--Oui, chère belle, causons.

Et il entoura Henriette de ses bras.

Elle fit, pour se dégager, un mouvement si adroit et si rapide, qu'il

ne le sentit qu'en la voyant s'asseoir à deux pas de lui, sur une

chaise.

Il détacha son épée, la posa sur un meuble près du balcon, et

s'agenouilla près d'Henriette, accoudée sur le bras de sa chaise.

Alors il attacha sur la jeune fille son regard profond dans lequel se

reflétait toute son âme. L'image était parfaite, le miroir sans prix.

Henriette, si elle eût regardé cette noble et adorable figure, cette

bouche pensive à la fois et souriante, n'eût pas résisté au désir d'y

coller ses lèvres; mais elle aussi rêvait et ne regardait pas.

--Il me semble, dit Espérance avec douceur, que vous me payez mal mon

voyage, Henriette, et la fatigue, et la soif, et tout l'ennui que j'ai

eu de vous perdre ces trois jours passés. Au moins ai-je donné tout à

l'heure à mon brave cheval de l'eau fraîche, de l'herbe tendre et mes

caresses. A défaut du picotin, il s'est déclaré satisfait. Mais vous,

méchante, vous ne me donnez rien.

Henriette poussa un soupir.

--Gageons que je suis meilleur que vous, continua Espérance, et que je

n'ai rien oublié de ce qui peut vous plaire, ou du moins vous

distraire. Vous ne vous souvenez peut-être plus qu'il y a dix jours,

en Normandie, au bord de notre petite fontaine Eau claire, quand vous

rouliez des gouttes d'eau sur des feuilles de noisetier, vous me fîtes

admirer ces diamants, et me dites qu'ils ressemblaient à ceux de votre

mère. Alors je versai ces gouttes brillantes sur vos beaux cheveux

noirs, et elles tombèrent au bord de votre charmante oreille rouge, où

je les bus, tout diamants qu'elles étaient.

--Eh bien? dit Henriette.

--Eh bien, j'avais feint seulement de les boire. Le feu de mon baiser

les a durcies. Je vous les rends assez solides pour demeurer à vos

oreilles.

Il lui offrit les diamants que Crillon avait tant regrettés. Ils

eurent le bonheur de lui plaire, et elle leur adressa un regard moins

terne qu'à Espérance.

--Vous êtes bon, dit-elle.

--Ah! vous en convenez, s'écria ce brave coeur avec une gaieté si

franche que pour toute autre femme elle eût été irrésistible. Voyons,

déridez-vous, et ne me faites pas voir une Henriette que je ne connais

pas, à la place de cette charmante maîtresse tant aimée.

Elle se leva presque à ce mot, et repoussant l'écrin, toujours ouvert

sur ses genoux:

--Il faut que je vous parle, dit-elle du même ton glacial qu'elle

avait pris à son arrivée.

Espérance, surpris, ramassa les pendants d'oreille et les plaça sur la

table.

--J'ignore absolument, dit-il d'un ton de dignité sans colère, ce que

vous pouvez avoir à me dire avec un pareil accent. Il faut que le

séjour dans la maison paternelle vous ait fait faire des réflexions.

C'est possible après tout.

--C'est cela, monsieur Espérance, j'ai fait des réflexions.

--Monsieur?... répéta le jeune homme, de plus en plus blessé. Alors je

vous appellerai mademoiselle.

--Ce sera mieux, entre gens destinés à se séparer.

--Ah! dit Espérance suffoqué, comme serait un homme qui s'enfoncerait

pas à pas dans un lac de glace.

--La séparation est inévitable; elle est forcée. Vous devez voir à ma

tristesse, à l'hésitation de chacune de mes syllabes, combien il m'en

coûte pour vous l'annoncer.

--Aurait-on découvert notre intelligence? dit Espérance avec son

inépuisable crédulité.

--A peu près.

--Avec de l'adresse, de la prudence, nous détournerons les soupçons.

--Cela ne suffirait pas, monsieur Espérance, et le danger évité se

représenterait infailliblement. Ce qu'il importe, c'est que notre

secret meure à jamais entre nous; c'est que vous m'aimiez assez pour

m'oublier.

