Au moment où Marie Touchet s'approchait de la fenêtre pour avertir la

Ramée qu'elle supposait être encore à son poste, au moment où

Espérance cherchait dans les yeux d'Henriette un remercîment qu'il

avait bien gagné par sa patience et son esprit, la Ramée apparut au

seuil de la chambre l'oeil brillant d'une ivresse sauvage, il vit

Espérance et s'écria:

--J'étais bien sûr d'avoir reconnu sa voix:

Ces mots, l'accent haineux dont ils étaient empreints firent tourner

la tête à Mme d'Entragues; elle accouru près de la Ramée pour lui en

demander l'explication.

A l'aspect de son ennemi, Espérance comprit le danger, pressentit la

lutte, et au lieu de continuer à marcher vers le balcon, il revint sur

ses pas, jusqu'au milieu de la chambre. La Ramée le couvait d'un

regard dévorant. Il fit quelques pas aussi à la rencontre de Mme

d'Entragues. Henriette, à l'arrivée de ce nouveau témoin, s'était

reculée jusqu'à la porte de sa chambre, comme pour mieux cacher sa

honte.

--Ah! c'est monsieur, dit la Ramée d'une voix stridente qui fit

tressaillir Espérance comme le sifflement d'un reptile.

Instinctivement, il songea à se rapprocher de son épée placée sur une

console près du balcon. Mais la crainte de paraître inquiet enchaîna

encore une fois sa résolution. «La générosité de l'adversaire, dit un

proverbe arabe, est l'âme la plus sûre d'un lâche ennemi.»

La Ramée comprit cette hésitation. Il tourna lentement autour de la

table comme pour retrouver Mme d'Entragues, et chemin faisant, il

écrasa Henriette d'un regard menaçant et désespéré.

--Il me semble, madame, dit-il alors à la mère, que vous aviez

querelle avec monsieur tout à l'heure. Si je puis vous être utile, me

voici.

--Non, dit Mme d'Entragues humiliée de la protection d'un pareil

personnage, monsieur a expliqué sa présence d'une manière

satisfaisante, et il part.

La Ramée bondit jusqu'au balcon, de façon à se placer entre Espérance

et son épée.

--Vous ne savez donc pas madame, dit-il à Marie Touchet, quel est cet

homme que vous laissez partir?

--Non.

--C'est celui qui m'a menacé tantôt, celui qui sait le secret, celui

qui veut nous perdre tous et qui n'est ici que pour cela!

Mme d'Entragues poussa une exclamation de surprise et d'effroi.

--Ce matin il m'a échappé, ajouta la Ramée, il ne faut pas qu'il

m'échappe ce soir!

Pendant ce colloque, Espérance serrait sa ceinture et regardait avec

un sourire méprisant l'habile manoeuvre de son ennemi.

Marie Touchet, pâle et agitée;

--Cela est bien différent, dit-elle, et mérite une explication.

--Et monsieur va s'expliquer, ajouta la Ramée en s'appuyant sur la

console même où reposait l'épée.

Henriette, la lâche, joignit les mains et adressa un regard suppliant

à Espérance, non pour qu'il fût patient, mais pour qu'il fût discret.

Celui-ci, sans s'émouvoir:

--Je ne comprends plus, dit-il. L'arrivée de monsieur embrouille tout.

--Tout se débrouillera, fit la Ramée en jouant avec la poignée de

l'épée.

--Madame, c'est à vous que je m'adresse, poursuivit Espérance; je ne

veux pas ici avoir affaire à monsieur. Vous me faisiez l'honneur, je

crois, de me demander des explications. Sur quoi?

--Sur les secrets prétendus dont vous auriez ce matin entretenu M. la

Ramée ... des secrets mortels!

Espérance regarda Henriette qui cachait son visage dans ses mains.

--Je devais, dit-il, donner ces explications à M. la Ramée au coin de

certain bois fourré dont il me faisait fête alors. Mais ce n'est pas

ici le lieu, et les témoins ne me conviennent pas.

