chemin, conduisit Brissac dans une petite clairière située à peu de
distance. Là, deux chevaux attachés côte à côte dialoguaient à leur
façon au moyen de ces grattements de pied et de ces ronflements
sonores qui sont le fond de la langue chevaline.
Sur l'herbe fraîche, couverte d'un manteau de laine, un homme était
assis près de ces deux chevaux. Il avait la main gauche à portée d'une
épée, dont la poignée seule se détachait aux naissantes clartés de la
lune. Le manteau recouvrait le reste.
Cet homme, adossé à un jeune frêne, le genou droit relevé, le coude
qui soutenait la tête, appuyé sur ce genou, semblait plongé dans une
profonde rêverie. L'ombre du feuillage enveloppait son visage et ses
épaules; un point lumineux accusait sa ceinture: c'était une chaîne ou
une boucle; un autre révélait l'extrémité de sa jambe, c'était
l'éperon. Cette figure toute sombre, frappée seulement de deux
rehauts, avait un caractère imposant de mystérieuse grandeur.
Rembrandt ou Salvator ne l'eussent pas dédaignée, fondue comme elle
était dans un cadre de feuillages vigoureusement découpés sur un ciel
pommelé cuivre et argent.
Brissac, en l'apercevant, demanda au chevalier quelle était cette
personne assise.
--Le roi, dit simplement Crillon.
Et aussitôt il s'éloigna laissant Brissac en tête-à-tête avec Henri
IV.
Il eût fallu posséder la triple cuirasse de chêne bardé de fer pour ne
pas sentir une émotion vive en présence de cet imprévu. Tout ligueur
qu'on soit, tout Gascon que l'on puisse être, on n'aborde pas sans un
battement de coeur l'ennemi que l'on croyait tenir et qui vous tient,
le prince qu'on niait et qui se révèle plus terrible et plus grand
dans la solitude qu'il ne l'eût été sur un trône. Et Brissac avait
sous les yeux cette épée qui avait vaincu à Aumale, Arques et Ivry!
Il restait muet, confus, désespéré, à deux pas du prince qui, soit
distraction, soit besoin de chercher un exorde, n'avait pas encore
relevé sa tête ni proféré une parole.
Et ce silence, cette immobilité laissaient encore un peu de calme à
Brissac. Évidemment elle ne devait pas être flatteuse, la première
parole de celui dont Brissac venait de menacer ainsi la liberté, la
fortune, peut-être la vie, et qui tenait à son tour dans ses mains le
sort de son imprudent adversaire.
Le comte salua profondément. Le roi, sortant de sa rêverie, leva enfin
la tête et dit:
--Asseyez-vous, monsieur.
En même temps, il lui désignait une place à ses côtés, sur le vaste
manteau. Brissac hésita un moment par politesse; puis, sur une
nouvelle invitation, il s'assit le plus loin possible.
Ce fut alors qu'il put voir le visage du prince: la lune avait gagné
le sommet des arbres voisins; elle envoyait de là, au travers des
rameaux entrelacés, une douce flamme qui teignait la clairière d'un
reflet pâlissant.
XIV
DE DEUX CONVERSIONS CÉLÈBRES
Le roi, âgé de quarante ans à peine, avait déjà les cheveux rares et
la barbe grise. S'il n'était pas de cette beauté fraîche et séductrice
qui fascine et subjugue les femmes, il avait au plus haut degré la
beauté imposante et persuasive à la fois qui prend les hommes par
l'esprit et par le coeur. Ses yeux, vifs et grands, regardaient avec
une fixité qui n'était pas gênante, tempérée qu'elle était par une
sincère bonté. Cependant, Brissac se sentit mal à l'aise quand ce
regard lumineux et malin l'enveloppa comme une flamme destinée à
éclairer le fond de son coeur.
