Crillon poussa une imprécation ou plutôt un sanglot et s'élança auprès

d'Espérance, que Pontis avait déposé sur le talus de la berge, la tête

un peu soutenue par l'herbe humide de la rosée.

Le pauvre enfant fermait les yeux; une mortelle pâleur couvrait son

visage, ses belles mains incolores et glacées retombaient avec cette

grâce touchante que l'oiseau seul, de toutes les créatures terrestres

conserve jusque dans le sein de la mort.

Sous son pourpoint ouvert, on voyait, entassés à la hâte, le mouchoir

et les lambeaux de la chemise d'Espérance, que Pontis avait serrés sur

la plaie avec sa ceinture.

Crillon, à la vue de ce linge teint de sang, de cette immobilité du

corps, à la vue du désespoir de Pontis, commença lui-même à perdre

l'esprit, et s'agenouilla près du blessé en donnant toutes les marques

d'un profond découragement.

Tout à coup il se releva en s'écriant:

--Malheureux! tu me l'as laissé tuer!

--Eh! monsieur, c'était fait quand je suis arrivé. Cependant j'avais

été bien vite. Mais il ne s'agit pas de m'accuser, monsieur; il n'est

pas mort. J'ai bonne idée, malgré tout, et si nous ne le laissons pas

sans secours, si nous lui trouvons un bon médecin, il en sortira sain

et sauf. Or, ce n'est pas sur le chemin que nous rencontrerons ce

médecin et ces secours.

--Je ne connais point ce pays, dit Crillon avec un froncement de

sourcils dont Pontis se fût fort effrayé en un autre moment.

--La première maison venue, dit Pontis.

--Il n'y a pas de maisons avant Bezons ou Argenteuil, et cette

blessure par laquelle tant de sang a coulé, et cette secousse du

voyage ... car je ne te comprends pas, maudit, d'avoir amené si loin

ce pauvre enfant!

--J'eusse mieux aimé le mettre en sûreté plus tôt, mais quand on est

poursuivi....

--Tu as peur quand on te poursuit! s'écria le chevalier, heureux de

laisser s'exhaler sa colère par un légitime prétexte, tu as peur,

bélître!

--Quand j'ai un blessé dans les bras, quand je mène avec les genoux un

cheval éreinté, quand au détour d'un bois j'entends siffler les balles

à mon oreille, quand le cheval chancelle atteint d'une de ces balles,

quand j'entends courir après nous l'assassin enragé qui recharge son

arme, quand je me dis qu'une fois le cheval en bas, et moi tué raide,

on viendra peut-être achever mon blessé que M. de Crillon m'a

recommandé, alors, monsieur, c'est vrai, j'éperonne le cheval, tout

mourant qu'il est, j'étreins plus fortement encore mon blessé sur ma

poitrine, je me recommande à tous les saints du paradis, je vole sur

la route, sans savoir où je vais, jusqu'à ce que le cheval tombe; et

j'ai peur! oui monsieur, j'ai peur, très-peur!

En disant ces mots Pontis montrait à Crillon un trou saignant à la

croupe du pauvre Coriolan, qui se roulait douloureusement sur les

cailloux comme pour arracher la balle des chairs qu'elle déchirait de

sa morsure de feu.

--S'il en est ainsi, dit Crillon, tu as raison. Mais ce la Ramée, on

ne le tuera donc pas!

--Oh! que si fait, monsieur! patience. Mais emportons d'abord M.

Espérance quelque part.

--Voila un homme qui vient sur le chemin là-bas.

--Avec quelque chose au bras. J'y cours! Il nous indiquera une maison

dans le voisinage. '

Et Pontis de courir au-devant de cet homme aussi courageusement que

s'il n'eût fait depuis deux heures l'ouvrage de dix hommes

infatigables.

L'homme portait un panier à son bras, et dans ce panier un monstrueux

poisson dont la tête et la queue dépassaient les deux couvercles; ce

poisson s'agitait encore dans les dernières convulsions de l'agonie.

A l'aspect de Pontis, effrayant avec ses habits poudreux, et teints de

sang, cet homme poussa un cri de terreur et tendit le panier au garde,

en disant d'une voix étranglée:

--Prenez mon barbillon et ne me tuez pas. Je suis Denis le meunier de

la Chaussée, et je porte ce poisson de la part de Mlle Gabrielle

d'Estrées, au prieur des génovéfains, à cent pas d'ici ... Ne me tuez

pas!