--Comment alliez-vous ces deux mots-là, mademoiselle? Aimer et oublier

ne vont pas ensemble. D'ailleurs, pourquoi me demanderiez-vous de vous

aimer encore si vous ne m'aimez plus?

--Je ne dis pas cela ... Tous les jours on obéit à la nécessité.

--Quelle nécessité?

--Mais ... il s'en rencontre de cruelles dans la vie d'une femme.

--Voudriez-vous épouser quelqu'un?

--Si ce n'est moi qui le veux, c'est peut-être ma famille.

Henriette prononça cette réponse avec tant de sécheresse et

d'orgueilleuse provocation, que le jeune homme se sentit mordu au

coeur. Il lui sembla qu'il venait d'être attaqué, touché même, et que

ce serait une lâcheté de ne pas répondre par un coup énergique à

l'attaque sans pitié qu'on venait de lui envoyer. Ce coup vengeur,

Crillon le lui avait enseigné pendant la route.

Il se redressa le front assombri, passa une main frémissante dans ses

beaux cheveux, et dominant cette femme assise de toute sa taille, de

toute sa beauté de corps et d'âme:

--Mais, mademoiselle, lui dit-il, je ne sais pas si vous agirez

prudemment en laissant votre famille vous chercher un mari.

Elle le regarda, surprise.

--Un mari, continua-t-il, sera exigeant. Ce n'est plus un amant qui

s'extasie et remercie à deux genoux, et, quand il ne le demande pas

lui-même, accepte toujours le bandeau qu'une femme lui met sur les

yeux.

Henriette, en écoutant ces étranges paroles, restait indécise entre

l'étonnement et la colère.

--Un mari, poursuivit Espérance, vous demandera compte de toute votre

vie, mademoiselle, et chacune de vos actions lui fournira matière à

questions et à recherches.

--Je ne suppose pas, répliqua Henriette pâlissant, que ces questions

et ces recherches puissent jamais tourner à mon déshonneur. Vous êtes

un honnête homme, monsieur, je le crois du moins, et qui que ce soit

vous ferait vainement des questions à mon sujet. Mon secret ne peut

donc être révélé que par vous ... dois-je craindre qu'il le soit

jamais? Si vous vous défiez de vous-même, dites-le, du moins, pour que

je sache à quoi m'en tenir.

Le coeur loyal d'Espérance battait au moment de porter le grand coup.

Mais il reprit courage sous le regard venimeux de l'adversaire.

--Votre secret, mademoiselle, dit-il d'une voix émue, ne court aucun

danger. Je parle du secret qui nous est commun. Celui-là, je vous le

garantis, mais celui-là seul. Je ne puis m'engager pour les autres.

--Que prétendez-vous dire? s'écria Henriette avec un serrement de

coeur qui retira de son visage le peu de sang que cette discussion y

avait laissé. Quels autres secrets puis-je avoir?

--Cela ne me regarde pas, mademoiselle, mais votre mari s'en occupera;

au lieu de croire, comme je l'ai fait, à cette bague donnée par Mlle

Marie d'Entragues, enfant de douze ans, au page de votre mère, il vous

demandera si ce n'est pas vous plutôt qui aviez donné la bague qu'un

assassin a volée pour vous au cadavre d'Urbain du Jardin.

Henriette devint livide, poussa un cri sourd et chancela sous

l'autorité de ce regard ferme et de cette parole hardie. Espérance se

croisa les bras et attendit la réponse.

--Qui vous a appris ce nom? murmura-t-elle avec angoisse.

--Peu importe. Je le sais, voilà l'essentiel.

--Mais enfin, de quoi m'accusez-vous, en rapprochant ce nom du mien?

--Je croyais vous l'avoir dit, mademoiselle, et votre égarement prouve

assez que vous m'avez compris.

--Je sens une calomnie, une injure, et je me révolte, voilà tout.

D'ailleurs, comment se fait-il que vous veniez m'accuser d'un crime

que vous ne me reprochiez pas il y a trois jours?

--Parce que je ne le sais que depuis deux heures.

--Et alors, reprit-elle vivement, pourquoi il y a dix minutes

étiez-vous à mes pieds me rappelant des souvenirs d'amour?