--Monsieur Brissac, dit le roi, je sais que vous avez beaucoup désiré
de me voir. Telle était votre intention, assurément, ce soir même, et
je sais quels efforts vous avez faits pour y réussir. Moi, j'avais
voulu vous voir également. Nous avons, chacun de notre côté, atteint
un but commun.
Il était difficile de dire plus poliment et plus doucement ce que
Brissac redoutait si fort d'entendre. Il s'inclina devant cette
courtoisie délicate du vainqueur.
--Ne me répondez pas encore, continua Henri. Tout à l'heure, vous le
ferez en pleine connaissance de cause.
--Vous vouliez aujourd'hui, monsieur, vous emparer de ma personne;
c'était un beau projet. Non pas qu'il fût beau par la difficulté de
l'entreprise, mais il offrait au premier aspect des avantages qui ont
pu vous séduire, passionné comme vous l'êtes pour votre parti; c'est
naturel et je ne vous blâme pas.
Brissac se sentit rougir et chercha l'ombre pour dissimuler son
visage. Le roi reprit:
--Je n'invoquerai pas, monsieur, la foi de votre signature qui est au
bas de l'acte de trêve auprès de la mienne. Gouverneur de Paris, vous
vous êtes dit que votre véritable foi consiste à garder les intérêts
qui vous sont confiés. Or, en me livrant à la Ligue, vous sauviez à
tout jamais de moi votre ville que je menace continuellement d'un
siège. Assurément, il n'y a pas un seul ligueur capable de vous
reprocher votre dessein. Eh bien! moi qui ne suis pas un ligueur, je
ne vous le reprocherai pas davantage. J'en comprends toute la portée,
je le trouve jusqu'à un certain point généreux. A quoi bon, vous
êtes-vous dit, faire subir encore une fois aux Parisiens la misère, la
famine, la mort? Tous ces canons qui tuent et qui brûlent, les
égorgements du champ de bataille, les agonies de femmes et d'enfants
déchirent mon coeur; je les supprimerai en supprimant la cause; je
finirai d'un coup la guerre; je rendrai Paris heureux et la France
florissante; je sauverai ma patrie en retranchant le roi. Voilà ce que
vous vous êtes dit.
Brissac voulut répondre; Henri l'arrêta d'un geste affable.
--C'est évidemment par suite de votre amitié pour M. de Mayenne,
dit-il, que vous me faites cette rude guerre; mais est-ce bien lui que
vous servez? Vous le croyez. Je ne le crois pas, et voici mes raisons:
Le roi tira de son pourpoint un papier qu'il froissa dans ses doigts.
--C'est que l'Espagnol vous trompe et vous joue; c'est que la
convocation de ces états généraux qui doivent nommer un roi de France
est une mystification insolente. M. de Mayenne croit que ce sera lui
qu'on mettra sur le trône. Erreur! Le roi d'Espagne y fera monter sa
fille, l'infante Clara-Eugenia, à laquelle, si le parlement et les
états murmurent trop, parce qu'ils ne sont pas encore tout à fait
Espagnols, on fera épouser le jeune duc de Guise, neveu de M. de
Mayenne. Que le mari de la reine vienne à mourir, et c'est un fait
commun dans l'histoire des mariages espagnols, l'infante d'Espagne
règne seule. Vous m'objecterez la loi salique! Erreur. Philippe II
n'en veut plus en France; il abrogera cette loi fondamentale de notre
pays qui défendait au sceptre de devenir quenouille. Et alors, sans
guerre, sans frais, par la volonté même des états français, le fils de
Charles-Quint sera roi d'Espagne et de France. Il aura le monde! On
dirait que vous frissonnez, monsieur de Brissac; c'est peut-être que
l'esprit de la Ligue n'a pas tué tout à fait en vous le caractère
français. Peut-être aussi est-ce que vous doutez de mes paroles. Eh
bien! prenez cette dépêche qu'un de mes fidèles a rapportée
aujourd'hui d'Espagne, où j'ai aussi l'oeil et la main, lisez-la, vous
y verrez le plan de tout ce que je viens de vous dire: la nomination
de l'infante, son mariage, l'abrogation de la loi salique; lisez,
dis-je, cette dépêche, et montrez-la au duc de Mayenne, puisque vous
êtes son ami; ce sera pour vous deux un avertissement salutaire, et
vous saurez désormais pour qui vous travaillez avec tant d'ardeur.