--Cependant, vous parlerez! dit Marie Touchet en s'avançant l'oeil en

feu, les poings serrés vers le jeune homme.

--Oh oui! vous parlerez! dit la Ramée en s'approchant également, la

main sur un couteau qu'il portait à sa ceinture.

--Vous croyez, dit Espérance, souriant à la faiblesse de l'une et à la

rage de l'autre.

--J'en suis sûr, répliqua la Ramée avec un affreux regard.

Henriette, stupide de frayeur, se mit à murmurer des prières devant

son crucifix. Espérance demeura seul, les bras croisés faisant face à

ses deux adversaires. La Ramée tira tout à fait son poignard du

fourreau.

--Ah oui, dit lentement Espérance, j'oubliais où je suis et avec qui

je suis. C'est l'habitude de la maison d'Entragues. Un porteur de

secret gêne-t-il, on l'assassine!

--Monsieur! s'écria Marie Touchet livide, vous allez nous y forcer!

--Voyez-vous qu'il le faut! hurla la Ramée en grinçant des dents.

--Bah! répliqua Espérance, je ne suis pas un petit page, moi, je ne

suis pas Urbain du Jardin et je n'ai peur ni des mauvais yeux de

madame ni du vilain couteau de monsieur. Oh! vous avez beau vous

placer ainsi entre moi et mon épée, je la retrouverais si j'en avais

besoin, mais avec de pareils ennemis l'épée est inutile. Allons!

passage! arrière, madame, et vous, coquin, au large!

Henriette, égarée, s'enfuit dans sa chambre où elle s'enferma. Mme

d'Entragues recula jusqu'à la porte; la Ramée, le couteau à la main,

baissa la tête comme le taureau qui va fondre sur son adversaire.

Espérance prit son élan.

--Tu n'as pas été pendu ce matin, dit-il, tu vas être étranglé ce

soir.

Et jetant ses deux bras en avant comme deux tenailles, il tordit le

poing de la Ramée, le désarma, jeta le couteau sur le plancher et

saisit l'homme à la gorge; ses doigts nerveux s'incrustèrent dans la

chair vive. On vit, sous la terrible pression, les joues de la Ramée

se rougir du sang qui refluait, ses yeux terrifiés grandir

démesurément, et l'écume lui monter aux lèvres. Il tomba ou feignit de

tomber.

Soudain, Espérance poussa un cri, ses mains s'ouvrirent, son corps

plia. La Ramée libre, la sueur au front, sauta en arrière, laissant

Espérance se débattre au milieu de la chambre, avec une large plaie

d'où jaillissait le sang. L'assassin, en se baissant, avait ramassé

son couteau et le lui avait enfoncé dans la poitrine.

Marie Touchet recula béante de terreur devant ce flot sinistre qui

descendait sur le parquet jusqu'à elle.

Quant à Espérance, il voulut étendre la main pour saisir son épée,

mais ce mouvement acheva d'éteindre ses forces, un brouillard passa

sur ses yeux, ses jambes fléchirent et il tomba en murmurant:

--Crillon! Crillon!

C'était un épouvantable spectacle: de chaque côté de ce cadavre, près

du balcon et de la chambre d'Henriette, les deux assassins, livides et

muets, se regardant comme en délire; dans la chambre voisine des cris

étouffés, tandis qu'au dehors le rossignol saluait sur les marronniers

le premier rayon de la lune.

Tout à coup, deux voix rieuses et avinées, des coups bruyants frappés

à la porte d'entrée, retentirent dans le pavillon. On appelait

Henriette et Mme d'Entragues.

--Oh! s'écria celle-ci, mon mari et M. le comte d'Auvergne.

--Ouvrez! ouvrez! je veux voir la petite soeur, disait le fils de

Charles IX, trébuchant aux marches du pavillon, montrez-la-moi, la

jolie petite reine....