--A cent pas d'ici, s'écria Pontis, il y a un couvent à cent pas

d'ici, est-ce bien vrai?

--A gauche de la rivière, derrière le bois que vous voyez sur cette

petite colline, répondit le meunier, dont les dents claquaient.

--Brave homme! va, dit Pontis, n'aie pas peur, tu nous sauves la vie.

Viens! viens!

Crillon avait tout entendu, il s'écria de son côté:

--Viens, viens, et tu auras dix pistoles, si tu nous aides à enlever

ce pauvre homme assassiné.

Le meunier ne se fût pas laissé prendre à cette amorce, mais Pontis le

poussait à deux mains par derrière; il arriva jusqu'auprès du corps

étendu, se signa d'effroi, mais il fut un peu rassuré en voyant que

les prétendus assassins, au lieu de jeter un cadavre dans la rivière,

voulaient conduire un blessé au couvent des Génovéfains. Alors il

accepta les pistoles de Crillon, passa son panier en sautoir sur son

épaule et souleva la moitié du triste fardeau. Pontis portait l'autre

moitié. Crillon tirait par la bride Coriolan, qui se traînait à peine

et hennissait de souffrance à chaque pas.

Ils aperçurent au détour de la route, derrière le monticule boisé, les

bâtiments trapus et grisâtres du couvent tant désiré. Crillon se

pendit à la cloche. Bientôt une lumière parut au treillis de fer du

guichet, et après le protocole d'usage en ce temps de violences et de

défiances mutuelles, la porte s'ouvrit à la voix du meunier Denis, et

le lamentable cortège disparut dans la sombre profondeur du couvent.

XV

Cependant le roi marchait gaiement, dans son ignorance de tous ces

malheurs. Il marchait dispos, rafraîchi par son succès, souriant à

l'espoir d'une capitulation de sa belle maîtresse.

On appelait maîtresse, en ce temps heureux, la femme qu'aimait un

homme; maîtresse alors même qu'elle était aimée et n'aimait pas.

Aujourd'hui les hommes ont bien pris leur revanche, et comme ce sont

eux qui règnent et gouvernent, ils n'ont plus laissé le titre de

maîtresse qu'à la femme dont ils sont aimés.

Henri songeait donc à sa maîtresse Gabrielle, la pure et libre fille,

que six mois d'assiduités royales n'avaient pas conquise, et qui

régnait despotiquement sur le plus grand coeur de tout le royaume de

France. Il avait, sous prétexte d'affaires graves, envoyé à Médan M.

d'Estrées, père de la jeune fille, père rébarbatif, nous le savons, et

sans avoir prévenu Gabrielle, de crainte qu'elle ne s'alarmât et ne

refusât aussi sa porte. Il voulait la surprendre chez elle, bien

assuré qu'elle n'aurait pas la cruauté de renvoyer spontanément un

amoureux qui s'appelait le roi, n'était pas absolument haï, et ne

demandait d'ailleurs qu'une heure de douce causerie, bon visage et

peut-être une part du souper quotidien.

Henri voulait, il l'espérait du moins, une franche explication avec

Gabrielle. Le temps était propice. Un ciel tiède, demi-voilé, semé

d'étoiles et de vapeurs ouatées, une de ces nuits qui fondent la

rigueur des âmes les plus fermes, une de ces brises qui font éclore en

réalités fleuries tous les rêves de l'esprit et des sens.

--Il faudrait savoir, pensait le roi, le vrai motif de cette longue

résistance. D'ordinaire les rois sont plus également bien traités par

l'amour que par la guerre. La fortune capricieuse a plus de vol sur un

champ de bataille, elle échappe parfois; mais dans l'étroite enceinte

du boudoir de l'amante, la fortune perd l'usage de ses ailes; elle est

bientôt prise et vaincue.

Comment depuis six mois de ruses, de mystères, Gabrielle avait-elle pu

résister? Malgré la surveillance du père, Henri, recommandé par ses

exploits et son grand nom à cette belle fille d'un esprit ardent et

chevaleresque, d'un royalisme éprouvé, Henri, reçu chez M. d'Estrées,

avec respect sinon avec confiance, avait mis à profit chaque entrevue

pour faire connaître à Gabrielle ses sentiments de plus en plus

brûlants pour une si belle idole.