Le roi tendit en même temps à Brissac la dépêche, que celui-ci reçut
d'une main tremblante et avide à la fois.
--Une pareille horreur! murmura-t-il consterné, une déloyauté si
infâme! Oh! le malheureux pays!... Tout cela ne fût pas arrivé si nous
eussions eu à opposer à l'Espagnol un prince catholique: l'hérésie a
fait la Ligue.
--Prétexte! monsieur, reprit Henri IV. Henri III, mon prédécesseur,
était, je crois, un bon catholique, ce qui n'a empêché ni les outrages
des prédicateurs de sa religion, qui l'appelaient vilain Hérode, ni le
couteau, catholique de Jacques Clément. Quant à moi, je ne suis pas
catholique, et voilà pourquoi on me repousse. Voilà pourquoi Paris
m'est fermé, Paris la porte de la France! C'est parce que je suis
hérétique que les ligueurs ont appelé l'Espagnol, lui ont livré leur
patrie, et enseigné la langue espagnole à leurs enfants, qui un jour
peut-être auront oublié la langue française. Parce que je ne suis pas
catholique! ventre-saint-gris! prétexte! Si les ligueurs n'avaient
celui-là ils en inventeraient un autre. Eh bien! monsieur, ils
n'auront même plus celui-là; je vais le leur ôter. Il ne sera pas dit
que j'aurai commis une seule faute et laissé un seul trou par où
l'usurpation étrangère puisse se glisser en France,
Brissac, stupéfait, regarda le roi.
--Oui, continua Henri, mon peuple, mon vrai peuple, celui qui est
Français, désire en effet un roi de sa religion; je me suis fait
instruire dans la religion catholique; j'ai appelé près de moi, dans
les rares loisirs que me laissait la guerre, les meilleurs docteurs,
les plus sages théologiens. Ils m'ont appris, non pas que Dieu réside
dans un seul culte et sur un seul autel, mais qu'il est plus
noblement, plus splendidement adoré sur l'autel catholique romain.
J'ai appris les beautés sublimes de cette religion, je me suis
profondément pénétré de la sainte grandeur de ses mystères. Dieu, qui
voyait mon zèle et mon amour, a béni mes efforts; il m'a envoyé sa
lumière, il m'a donné la force, lui qui sacrifia son divin Fils au
salut des hommes, de sacrifier un vain entêtement, une folle erreur au
salut de mon peuple, et c'est aujourd'hui un converti sincère, un
fervent adorateur du culte catholique, un fils convaincu de l'Église
romaine qui prend à témoin votre Dieu, monsieur de Brissac, et le
confesse hautement la main sur un coeur loyal. Dans huit jours, à
Saint-Denis, sous les voûtes de cette basilique où dorment les vieux
rois de France, mon peuple me verra, entouré de ma noblesse, m'avancer
calme et le front courbé vers l'autel. J'abjurerai sans honte une
erreur que Dieu m'a pardonnée; je jurerai fidélité à l'Église
catholique, sans oublier jamais la protection que je dois à mes
anciens coreligionnaires, qui, assez malheureux déjà de n'avoir pas
été comme moi éclairés par la grâce divine, n'en réclament que plus
vivement le secours de ma compassion et mon appui. Voilà ce que je
ferai, monsieur, et nous verrons ce que dira la Ligue! Nous verrons si
elle cesse pour cela de charger ses canons et d'aiguiser ses
poignarda. Cependant, comte, boulets et balles, épées et couteaux, se
dirigeraient alors contre la poitrine d'un prince catholique,
catholique comme M. de Mayenne, catholique comme le roi d'Espagne!