Et M. d'Entragues riait aux éclats.

Ces paroles réveillèrent Mme d'Entragues comme une trompette du

jugement dernier. Elle souffla les bougies dont l'une se ralluma

malgré son souffle, et s'élança par les montées pour empêcher le comte

d'Auvergne d'aller plus loin.

La Ramée, dont les dents claquaient de terreur, cherchait une issue à

tâtons, comme s'il eût été aveugle. Il secoua dans son égarement la

porte à laquelle Henriette, hurlant d'effroi, se cramponnait avec ses

ongles. Alors la Ramée ouvrit le balcon, l'enjamba, et s'élança dans

le vide.

On entendit, au moment de sa chute, deux cris, l'un de surprise et

l'autre de rage, puis un bruit de poursuite furieuse qui s'effaça peu

à peu dans le silence et les ténèbres de la nuit.

Espérance était tombé étourdi plutôt qu'évanoui. La secousse du choc

acheva de lui rendre sa connaissance. Il rouvrit péniblement les yeux

et se vit étendu au milieu de cette chambre à la lueur lugubre de la

bougie qui semblait éclairer un mort.

Il avait appliqué une main sur sa blessure; l'autre, appuyée sur le

parquet, en recevait la fraîcheur. Les idées du malheureux jeune homme

s'entre-choquaient confusément comme une légion de fantômes, comme un

essaim désordonné de rêves.

Il lui sembla que la porte de la chambre d'Henriette s'ouvrait

insensiblement et que la jeune fille elle-même apparaissait, le visage

pâle, les yeux hagards montrant d'abord sa tête seule, puis une main,

puis tout le corps qui se dégageait lentement de la chambre voisine.

C'était bien Mlle d'Entragues; Espérance la reconnut. Elle écoutait,

elle regardait. Sa robe frôla les gonds et la serrure. Elle fit un pas

et fixa un regard épouvanté sur le pauvre Espérance.

Ce dernier eût bien voulu parler, mais n'en avait pas la force; il

essaya bien de sourire, mais l'ombre enveloppait sa tête, et ce

sourire sublime fut perdu.

Henriette s'avança, s'enhardissant par degrés, Espérance la bénissait

tout bas.

--Elle vient, pensait-il, pour fermer ma blessure, ou pour recueillir

mon dernier souffle. C'est une charitable idée qui lui comptera près

de Dieu, et pourra effacer quelques-unes de ses fautes.

Henriette, arrivée près du jeune homme, se baissa et étendit la main

vers lui. Mais ce n'était point pour panser sa blessure, ni pour

chercher le souffle suprême aux lèvres de son amant.

Elle attirait de ses doigts tremblants la longue bourse où Espérance

avait enfermé le billet de rendez-vous; elle sentit le papier sous les

mailles et se mit à dénouer les cordons qui retenaient cette bourse à

la ceinture.

Dieu permit qu'Espérance, à la vue de cette profanation, recouvrât une

seconde de vigueur et de vie.

Il fit un mouvement pour se défendre et un soupir s'exhala du fond de

son coeur révolté.

En le voyant ressuscité, Henriette se releva éperdue. Elle ouvrit la

bouche et ne put crier. Elle reculait à mesure que le mourant se

redressait effrayant de colère et pâle de désespoir.

--Oh!... lui dit Espérance d'une voix sépulcrale, oh! la lâche!... oh!

l'infâme qui dépouille les cadavres! Il te faut donc le billet

d'Espérance comme il t'a fallu la bague d'Urbain!... Mon Dieu,

punissez-la! Mon Dieu! je ne demande pas à vivre, mais donnez-moi la

force d'aller mourir loin d'ici!

-- Sambioux! s'écria une voix de tonnerre, en même temps qu'un homme

sautait bruyamment du balcon dans la chambre, qui est-ce qui parle de

mourir, cher monsieur Espérance. Oh! j'en étais sûr, le pauvre enfant,

ce scélérat me l'aura tué.