--Parce qu'il y a dix minutes j'espérais encore ce que je n'espère

plus maintenant.

--Quoi donc?

--Vous trouver innocente.

--Nommez-moi les calomniateurs!

--Que vous sert-il de les connaître? Tout à l'heure vous m'avez

congédié, c'est signe que vous ne m'aimez plus. Quand on cesse d'aimer

les gens, s'occupe-t-on de ce qu'ils pensent?

--Évidemment, monsieur, je tiendrais peu à l'estime d'un homme qui

manquerait d'assez de confiance envers moi pour m'attribuer....

--Ce qu'on attribue à votre soeur, à une pauvre absente que vous

laissez accuser, que vous accusez vous-même.

--Mais, monsieur, vous m'insultez.

--La colère n'est pas une réponse.

--L'insulte n'est pas une preuve, et si vous n'êtes venu que pour

m'insulter, vous eussiez mieux fait de ne pas venir.

Espérance était bon, mais il n'était pas faible. Cette nouvelle

agression l'exaspéra.

--Je ne suis venu, mademoiselle, dit-il, que pour répondre à

l'invitation que j'avais reçue de vous. Car vous m'avez appelé, ne

vous déplaise, et je porte heureusement sur moi ma lettre d'audience.

Peut-être me direz-vous qu'elle n'est pas de vous, car la personne qui

vient de me traiter ainsi n'est pas celle qui écrivait:

«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni l'heure ni

le jour fixés par ton Henriette qui t'aime.»

--N'est-ce pas, mademoiselle, ajouta-t-il en mettant le billet ouvert

sous les yeux de la jeune fille frémissante, n'est-ce pas que vous ne

comprenez pas d'avoir pu écrire ces lignes et d'avoir peut-être pensé

ce que vous écriviez?

Henriette, en effet, venait de voir avec épouvante ce billet dans la

main d'Espérance. Lui, calmé par l'évaporation de la première colère,

plia tranquillement la feuille et la remit dans la bourse brodée qu'il

portait à sa ceinture. Les yeux d'Henriette dévoraient ce papier

accusateur et brillèrent de fureur en le voyant disparaître.

--Ainsi, reprit le jeune homme, je ne suis venu vous voir que pour

continuer notre rôle d'amants interrompu par votre absence. En route

j'ai su votre faute et votre mensonge. On me conseillait de rebrousser

chemin. Par faiblesse j'ai voulu obtenir de vous une explication. Me

voici: vous refusez de vous expliquer, vous accueillez mes

propositions conciliantes par des menaces, j'accepte la rupture.

Adieu, mademoiselle, adieu.

Il se dirigea vers la fenêtre; sa décision était nettement écrite sur

ses traits. En le voyant près de partir, Henriette au désespoir, il

emportait le billet, s'élança vers lui et le saisit par les deux mains

avec tous les signes du repentir et de l'humilité.

--Espérance! s'écria-t-elle, reste; tu sais bien que je t'aime.

--Mais non, dit-il, je ne le sais plus.

--Comprends donc ma douleur, ma folie; comprends donc l'horreur de ma

situation.

--Pourquoi m'avoir chassé?

--Tu m'accusais.

--Pourquoi m'avoir menti?

--Rappelle-toi en quelles circonstances. C'est la Ramée qui est cause

de tout. Il ose m'aimer; j'ai ce malheur! Il m'écrit chez ma tante une

ridicule lettre entortillée, que le hasard fait tomber en tes mains;

tu t'étonnes, tu m'interroges. Il était question dans cette lettre

fatale de secret, de Marie, d'honneur de la famille. Je me confie à

toi, je t'explique comment ce la Ramée s'arroge des droits sur moi

pour se faire payer son dévouement. Dans sa lettre il ne parlait que

de la faute de Marie, puisque ma mère, par tendresse pour moi, ne lui

avait parlé que de ma soeur. Voulais-tu que, pour justifier ma soeur

cadette, que tu n'as jamais vue, que tu ne verras jamais, j'allasse

m'accuser inutilement et risquer de perdre ton amour? Ton amour plus

précieux pour moi que l'honneur, tu le sais; toi pour qui j'ai tout

oublié. Allons, pardonne, tu n'es pas méchant, aie pitié de ta

maîtresse, dont tu es le premier amour. J'ai été légère, quelle jeune

fille ne l'est pas? mais une étourderie n'est pas un crime; ce n'est

qu'une étourderie; qu'on me prouve autre chose ... Pardonne, oublie...