--Une conversion! murmura Brissac, bouleversé a l'idée de cet immense
événement politique.
--Tranquillisez-vous, répondit le roi avec un triste sourire, la
guerre sera encore bien longue; Paris est bien fort, grâce à vous il
se défendra cruellement!
Le front d'Henri se voila d'une poétique mélancolie.
--Tenez, dit-il, monsieur de Brissac, bien des fois depuis cinq années
je me suis demandé s'il n'était pas temps de remettre l'épée au
fourreau, s'il n'était pas indigne d'un homme de coeur de disputer
ainsi la possession d'un trône d'où l'exclut tout un peuple. Je me
suis demandé où sont les avantages qui compenseront ces dégoûts, ces
déceptions, ces fatigues et ce continuel travail de corps et d'âme qui
use ma vie et me blanchit avant l'âge. Je m'écriais comme le prophète:
«Assez de labeur pour mes mains, assez de sacrifices pour les
satisfactions d'un cadavre vivant qui aspire à s'appeler roi!»
Eh bien, cependant, j'ai repris l'épée, j'ai passé les nuits au
travail, j'ai fatigué mes conseils. Tout ce qu'un homme peut lever
pour sa part du fardeau commun, je l'ai fait sans vouloir me plaindre,
et quand vous saurez pourquoi, peut-être me direz-vous que j'ai bien
fait.
C'est qu'il ne s'agit plus de disputer ma couronne contre un prince
français, mais de l'arracher à un étranger qui parle assez haut pour
que d'Espagne on l'entende jusqu'en France. C'est que je suis un
enfant de ce pays, mon gentilhomme, et que je ne veux pas désapprendre
la langue que m'a enseignée ma mère.
C'est que je souffre de voir se promener dans les campagnes ces bandes
de soldats espagnols qui mangent le blé du paysan; dans les villes ces
cavalcades de muguets, toujours Espagnols, qui déshonorent les filles
et les femmes; c'est que la France est un pays bien plus grand par le
génie, par le courage, par la richesse que l'Espagne et que tous les
autres pays de l'Europe, et que moi, fils de roi, roi moi-même, je ne
veux pas, entendez-vous, monsieur de Brissac, je ne veux pas que ce
magnifique pays devienne une province de Philippe II, comme la
Biscaye, la Castille et l'Aragon, toutes contrées misérablement
rongées par la paresse et la misère.
Voilà pourquoi je lutte et lutterai jusqu'à la mort. Les gens qui
m'appellent ennemi sont les ligueurs ou les Espagnols; je suis leur
ennemi, en effet, car ils conspirent la ruine de ma patrie. Je leur
serai un ennemi si terrible, que villes, bourgs, hameaux, fer et bois,
hommes et bêtes, je brûlerai, je broierai, j'anéantirai tout, plutôt
que de laisser un étranger absorber la sève et croiser le sang de la
France.
En prononçant ces paroles, avec une généreuse véhémence, Henri s'était
redressé, son oeil foudroyait, et le feu de sa grande âme illuminait
son visage, et dans l'élan d'un geste sublime il avait tiré de l'ombre
sa glorieuse épée qui flamboya aux rayons de la lune.
Brissac cacha son visage dans ses mains, sa poitrine haletait comme
soulevée par des sanglots.
--Maintenant, monsieur le comte, dit Henri devenu calme, vous savez
tout ce que je pense. Mon coeur est soulagé. Je me réjouis de vous
l'avoir ouvert. Depuis bien longtemps vous entendez parler espagnol à
Paris, aujourd'hui vous venez d'entendre quelques mots de bon et de
pur français. Relevez-vous, allez, vous êtes libre. Crillon va vous
rendre votre épée.
Brissac se releva lentement, son visage était sillonné de larmes.
--Sire, dit-il en courbant la tête, quel jour Votre Majesté veut-elle
entrer dans sa ville de Paris?
Le roi poussa un cri de joie, il ouvrit les bras a Brissac.