Et comme l'amour ne trouve pas son compte à des entretiens par tiers;

comme M. d'Estrées, à qui la réputation du roi était fort connue, se

jetait habilement, soit dans la conversation entre deux galanteries,

soit dans la promenade entre deux oeillades ou deux serrements de

mains, soit enfin dans les vestibules entre la main du messager

porteur de lettres et la main de Gabrielle, que ces lettres

passionnées attendrissaient malgré elle, Henri, peu avancé, avait eu

recours à des visites moins officielles, et quelquefois déjà, flattée

de la recherche d'un héros qu'elle admirait jusqu'à l'enthousiasme,

Gabrielle avait accordé la faveur d'un chaste entretien sur la

terrasse au fond du jardin. Là, en compagnie de Gratienne, jeune fille

dévouée à sa maîtresse, Henri et son inhumaine Gabrielle avaient

longuement débattu et rebattu l'éternelle syntaxe des amours, au

premier chapitre, au plus doux, au plus beau. Et le roi, vieilli par

tant de soins et d'ennuis, menacé par tant de périls mortels dans sa

gloire et dans sa vie, se reprenait avec une recrudescence de jeunesse

aux poétiques joies, aux innocentes douceurs de la passion naissante;

il aimait, il adorait, il idolâtrait: fou de joie et d'orgueil quand,

au départ, un petit doigt effilé, blanc et rose s'était appuyé sur ses

lèvres, et alors il oubliait cet autre Henri, sombre amoureux de la

couronne de France, qui poursuivait à travers le feu et le sang ce

fantôme radieux, son fugitif amour.

Il faut dire que le ciel avait réuni tous ses dons sur le front

charmant de Gabrielle. Jamais rien de si suavement pur, de si

voluptueusement chaste ne s'était offert aux regards du roi; et il

mesurait sa patience de conquérant à l'inestimable valeur de la

conquête.

Toutefois, comme chaque bataille finit par avoir un résultat, succès

ou revers, Henri, ainsi qu'il venait de le dire à Crillon, attendait

l'événement de sa longue entreprise amoureuse, et il se sentait en

veine de bonheur. Il lui semblait que le ciel et la terre ne s'étaient

parés de tant de charmes, embaumés de tant de parfums, que pour lui

faire une fête complète, bien due aux coeurs passionnés qui n'accusent

jamais Dieu dans leurs revers, et le glorifient au jour du succès dans

le plus humble détail de l'universelle nature.

Henri arriva au hameau de la Chaussée vers dix heures et demie. Ça et

là un chien aboyait sous une porte. Toute lumière était éteinte dans

les huit à dix chaumières pittoresquement jetées sur le revers du

coteau avec de petits chemins abominables et charmants qui

aboutissaient à la rivière.

La maison de M. d'Estrées s'élevait à mi-côte avec une aile en retour

sur la Chaussée. De grands arbres entouraient cette maison. On voyait

aux rayons de la lune monter doucement une vaste prairie en pente qui,

pareille à un lac nacré parsemé d'îlots, allait rejoindre une terrasse

bordée de roches crayeuses sur lesquelles un bois touffu versait sa

fraîcheur et son ombre.

Enfin, sur le bord de la Chaussée, une grange immense, au toit aigu,

construite avec l'imposante solidité d'une forteresse, fermait, de son

rempart, le verger, la basse-cour et les communs du château d'Estrées.

La grande masse noire de cet édifice, qui avait vu plus d'un siège et

supporté bravement plus d'un incendie, se profilait étrangement sur le

ciel, et, dans la perspective, coupait, avec le vaste parallélogramme

de son toit, cette pale et souriante prairie en pente dont nous

parlions tout à l'heure.

Des rares fenêtres de la grange, on découvrait toute la rivière, et

son autre bras par delà l'île située en face, et tout au loin la

plaine fertile des Gabillons, et le Vésinet, et Saint-Germain, un

tableau incomparable!

Henri savait, aux jours des rendez-vous illicites, s'approcher de

certaine fenêtre du corps de logis en retour sur la Chaussée. C'était

la chambre de Gratienne. Il jetait dans la vitre de gros verre sombre

un petit caillou qui claquait. La fenêtre s'ouvrait, une main blanche

faisait un signe, et le roi, obéissant à ce signe toujours compris,

allait, selon la direction du petit doigt, attendre Gabrielle, soit au

bord de l'eau qui courait à dix pas de la maison même, soit à cette

terrasse, près des roches, à laquelle il arrivait dans les vignes,

moyennant une ou deux rudes escalades.