Je t'aime, Espérance, et n'ai jamais cessé de t'aimer.

Elle l'enlaçait de ses bras si beaux, elle embrassait de ses lèvres

ardentes un visage qui trahissait toute l'émotion, toute la faiblesse

magnanime du généreux Espérance.

--Vous me chassiez, cependant, dit-il tout troublé.

--Pardonne la colère à une âme noble que révolte une honteuse

accusation.

--Vous me chassiez avant d'avoir été accusée.

--Oh! pardonne encore plus à la pauvre jeune fille que ses parents

circonviennent et qui se voit captive, isolée, séparée à jamais

peut-être de celui qu'elle aime. Mon père est sans pitié, ma mère rêve

pour moi des alliances au-dessus de mon faible mérite. Un soupçon de

leur part c'est pour moi la mort.

--Vous ne serez pas perdue cependant pour m'aimer, dit Espérance, et

près de moi vous n'avez à craindre ni la pauvreté, ni le déshonneur!

--Vous ne connaissez pas vos parents, dit la jeune fille avec une

hypocrite douceur; voilà pourquoi jamais les miens ne consentiraient à

nous unir. Oh! sans cela, je vous avouerais avec orgueil. Allons, vous

voilà devenu raisonnable, vous n'êtes plus ce furieux qui maltraitait

une pauvre fille dont le malheur est le seul crime. Je lis dans vos

beaux yeux l'oubli; j'y lis plus encore, n'est-ce pas, vous m'aimez

toujours?

--Il le faut bien, soupira ce tendre coeur. Un éclair de triomphe

illumina le visage pâle d'Henriette.

--Est-il possible, dit-elle, que l'orgueil fausse à ce point une belle

âme, qu'elle devienne ingrate jusqu'à l'indélicatesse?

Elle enveloppa ce mot amer dans le miel d'un baiser.

--Comment cela? dit Espérance;

--Oui, vous me reprochez une preuve d'amour, une lettre.

--Je ne l'ai pas reprochée, je l'ai citée.

--Le rouge m'en monte au visage. Il me reprochait d'avoir été

confiante ... et moi, dans ma douleur, je me disais: S'il s'arme de

cette lettre contre moi, aujourd'hui qu'il m'aime, quel usage en

fera-t-il donc lorsqu'un jour il ne m'aimera plus?

Un nouveau baiser fit passer cette nouvelle goutte de poison.

--Me croyez-vous à ce point votre ennemi?

--Pas vous! mais on vous influence; vous êtes faible pour tout le

monde, excepté pour moi, et quand nous serons séparés ... Oh! mon cher

Espérence, si votre faiblesse, si un malheureux hasard fait tomber ce

billet en des mains étrangères, je suis perdue, perdue par celui que

j'ai tant aimé ... Quel châtiment! il sera juste!

Elle s'attendrit en disant ces mots; Espérance la prit dans ses bras

avec transport.

--Ne la redoute plus, cette lettre, dit-il, nous allons la brûler

ensemble.

Pauvre Espérance! qui prit pour un sourire d'ange la joie infernale

allumée dans les yeux d'Henriette, et pour une douce rançon d'amour

son baiser de Judas!

Il fouilla dans sa bourse pour y prendre le billet. Henriette tendit

une main tremblante d'avidité.

Soudain plusieurs coups pressés retentirent à la porte du pavillon, et

une voix impatiente cria: Henriette! Henriette!

--C'est ma mère! dit celle-ci épouvantée.

Espérance courut au balcon, Henriette l'arrêta, songeant qu'il

emportait avec lui la lettre.

--Dans ma chambre, dit-elle....

Elle y poussa le jeune homme, ferma la porte et descendit ouvrir.