--Oh! je suis Français, croyez-le, sire, et bon Français, dit le comte
en se précipitant aux pieds de son roi qui le releva et le serra
étroitement sur sa poitrine.
Au même instant deux coups de pistolet retentirent sur la route, à
l'endroit où Crillon s'était placé pour assurer la sécurité du roi
pendant son entretien avec Brissac.
Henri se baissa pour prendre son épée; Brissac courut en avant pour
soutenir Crillon s'il en était besoin.
Il trouva le chevalier, riant comme toujours après une prouesse.
--Qu'y a-t-il? demanda Brissac, que le roi suivait de près.
--Un Espagnol que je viens de mettre en déroute, comte.
--L'Espagnol que M. le comte connaît bien, dit Arnaud, un espion du
duc de Féria, qui, malgré nos détours, avait suivi nos traces et
cherchait par ici avec grande inquiétude, et voulait à tout prix
retrouver M. de Brissac.
--Et que j'ai arrêté pour qu'il n'allât point découvrir et déranger le
roi, dit Crillon, et qui m'a manqué de ses deux coups de pistolet,
l'imbécile!
Brissac se mit à rire à son tour.
--Arnaud avait fait pour ces pistolets, dit-il à Crillon, ce que vous
lui avez fait faire pour les miens.
Ces mots furent, comme on le pense, accueillis par une hilarité
générale.
--Fort bien, dit Crillon, mais il emporte quelque chose que vous
n'avez pas eu, comte.
--Quoi donc?
--J'ai cru ses pistolets sérieux, j'ai riposté par un coup de taille
qui a dû entamer furieusement son pourpoint et la peau qui est
dessous; le cheval même a dû en avoir sa part. Homme et monture ne
sont pas morts, mais bien écorchés. Entendez-les courir!... Quel
enragé galop!
--A-t-il reconnu Arnaud? demanda Henri IV.
--Je ne sais, sire.
--Vous voilà bien compromis, Brissac, dit le roi gaiement. Cet
Espagnol vous dénoncera. Comment vous en tirerez-vous?
--En avançant le jour de votre entrée, sire, dit le comte bas à Henri.
--Nous allons y songer, comte. Mais commencez par bien prendre vos
mesures pour que les Espagnols ne vous fassent point assassiner. Car
s'ils vous soupçonnent....
--Votre Majesté est trop bonne de songer à moi. C'est moi qui la
supplierai de bien veiller sur elle-même. Une fois l'abjuration
prononcée, la Ligue sera aux abois, et alors gare les assassins!
--Je ferai mon possible, Brissac, pour arriver bien entier dans cette
chère ville de Paris.
--Je vais faire préparer votre chambre au Louvre, sire.
--Et moi, je vais faire dorer votre bâton de maréchal.
Brissac, éperdu de joie, voulut parler. Le roi lui ferma doucement la
bouche avec sa main, et lui dit à l'oreille:
--Pardonnez à Arnaud, qui est un honnête homme, je le sais mieux que
personne, et gardez-le près de vous; il nous servira d'intermédiaire
chaque fois que vous voudrez communiquer avec moi, ce qui, à partir
d'aujourd'hui, va se répéter fréquemment. Allons, il faut se séparer;
soyez prudent. N'ayez pas d'inquiétude pour votre ami Mayenne. Je ne
le hais pas. Je ne hais pas même Mme de Montpensier, ma plus mortelle
ennemie. Je ne hais personne que l'Espagnol. Mayenne aura bon
quartier, et tout ce qu'il voudra, s'il le demande. Ménagez-vous, et
aimez-moi.
--Oh! comme vous le méritez, de toute mon âme!
--Prenez ce chemin au bout duquel je m'étais posté; il mène à
Colombes, vous pouvez par là, sans être vu, rentrer à Paris une
demi-heure avant l'Espagnol si le coup de taille de Crillon lui permet
d'aller jusqu'à Paris. Il frappe si fort ce Crillon!