Le soir dont nous parlons, il fit son manège accoutumé avec plus de

confiance encore qu'à l'ordinaire. M. d'Estrées était absent,

Gabrielle probablement couchée, puisque la lumière était éteinte dans

la chambre de Gratienne. Mais par une si belle soirée, c'était plaisir

de ne pas dormir. Henri avait fait sa provision de projectiles à tous

les arbres de la route. Il se mit donc à jeter des petites pommes

vertes dans la vitre avec un grand désir de réussir promptement, parce

que la lune donnait en plein sur la Chaussée et inondait d'une

dangereuse lumière le cheval et le cavalier.

La vitre sonna, mais la fenêtre ne s'ouvrit point. Henri recommença.

Pas de réponse. Il attendit sans succès. Dans la crainte d'attirer

l'attention, il se promena de long en large sous le mur de la grange,

espérant que Gratienne pourrait ou se réveiller ou revenir de chez sa

maîtresse, qui peut-être la retenait pour son coucher.

Il revint donc à la vitre et recommença le bombardement.

Alors, un bruit singulier répondit à ses attaques, non pas du côté de

la maison qui demeurait sourde et muette, mais du côté de la rivière,

dont la moitié resplendissait de lumière, tandis que l'autre était

couverte par l'ombre gigantesque des arbres séculaires entassés

pêle-mêle sur le bord de l'île de Bougival.

Il sembla au roi qu'un rire de lutin, plusieurs rires même,

accueillaient chacune de ses tentatives infructueuses, et ces

ironiques lutins s'ébattaient sans doute dans la rivière tiède, car au

bruit des rires se mêlaient des chuchotements, les frémissements de

l'onde et ce cliquetis des gouttes qui jaillissent, et le clapotement

des mains qui battent l'élément humide, et ces souffles joyeux qui

décèlent le nageur triomphant.

Henri était-il aperçu de quelque baigneur, se moquait-on de sa

contenance embarrassée?

Personne dans le hameau ne veillait à cette heure; personne,

d'ailleurs, n'eût osé rire d'un voyageur qui s'adressait à la maison

du seigneur d'Estrées.

En écoutant mieux, le roi crut reconnaître que les voix des lutins

étaient des voix de femmes rieuses, des voix connues; il distingua

même, malgré la distance, son nom prononcé par des lèvres chéries, son

nom qui glissait harmonieusement jusqu'à lui, porté sur les surfaces

élastiques de l'eau.

Les éclats de rire se rapprochaient; bientôt, de la raie sombre tracée

par la ligne des arbres, sortirent en pleine lumière deux têtes qui

s'aventuraient jusqu'au milieu du fleuve. Et alors, plus de doute,

Henri reconnut Gabrielle et Gratienne, qui se jouaient comme deux

ondines dans le tiède cristal de la plus belle eau du monde, Gabrielle

et Gratienne, qui, riant de leur éloignement et fières de l'obstacle

infranchissable, provoquaient par leur gaieté mutine le malheureux

voyageur attaché au rivage.

Mais Henri provoqué ne connaissait pas de barrières. Cent canons ne

l'eussent pas retenu. Il poussa son cheval dans le fleuve et se mit,

en riant lui-même, à fendre les flots du côté des naïades imprudentes

qui l'y avaient appelé.

Les rires alors se changèrent en petits cris d'effroi, en

supplications touchantes. Le cheval nageait avec délices, il s'ouvrait

fièrement le chemin. Henri s'avançait, les bras étendus, vers la

nageuse épouvantée, dont les grands cheveux blonds, roulés en tresses

plus épaisses qu'un turban, s'imprégnaient tour à tour et

reparaissaient plus brillants, comme si Gabrielle se fût plongée dans

un bain d'argent liquide. On voyait parfois son bras blanc, d'où

ruisselaient les perles, et la fine draperie qui couvrait ses épaules

comme la tunique d'Amphitrite, et l'extrémité d'un petit pied, qui,

dans sa précipitation, effleurait la surface du fleuve.

Henri envoyait de tendres baisers et avançait toujours.