--Pontis!... sauve-moi!

--Sambioux de bioux! cria le garde en s'arrachant les cheveux des deux

mains.

--Emporte-moi, Pontis!

Aussitôt, Pontis saisit Espérance d'un bras d'Hercule, le plaça sur sa

large épaule, se pendit d'une main au balcon, de l'autre à une branche

qui craqua en pliant jusqu'au sol et disparut avec sa proie.

Henriette ferma les yeux, étendit les bras et tomba inanimée en

travers de la fenêtre.

XIII

LE ROI

Peut-être le lecteur trouvera-t-il son compte à suivre M. de Brissac,

depuis sa sortie de la maison d'Entragues, lorsqu'il avait tant peur

d'être accompagné, c'est-à-dire gêné par l'Espagnol.

Le gouverneur de Paris entreprenait une grosse besogne, et toutes les

conséquences d'un échec lui étaient parfaitement connues. La moindre

était sa mort et la ruine d'une partie de la France.

Le succès, au contraire, représentait pour lui une fortune brillante

parmi les plus splendides fortunes de ce monde, et le salut de la

patrie.

Il s'agissait de décider entre la Ligue et le Roi, entre la France et

l'Espagne. Mais pour faire ce choix il s'agissait aussi de bien

connaître le fort et le faible des deux situations.

Cette perplexité avait fait passer à Brissac bien des nuits de

fiévreuse insomnie. Mais un homme vaillant ne vit pas éternellement

avec un serpent dans le cour: il préfère engager une lutte, il meurt

ou il tue.

Brissac avait résolu de combattre le serpent. Suffisamment renseigné

sur le compte des Espagnols et de la Ligue par une fréquentation

quotidienne et sa participation à leurs conseils, bien éclairé sur les

perfidies de ceux-là et les niaiseries de ceux-ci, il voulait savoir à

quoi s'en tenir sur l'autre parti qui revendiquait la France. Il

voulait connaître par lui-même les forces et les idées de ce Béarnais

tant combattu. Et il se disait avec son sens droit qu'un ennemi

méprisable n'est jamais redouté a ce point.

Il fallait donc se choisir un maître, et dans ce maître un ami assez

puissant pour faire la fortune de celui qui lui aurait donné le trône.

Serait-ce Mayenne, serait-ce Philippe II, serait-ce Henri IV?

Voici ce qu'imagina le gouverneur de Paris, homme, nous l'avons dit,

éminemment ingénieux:

--La reconnaissance, pensa-t-il, n'est pas un fruit qui pousse

naturellement sur l'arbre de la politique. Il faut l'aider à fleurir,

à se nouer, à mûrir; il faut, lorsqu'il est mûr, l'empêcher de tomber

chez le voisin ou d'être dérobé par le premier adroit larron qui

passe.

Plusieurs moyens se présentent à l'effet de forcer la reconnaissance

d'un grand. L'obliger par tant et de tels services qu'il ne puisse,

malgré toute la bonne volonté possible, en perdre jamais la mémoire,

ou le jeter vigoureusement dans un tel danger, dans un tel dommage,

qu'il ne puisse reculer devant le solde qu'on lui présente pour

rançon.

Brissac choisit ce dernier moyen, parce qu'il avait ouï dire que le

Béarnais était ingrat et court de mémoire. Il résolut donc de faire à

ce prince une telle peur que jamais il ne l'oubliât: le payement en

serait plus prompt et meilleur.