--Adieu, sire!
--Adieu, maréchal!
Brissac alla serrer les deux mains de Crillon, qui lui rendit
cordialement son étreinte. Arnaud, indécis, restait derrière le roi;
Henri lui fit un petit signe amical en désignant Brissac. Aussitôt le
jeune homme alla tenir l'étrier au comte, et partit derrière lui
silencieux et calme, comme si, depuis une demi-heure, il ne se fût
rien accompli de cet événement qui devait changer la face de l'Europe.
Restés seuls, Henri et Crillon se regardèrent.
--Il me paraît, dit le chevalier, que Votre Majesté n'est pas mal
satisfaite de son entrevue avec Brissac.
--Tu as vu, Crillon, comment nous nous sommes séparés?
--Avec des baise-mains. Mais, sire, Brissac est Gascon.
--Moi aussi, mon cher Crillon.
--Pardon, sire, je veux dire qu'il est à moitié Espagnol.
--Il ne l'est plus. Tout est fini, conclu; Paris est à moi, sans
siège, sans assaut, sans artillerie. Rengaine, brave Crillon, nous
n'aurons plus toutes ces belles batailles, où tu brillais tant!
--Paris à nous! Oh! sire! avez-vous bien remercié Dieu de ce qu'il
vous rend votre couronne à si bon marché?
--Vingt fois depuis cinq minutes, ou, pour mieux dire, depuis le
départ de Brissac, je n'ai encore fait que répéter la même prière.
Plus de sang français à verser, brave Crillon; je suis heureux, bien
heureux, le plus heureux des hommes!
--Sire, répliqua Crillon palpitant de bonheur, il ne faut jamais dire
cela. On ne sait pas ce qui se passe dans le coeur des autres.
--Est-ce pour toi que tu parles? dit Henri, tant mieux alors,
puisses-tu être encore plus heureux que moi! Du reste, je le croirais
presque à voir tes yeux brillants et ta figure épanouie.
--Le fait est que je ne me sens pas de joie. Et sous tous les
rapports, je prétends être plus favorisé que vous, sire, car chez vous
c'est la tête qui est satisfaite en ce moment; l'ambition a fait un
bon repas, et elle se réjouit; chez moi, c'est le coeur qui tressaille
et qui joue de la basse de viole, comme on dit.
--Tu m'aimes tant.
--Et j'aime encore autre chose, sire.
--Tu serais amoureux?
--Ah bien, oui!... Je ne serais pas content comme cela, si j'étais
amoureux; et puis, ce serait joli d'être amoureux avec la barbe grise.
--J'ai la barbe grise, et je suis terriblement amoureux, interrompit
Henri IV.
--Oh! mais vous, sire, vous êtes le roi, et vous avez le droit de
faire toutes les folies imaginables.
--Tu appelles cela une folie! Peste, si tu voyais ma maîtresse, tu te
mordrais les doigts d'avoir parlé si légèrement.
--Je sais que Votre Majesté a bon goût, mais enfin chacun a le sien en
ce monde.
--Écoute, mon brave Crillon, dit le roi en passant son bras autour du
col du chevalier, ma Gabrielle est la plus adorable fille qui soit en
France.... Et maintenant que le roi a fini ses affaires, et bien fini,
je m'en vante, grâce à toi qui ce soir m'as tenu lieu de toute une
armée, nous allons nous occuper un peu des plaisirs de ce pauvre Henri
que je néglige trop depuis quelque temps. Viens-t'en avec moi à la
Chaussée où demeure Mlle d'Estrées, tu la verras et tu avoueras
qu'elle est incomparable.
--Je l'avoue dès à présent, sire; parce que ce soir j'ai promis
d'aller coucher à Saint-Germain, et que j'irai certainement.
--Soit; mais c'est ton chemin pour aller à Saint-Germain de passer
devant la maison de Gabrielle; tu me seras d'ailleurs fort utile.
--Ah! dit Crillon, à quoi donc, bon Dieu?