XII

LES HABITUDES DE LA MAISON

Il faisait sombre dans le vestibule, Marie Touchet avait la voix

tremblante; en apercevant le trouble de sa fille elle se tut.

--Me voici, ma mère, dit Henriette en détournant les yeux.

--Pourquoi n'ouvriez-vous pas?

--J'allais dormir, je dormais déjà, je crois, mais à présent que me

voilà réveillée, je puis aller souper avec vous, ma mère.

En disant ces mots, dans son ardeur de sortir et d'éloigner Marie

Touchet du pavillon elle poussait doucement celle-ci dehors.

Marie Touchet la poussant à son tour:

--Montons chez vous, dit-elle en passant la première.

--Je suis perdue, pensa Henriette, qui se repentit de n'avoir pas

laissé fuir Espérance.

La mère après un rapide coup d'oeil jeté autour d'elle, marcha droit à

la fenêtre ouverte, et, apercevant en bas la Ramée qui veillait, lui

demanda si personne n'était sorti de ce côté.

--Non, répondit la Ramée.

Alors Mme d'Entragues revenant à sa fille:

--Où est, dit-elle, l'homme que vous cachez ici?

--Qui donc? répliqua Henriette avec un horrible serrement de coeur.

--Si je le savais je ne vous le demanderais pas.

--Mais il n'y a personne, madame.

--J'ai entendu sa voix.

--Je vous jure....

La mère se mit à visiter chaque angle, chaque meuble de la chambre et

les plis de la tenture, avec une vivacité fiévreuse. Il n'était plus

question de majesté.

N'ayant rien trouvé, elle se dirigea vers la chambre à coucher, heurta

violemment Henriette qui voulait lui fermer le passage, et entra.

Henriette espérait que le jeune homme se serait adroitement dissimulé,

à la manière des vulgaires amants, sous le lit ou dans quelque

armoire; mais Espérance était debout près de cette petite fenêtre

grillée de fer. Il avait entendu tout et s'attendait à tout.

À l'aspect de cette figure noire perdue dans le crépuscule, Marie

Touchet saisit à la hâte le fusil et la pierre pour allumer une bougie

et voir.

Espérance, pendant ces préparatifs, contemplait le visage pâle et

contracté par la fureur de cette mère offensée, dont il connaissait en

pareil cas la justice férocement expéditive.

Henriette se cachait dans un grand fauteuil.

Marie Touchet leva la bougie jusqu'à la hauteur du visage d'Espérance,

et frissonna de le voir si beau, si calme, si digne d'être adoré.

Un pareil amant près de sa fille renversait tous ses plans d'avenir.

Encore une tache qu'il faudrait effacer. C'était donc l'inexorable

destinée de sa famille: honte et sang!

--Que faites-vous là? dit-elle d'une voix menaçante. Vous vous taisez

... Répondrez-vous, au moins, mademoiselle!

Henriette, au comble de l'effroi, s'écria:

--Mais, ma mère, je ne connais pas monsieur....

--Un malfaiteur, peut-être, dit Marie Touchet, exaspérée de la placide

beauté d'Espérance.

L'oeil noble et pur du jeune homme appela sans affectation le regard

de la mère sur la table où scintillaient les diamants.

--Qu'est cela? dit-elle avec un redoublement de fureur. Je ne vous

connais pas ces joyaux, mademoiselle!

--Moi non plus, bégaya Henriette, folle de honte et de terreur.

Ému de compassion, Espérance trouva le mensonge pour sauver l'honneur

de sa maîtresse.

--Voici la vérité, madame, dit-il enfin d'une voix doucement

harmonieuse. Je passais à Rouen il y a six jours. J'y ai vu

mademoiselle dont je suis tombé éperdument épris sans qu'elle m'eût

seulement aperçu. C'était jour de fête. Mademoiselle regardait à

l'étalage d'un juif les diamants que voici. L'idée m'est venue de les

acheter, puisqu'ils avaient mérité son attention.

--Je vous trouve hardi d'acheter des diamants à ma fille.

--Permettez, madame, ce n'est pas un crime que d'éprouver de l'amour,

c'en serait un alors d'en inspirer. Moi, qui ne voulais pas offenser

ou compromettre mademoiselle, je l'ai suivie de loin, oh!

respectueusement, jusques ici.