--Par pitié! sire, par pitié! retournez, dit Gabrielle d'une voix

suppliante, et elle montra au roi un visage empreint d'un éloquent

désespoir.

--Ma belle, vous m'avez appelé, dit Henri.

--Respectez une femme, sire! Pardon ... pitié ... Si vous faites un

pas de plus, je me laisse glisser au fond!

--Oh! pitié pour moi-même, mon cher amour, dit Henri épouvanté, qui

retourna aussitôt son cheval ... nagez tranquillement, ma vie; plus

d'effroi, plus de menaces. Oh! mais pour vous prouver mon respect,

c'est moi plutôt qui m'abîmerais sous ces flots; voyez, je détourne la

tête. Où voulez-vous que j'aille, faut-il vous dire adieu?

--Voilà déjà que vous avez traversé les deux tiers de l'eau, dit

Gabrielle, rassurée et calmée par cette docilité du prince; continuez,

s'il vous plaît, et allez-vous sécher au moulin, sur le bord de l'île.

--J'y vais, ma mie, mais vous....

--Oh! ne parlons plus de moi, je vous prie, et surtout n'y faisons

plus attention. Vous me comprenez bien, cher sire?

--Oui, oui, je comprends, et j'entre au moulin.

--Où j'irai vous trouver avec Gratienne, car nous y devons faire la

collation pendant l'absence du meunier.

--Merci! oh! merci cent fois!

Le roi, amoureux et affamé, prit terre aux abords du moulin, laissa

son cheval gravir la pente de l'île, où la bête se secoua librement et

commença un repas délicieux dans le petit potager du meunier.

Henri traversa la longue planche qui menait au bateau et s'assit, le

coeur inondé de joie, le corps trempé d'eau, à l'extrémité de la roue,

là où nul ne le voyait, et où par conséquent sa présence ne pouvait

inquiéter Gabrielle.

Tandis qu'il admirait la beauté de la nuit et la splendeur du paysage,

les nageuses gagnaient silencieusement une anse sablée, fleurie,

impénétrable aux rayons de la lune. Et certes, en ce moment, les

jambes pendantes au-dessus de l'eau, l'oreille tendue au moindre bruit

qui décelait sa bien-aimée, le roi de France était le plus heureux

meunier de son royaume.

XVI

LE MOULIN DE LA CHAUSSÉE

Parmi les choses que l'homme fait poétiques sans le savoir, une des

plus charmantes c'est le moulin à eau, l'ancien moulin, la vieille

machine gothique sans élégance et sans art, un bateau bien carré qui

porte une maison de bois, au flanc de laquelle s'attache un arbre qui

tourne et fait écumer l'onde verte avec quatre grandes palettes de

bois. C'est un joujou d'enfant primitif. Le bateau est laid, la maison

est noire et rapetassée de planches comme une vieille étoffe cousue de

pièces. Au premier coup d'oeil, tout cela gêne et salit le regard.

Puis, avec un peu d'attention, l'oeil découvre en ce fouillis sordide

des milliers de beautés qui ravissent. Les ais vermoulus sont drapés

d'une mousse verdâtre dans laquelle, habitants parasites, les

ravenelles sont venues s'incruster, s'agrandissant à chaque terme de

loyer, repoussant hargneusement la planche qui les avait reçues,

plongeant dans le coeur du chêne leurs racines affamées et jetant au

vent humide leur tête insolente de fleurs. Sous la roue qui tourne

d'un mouvement égal avec un bourdonnement monotone, jaillit une

poussière humide enlevée aux flocons écumeux de la rivière. Que le

soleil illumine cette vapeur, vous avez l'arc-en-ciel avec sa magie;

que la lune s'y arrête, vous voyez les vapeurs blanches danser autour

du moulin, comme un grand fantôme qui rôde incessamment, gardien de

cette mystérieuse demeure.

Attirés par le bruit et le courant, les gros poissons montent

sournoisement autour du bateau. A l'abri sous les planches

inaccessibles, ils lèvent parfois leurs museaux béants et absorbent

avec une bulle d'air le grain de blé ou de seigle chassé hors des

fentes. Au-dessus d'eux, dans son élément, à lui, le chat couché sur

le plat-bord du bateau, dort ou fait semblant; oublieux de ses

antipathies, il ouvre et ferme mollement tour à tour son oeil vert

pour regarder en bas le poisson qui le nargue et viendra tôt ou tard

dans la poêle à frire lui offrir ses arêtes; ou bien il regarde eu

haut la cage suspendue au soleil, d'un sansonnet bavard ou d'une pie

inquiète.