--A dissiper les soupçons d'un père intraitable.
--Le père Estrées? En effet, c'est un homme plein de volonté, un
honnête homme.
--Il est féroce, te dis-je, et me réduit au désespoir.
--Parce qu'il ne veut pas que vous lui fassiez l'honneur de déshonorer
sa maison.
--Crillon! Crillon! le mot est fort.
--Sire, voilà ce que c'est que de me confier des secrets, j'en abuse
immédiatement. Mais, pardonnez-moi.
--Je te pardonne d'autant plus volontiers que l'honneur de Gabrielle
est pur ainsi que la première neige. Hélas! le coeur de la fille est,
comme l'orgueil du père, intraitable. Croirais-tu que, pour être à peu
près certain de voir Gabrielle ce soir, il m'a fallu dépêcher M.
d'Estrées à Médan, près de Rosny? Il m'y attend, ce brave gentilhomme,
et malgré cela, je ne suis pas fort assuré que la fille consente à me
recevoir.
--Eh bien! alors, je ne vois pas Votre Majesté si heureuse qu'elle le
disait tout à l'heure.
--Tout malheur finit comme tout bonheur passe, répondit Henri avec un
sourire. L'espoir est une de mes vertus. Mes ennemis l'appellent de
l'entêtement, mes amis l'appellent patience. Allons, montons à cheval;
voilà une belle soirée après une journée bien rude. J'ai vaincu la
Ligue et pris possession de mon royaume. Espérons que ma maîtresse me
sera non moins soumise que la Ligue.
--Espérons, puisqu'il s'agit de satisfaire Votre Majesté, dit Crillon.
Mais moi, je vais couper par la plaine pour arriver plus vite à
Saint-Germain. Je ne me sens pas tranquille. Je prie le roi de me
rendre ma liberté si je ne lui suis pas indispensable.
--Sois libre; adieu et merci, brave Crillon. A demain, sans faute, à
notre rendez-vous!
Crillon aida le roi à monter a cheval et le vit s'éloigner rapidement.
Il s'apprêtait à partir lui-même, lorsque sur la route, en arrière, au
loin, il entendit retentir un galop rapide.
--Serait-ce l'Espagnol qui reviendrait avec du renfort? dit-il. Mais
non, je n'entends qu'un cheval, et à moins qu'il ne revienne seul, son
maître ayant été tomber quelque part, je ne comprends pas ce que
l'Espagnol pourrait venir chercher par ici. Mais d'ailleurs, le galop
s'arrête.
En effet le cheval s'était arrêté.
--N'entends-je pas comme une voix, un gémissement, continua Crillon.
Plus que cela ... un cri et des gémissements.
Il vit alors sur la pointe de la berge, à l'endroit où la lune
éclairait, un homme qui descendait puiser de l'eau à la rivière et à
sa gauche le cheval, près duquel, sur le sable, on eût dit voir un
autre homme étendu.
--Un cheval gris! s'écria le chevalier dont le coeur s'emplit de
sinistres soupçons.
L'animal poussa un hennissement lugubre et prolongé.
--Oh! pensa Crillon, il y a peut-être là un grand malheur. Ce cheval,
c'est Coriolan qui m'a senti! Courons!
L'homme que Crillon avait vu descendre vers la rivière se retourna au
bruit des pas du chevalier, et comme si l'aspect d'une créature
humaine lui eût rendu quelque courage, il se mit à crier:
--Au secours! au secours!
--Harnibieu! s'écria le chevalier que cette voix inonda d'une sueur
froide, c'est Pontis.
--Monsieur de Crillon, dit le garde en accourant de toutes ses forces
au-devant du chevalier, qu'il avait reconnu au célèbre Harnibieu!
--Eh bien! quoi? qu'y a-t-il? pourquoi cette épouvante? qui est cet
homme étendu?.
--Ah! monsieur, ne le devinez-vous pas, quand je vous ai dit que la
Ramée était sur nos traces!