Son plan était de s'emparer d'Henri IV pendant la liberté que donne la

trêve. L'entreprise n'offrait aucune difficulté. Depuis huit jours,

Henri parcourait seul ou à peu près les environs de Paris; fort occupé

de nouvelles amours, il négligeait toutes les mesures de prudence. Si

Brissac ne mettait pas ce projet à exécution, nul doute qu'un jour ou

l'autre le duc de Féria ne le réalisât pour le compte du roi

d'Espagne. Ne valait-il pas mieux, se disait Brissac, faire profiter

un Français du bénéfice? Avec douze hommes braves et d'autant plus

braves qu'ils ne sauraient pas contre qui on les employait, Brissac

ferait garder le chemin que prenait le roi tous les soirs; Henri,

toujours travesti, ne serait pas reconnu, et se garderait bien de se

faire connaître. On amènerait la prisonnier à Brissac, dans quelque

lieu bien écarté, bien sûr. Et là, selon les inspirations du moment,

selon le tour que prendrait la conversation, le gouverneur de Paris

trancherait enfin, et certainement à son profit, la grande question

qui divisait toute la France et tenait l'Europe en échec. Henri serait

livré à Mayenne, ce qui était de bonne guerre pour un ligueur, ou du

moins, s'il était remis en liberté, ce serait contre de bons gages.

Tel était le plan de Brissac, et nous n'avons pas exagéré en

l'appelant ingénieux.

Les conditions de la réussite étaient d'abord un profond secret. En

effet, si le prisonnier était connu d'un seul des assaillants, adieu

le droit de choisir entre sa liberté et son arrestation définitive. Il

faudrait rendre compte aux ligueurs, voire même aux Espagnols; on

aurait travaillé pour ces gens-là, on ne serait plus un homme

d'esprit. Il est vrai que le duc de Mayenne et le roi Philippe II

pourraient être reconnaissants, mais ils pourraient aussi ne pas

l'être. Or, quand ou joue une pareille partie sans avoir tous les

atouts, on perd, et la perte est grosse. C'était pour posséder bien

intact cet important secret, que Brissac avait ainsi écarté l'hidalgo,

en lui ôtant toute chance de nuire au cas où un conflit se serait

présenté.

Il sortit donc de chez Mme d'Entragues vers sept heures et demie; le

temps, nuageux ce soir-la, promettait une nuit sombre. Le comte, suivi

de son valet, prit la route de Paris au petit pas, observant les

environs avec l'habile coup d'oeil d'un homme habitué à la guerre.

Puis, ne voyant aucun espion sur la route, il tourna brusquement à

gauche, traversa quelques bouquets de bois qui cachèrent sa nouvelle

marche, et se dirigea vers la plaine de manière à tenir toujours

Argenteuil et la Seine à gauche.

Son valet, sur la fidélité duquel il croyait pouvoir compter, était un

soldat jeune et vigoureux qui lui servait d'espion depuis près d'une

année, et lui avait rendu de grands services, grâce aux intelligences

qu'il avait su nouer dans le camp royaliste.

--Tu disais donc, Arnaud, demanda Brissac à cet homme, que nous devons

passer la rivière au-dessus d'Argenteuil.

--Oui, monsieur, et la suivre jusqu'à Chatou; c'est là ou dans les

environs que chaque jour passe la _personne_ que vous cherchez.

--Pourquoi ce: dans les environs? Sa route n'est-elle pas aussi

certaine que tu le prétendais?

--Cela dépend du point de départ, monsieur. Lorsque _la personne_

venait de Mantes elle arrivait par Marly; mais le but est toujours le

même.

--Toujours cette maison de Mlle d'Estrées, au bord de l'eau, près

Bougival?

--Au village de la Chaussée, oui, monsieur.

--Mais, malheureux, _s'il_ vient ce soir par Marly, mes guetteurs le

manqueront, puisque, d'après les renseignements, je les ai échelonnés

depuis Argenteuil jusqu'à Bezons.

--Ce soir _la personne_ vient de Montmorency par le même chemin que

nous, et vos guetteurs sont assurés de la rencontrer là.

Brissac réfléchit un moment.

--Je ne pense pas qu'il se défende, dit-il, et toi?

--Non, monsieur. Il est seul.

--Tu en es sûr?