Au dedans du moulin, tout est reluisant, glissant; le sapin enfariné

toujours, toujours balayé, a conservé sa pureté native. Il a bruni,

voilà tout, et ses larges veines courent en ogives moirées du plancher

aux solives.

Dans la soupente, fermée d'un rideau de serge plus souvent blanc que

vert, le meunier a son lit, dur il est vrai, mais si doucement

tremblotant à chaque tour de roue, que le dormeur bercé n'y appelle

jamais en vain le sommeil. Pour peu qu'il ait, le soir, tiré à bord la

planche qui lui sert de pont et le relie au monde, il est seul et

inabordable sur son île. Alors sa lampe brille, phare modeste qui

réjouit l'oeil du passant sur la route voisine; alors le meunier est

libre; il est roi.

Voilà ce que pensait Henri sur sa planche, au murmure suave de l'eau,

qui descendait sans colère et sans bruit, car la roue du moulin ne

tournait pas.

Toutes ces petites richesses que nous venons d'énumérer l'entouraient

et lui faisaient fête. Le chat ronflait en se frottant le dos à la

main de l'étranger; la table de chêne poli était dressée au fond de la

salle, et dans le bahut à sculptures grotesques se prélassaient les

assiettes de faïence peintes d'animaux fabuleux et d'une flore

fantastique. On nous pardonnera cette interprétation des pensées du

roi, mais elle est juste: il envia le sort du meunier, sinon

longtemps, du moins jusqu'à ce que le charme de la solitude eût été

rompu par l'apparition de Gratienne.

Celle-ci, la première des deux baigneuses, sauta légèrement de la

planche dans le moulin. C'était une jeune et joyeuse fille, un peu

courte, un peu ronde, avec une voix aiguë et de bons gros bras tout

fraîchement séchés des caresses de l'eau par les caresses de la brise.

Elle connaissait le roi et l'aimait; c'était bien plus que de le

respecter.

Henri alla prendre les deux mains de la belle enfant, et la fit

sauter, comme au village, avec mille questions sur l'absence de

Gabrielle. Gratienne répondit que sa maîtresse était honteuse; qu'elle

n'avait point d'habits convenables pour recevoir un grand prince, et

que des filles qui s'attendent à souper seules après le bain, au beau

clair de lune, n'ont pas d'atours; qu'ainsi tout le dommage est pour

les indiscrets qui leur rendent visite sans s'être annoncés à

l'avance.

Tout en causant de la sorte, Gratienne allumait une seconde lampe et

tirait de l'armoire du meunier des chausses neuves et des bas blancs

qu'elle offrit à Sa Majesté, sans plus de malice. Elle lui indiquait

en même temps la petite chambre du meunier pour qu'il changeât ses

habits mouillés, tandis qu'elle préparerait le souper de sa maîtresse.

--Mais que dira le maître de céans, demanda Henri du fond de la

chambre où il procédait à sa toilette, si on lui ravage ainsi ses

hardes neuves?

--Trop heureux serait Denis s'il savait à quel honneur on les réserve,

dit Gratienne. Mais Denis ne le saura pas, il ne faut pas qu'il le

sache, le bavard. Il est absent d'ailleurs.

--Pour longtemps?

--Le temps d'aller porter de la part de mademoiselle, au prieur des

génovéfains, près de Bezons, un monstre de barbillon qui s'est pris

dans la vanne. C'est deux bonnes heures s'il ne flâne pas en route.

--Enfin il reviendra et me verra.

--Votre Majesté sera M. Jean ou M. Pierre, qu'importe à M. Denis?

votre royauté n'est pas écrite sur votre visage.

--Malheureusement! se dit Henri, peu satisfait du compliment, et qui

se félicita de l'essuyer en l'absence de Gabrielle.

Mais celle-ci avait entendu. Elle entrait au moment même, et, venant à

Henri les mains jointes, la bouche souriante:

--Si la royauté n'est pas sur son visage, dit-elle, Gratienne, elle

est profondément gravée dans son âme et dans son coeur!

--O ma belle! ô mon amour! s'écria Henri en se courbant, le coeur

épanoui, sur les mains fraîches que la jeune fille lui tendait.

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 13 / 23 段