ronflait en se frottant le dos à la
main de l'étranger; la table de chêne poli était dressée au fond de la
salle, et dans le bahut à sculptures grotesques se prélassaient les
assiettes de faïence peintes d'animaux fabuleux et d'une flore
fantastique. On nous pardonnera cette interprétation des pensées du
roi, mais elle est juste: il envia le sort du meunier, sinon
longtemps, du moins jusqu'à ce que le charme de la solitude eût été
rompu par l'apparition de Gratienne.
Celle-ci, la première des deux baigneuses, sauta légèrement de la
planche dans le moulin. C'était une jeune et joyeuse fille, un peu
courte, un peu ronde, avec une voix aiguë et de bons gros bras tout
fraîchement séchés des caresses de l'eau par les caresses de la brise.
Elle connaissait le roi et l'aimait; c'était bien plus que de le
respecter.
Henri alla prendre les deux mains de la belle enfant, et la fit
sauter, comme au village, avec mille questions sur l'absence de
Gabrielle. Gratienne répondit que sa maîtresse était honteuse; qu'elle
n'avait point d'habits convenables pour recevoir un grand prince, et
que des filles qui s'attendent à souper seules après le bain, au beau
clair de lune, n'ont pas d'atours; qu'ainsi tout le dommage est pour
les indiscrets qui leur rendent visite sans s'être annoncés à
l'avance.
Tout en causant de la sorte, Gratienne allumait une seconde lampe et
tirait de l'armoire du meunier des chausses neuves et des bas blancs
qu'elle offrit à Sa Majesté, sans plus de malice. Elle lui indiquait
en même temps la petite chambre du meunier pour qu'il changeât ses
habits mouillés, tandis qu'elle préparerait le souper de sa maîtresse.
--Mais que dira le maître de céans, demanda Henri du fond de la
chambre où il procédait à sa toilette, si on lui ravage ainsi ses
hardes neuves?
--Trop heureux serait Denis s'il savait à quel honneur on les réserve,
dit Gratienne. Mais Denis ne le saura pas, il ne faut pas qu'il le
sache, le bavard. Il est absent d'ailleurs.
--Pour longtemps?
--Le temps d'aller porter de la part de mademoiselle, au prieur des
génovéfains, près de Bezons, un monstre de barbillon qui s'est pris
dans la vanne. C'est deux bonnes heures s'il ne flâne pas en route.
--Enfin il reviendra et me verra.
--Votre Majesté sera M. Jean ou M. Pierre, qu'importe à M. Denis?
votre royauté n'est pas écrite sur votre visage.
--Malheureusement! se dit Henri, peu satisfait du compliment, et qui
se félicita de l'essuyer en l'absence de Gabrielle.
Mais celle-ci avait entendu. Elle entrait au moment même, et, venant à
Henri les mains jointes, la bouche souriante:
--Si la royauté n'est pas sur son visage, dit-elle, Gratienne, elle
est profondément gravée dans son âme et dans son coeur!
--O ma belle! ô mon amour! s'écria Henri en se courbant, le coeur
épanoui, sur les mains fraîches que la jeune fille lui tendait.