--Vous le savez bien, monsieur, hier, il était à Pontoise avec M. le

comte d'Auvergne et M. Fouquet. Ce dernier est parti à Médan rejoindre

les gardes, vous en avez reçu l'avis. M. d'Auvergne est à Entragues,

vous venez de l'y voir, l'autre se trouve donc seul pour toute la

soirée.

--Et déguisé?

--Comme toujours. Depuis deux mois que je l'observe par vos ordres, il

est allé six fois chez Mlle Gabrielle d'Estrées, jamais sans un

déguisement quelconque. Oh! sans cela le père le reconnaîtrait et

serait capable de ne pas le laisser entrer.

Brissac reprit le cours de ses méditations. Depuis Épinay, les

chevaux, marchaient plus vite, et l'on aperçut bientôt le village

d'Argenteuil. Là était un gué que le soldat fit prendre à son maître

pour éviter le bac, et les deux cavaliers suivirent la berge déserte,

en commençant à observer religieusement chaque ombre, chaque pli du

terrain et chaque bruit.

Brissac témoigna sa surprise, ou plutôt son admiration. Rien ne

paraissait. Il fallait que l'embuscade fût merveilleusement conduite.

--J'y serais pris moi-même, dit-il ... Quelle solitude! quel silence!

Et cependant nous voilà sur le lieu même que je leur ai indiqué pour

s'embusquer.

On ne voyait, en effet, ni hommes ni chevaux; on n'entendait d'autre

bruit que le murmure de l'eau, fort basse en cette saison, sur les

cailloux et les bancs de sable de la rivière. L'endroit était désert,

presque sauvage. D'un côté, le fleuve; de l'autre,une berge escarpée

couronnée de broussailles et de petits bois coupés par des ravins et

des fondrières.

--Voilà qui est étrange, pensa Brissac, le coup devrait être fait; mes

hommes devraient déjà revenir.

Arnaud suivait son maître sans faire de commentaires, son attention

était ailleurs; Brissac ne s'occupait que d'écouter ou de regarder en

avant.

Tout à coup il s'écria:

--En voici un!

Un homme apparut en effet au détour d'un sentier sous des habits

simples et de couleur sombre.

Il avait certaine tournure martiale qui semblait justifier

l'exclamation de Brissac. D'ailleurs cet homme venait droit au

gouverneur qui, de son côté, bâta le pas pour l'aborder: il était

impatient d'avoir des nouvelles.

Lorsqu'ils furent tous deux en présence:

--Bonsoir, monsieur le comte, dit l'étranger d'une voix enjouée; me

reconnaissez-vous?

--Monsieur de Crillon! s'écria Brissac saisi de stupeur à la vue d'un

homme qu'il était si loin d'attendre à pareille heure, en pareil lieu.

--Votre bien bon serviteur, répondit le chevalier.

--Par quel étrange hasard rencontré-je monsieur de Crillon?

--Il le faut bien, comte, pour obéir au roi.

--C'est le roi ... le roi de Navarre, qui vous a envoyé?

--Le roi de France et de Navarre, dit tranquillement Crillon.

--Mais ... demanda Brissac dont l'inquiétude prenait les proportions

de l'effroi.--En effet, rencontrer Crillon dans un endroit où l'on

pouvait avoir à se battre, c'était malencontreux!--Pourquoi vous

aurait-on envoyé?

--Pour vous arrêter, monsieur le comte, dit Crillon avec un flegme

terrifiant.

Brissac était brave; mais il pâlit. Il savait que Crillon plaisantait

peu sur les grands chemins.

--Qu'en dites-vous? continua le chevalier. Est-ce que vous auriez

l'envie de faire résistance?

--Mais oui, dit Brissac, car il n'est pas possible qu'un gentilhomme

armé se laisse prendre par un seul ennemi sans être déshonoré.

--Oh! dit Crillon, vous êtes si peu armé que ce n'est pas la peine

d'en parler.

--J'ai mon épée, monsieur de Crillon.

--Bah! vous savez bien que personne ne tire plus l'épée contre moi.

--C'est vrai, mais j'ai l'arme des faibles, l'arme brutale dont le

coup ne se pare point, et je serais au désespoir, avec cette arme

lâche, de tuer le brave Crillon. Cependant! je le tuerais s'il me

refusait le passage.

En même temps, il prit ses pistolets dans les fontes.

--Quand je vous disais de rester tranquille, dit Crillon. Rengainez

vos pistolets, ils ne sont pas chargés,

--Ils ne sont pas chargés! s'écria Brissac avec une sorte de colère;

en êtes-vous assez certain pour attendre le coup à bout portant?

En disant ces mots, il appuyait l'un des canons sur la poitrine du

chevalier.

--Si cela vous amuse de faire un peu de bruit et de me brûler quelques

poils de moustache, faites, mon cher comte, dit froidement Crillon,

sans chercher à détourner l'arme, vos pistolets renferment de la

poudre, peut-être, mais ils n'ont plus de balles certainement.

--C'est impossible, s'écria Brissac confondu.

--Alors tirez vite pour vous en convaincre, et quand vous serez bien

convaincu, nous nous entendrons mieux. Tirez donc, et tâchez de ne pas

me crever un oeil avec la bourre.

Brissac, après avoir vainement cherché le regard embarrassé d'Arnaud

qui détournait la tête, laissa tomber sa main avec une morne

stupéfaction. On lui avait joué le tour qu'il avait joué à l'Espagnol.

--Je comprends, murmura-t-il, Arnaud s'était vendu à vous!

--Vendu, non pas, répliqua Crillon, nous n'avons pas d'argent pour

acheter: il s'est donné. Mais que cherchez-vous donc autour de vous

avec cet oeil émerillonné? Vous ne songez pas à vous tirer de mes

mains, n'est-ce pas?

--Si fait bien, j'y songe, et c'est vous, chevalier de Crillon, qui

vous êtes livré à moi sans vous en douter. En voulant prendre le

maître, j'aurai pris aussi le serviteur; c'est un beau coup de filet.

--Je ne comprends pas trop, dit Crillon.

--Tout à l'heure, douze hommes que j'ai postés sur la route que doit

suivre le roi prendront le roi, et vous avec. Ainsi, faites-moi bonne

composition en ce moment, je vous rendrai la pareille dans un quart

d'heure.

Crillon se mit a rire, et ce rire bruyant troubla quelque peu la

confiance de Brissac.

--Vous ne vous fâcherez pas si je ris, s'écria le chevalier, c'est

plus fort que moi. Mais l'aventure est trop plaisante; figurez-vous

que vos douze hommes n'ont pas eu plus de succès que vos pistolets et

votre épée. Ces pauvres douze hommes, ils ont fondu comme neige.

Qu'est-ce que douze hommes, bon Dieu! une bouchée de Crillon.

--Vous les avez détruits! s'écria Brissac, que cette prouesse n'eût

pas étonné de la part d'un pareil champion.

--Détruits, non, mais confisqués, et ces braves gens s'en vont

tranquillement, à l'heure qu'il est, vers Poissy, où ils coucheront,

et demain ils auront rejoint notre armée, dont ils font partie

désormais. Voyons, mon cher comte, ne vous assombrissez pas ainsi:

descendez de cheval et venez avec moi dans un petit endroit charmant à

trente pas d'ici; nous avons beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes

mon prisonnier; mais j'aurai des égards. Arnaud gardera votre cheval.

Soyez tranquille. Pardon ... votre épée, s'il vous plaît.

Brissac, tout égaré, rendit son épée et se laissa conduire par

Crillon. Il ne voyait plus et n'entendait plus. Abasourdi comme le

renard tombé dans la fosse, un enfant l'eût mené au bout du monde par

un fil.

--Allons! pensait Brissac, voilà des joueurs plus forts que moi, j'ai

perdu.

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 11 / 23 段