--Pourquoi faire? dit Marie Touchet avec sa hauteur de reine.

--Pour savoir son nom et sa qualité, que je ne me fusse pas permis de

demander à ses gens; pour trouver une occasion favorable de lui faire

tenir ces diamants qui ne sont pas un présent, mais un gage mystérieux

des sentiments que je voulais un jour lui faire connaître. C'est

permis, madame, d'essayer à plaire quand on est respectueux, quand on

cherche à ne pas compromettre une femme; depuis hier, j'ai étudié les

êtres et les habitudes de ce château, et ce soir, croyant mademoiselle

sortie du pavillon pour souper avec vous, je me suis risqué--c'est un

grand tort de ma part--à pénétrer chez elle pour déposer les diamants

sur sa table, cela l'eût fait rêver: cette pensée me souriait

d'occuper son esprit, sinon son coeur. Or, mademoiselle que je croyais

absente, est rentrée tout à coup, m'a vu, a poussé un cri; j'ai voulu

la rassurer, lui expliquer la pureté de mes intentions, et j'étais

occupé à combattre ses scrupules, lorsque votre voix, madame, a

retenti au bas de l'escalier. Voilà toute la vérité. Je vous supplie

de me pardonner, et surtout de ne pas accuser mademoiselle, qui n'est

pas coupable et qui souffre en ce moment d'injustes soupçons. Seul je

mérite vos reproches et m'incline très-humblement devant votre colère.

A mesure qu'il parlait, la couleur et la vie revenaient sur les joues

d'Henriette; elle admirait cette présence d'esprit qui la sauvait. Le

rôle devenait si beau pour elle qu'elle s'y cramponna, qu'elle

l'adopta, qu'elle prit le masque pour le visage.

--Oui, s'écria-t-elle, oui, voilà la vérité.

Marie Touchet, elle, ne se laissa pas abuser. Sa colère augmenta

lorsqu'elle vit l'adresse de la défense.

--Et c'est là, dit-elle, l'excuse qu'on ose invoquer pour s'être

introduit chez ma fille par une fenêtre!

--La porte m'était fermée, répondit doucement Espérance. D'ailleurs,

je ne voulais pas être vu de Mlle d'Entragues, et par la porte j'eusse

été vu.

--Il reste à expliquer, dit la mère en froissant convulsivement ses

doigts, pourquoi à mon arrivée, vous vous êtes caché dans cette

chambre au lieu de reprendre le chemin par lequel vous étiez venu.

Henriette plia sous ce nouveau coup.

--Mademoiselle m'avait congédié honteusement répliqua Espérance

embarrassé; mais moi j'ai voulu rester, un espoir me guidait.

Peut-être, me suis-je dit, aurai-je le bonheur de voir la mère de Mlle

Henriette, et je saurai la convaincre de mes sentiments respectueux,

et par l'excès même de ma témérité, cette dame jugera de l'excès de

mon amour et du désir que j'ai d'être approuvé dans ma démarche. Voilà

pourquoi, madame, je me suis caché. Mademoiselle devait me croire

parti ... Mon stratagème a réussi en dépit de mademoiselle, puisque

j'ai été assez heureux pour déposer à vos pieds ces sincères

explications.

Henriette respira; Marie Touchet la regarda d'un oeil plus calme. Mais

l'effort de cette tempête tomba sur le malheureux Espérance.

--Votre recherche! s'écria la mère en donnant un libre cours à sa rage

trop longtemps contenue. Votre recherche! mais, pour rechercher Mlle

d'Entragues, vous ne vous êtes pas encore nommé. Qui donc êtes-vous?

Espérance baissa la tête avec une hypocrite humilité.

--Je ne suis pas pauvre, dit-il.

--Il s'agit bien de cela. Êtes-vous prince? Êtes-vous roi?

--Oh! non, madame.

--Votre nom! votre nom! dit Marie Touchet, de plus en plus animée par

la feinte soumission du jeune homme ... Il ne s'agit pas d'acheter des

diamants, nous ne sommes pas des juives; mais vous, êtes-vous

seulement bon gentilhomme?

Espérance prit le temps de respirer pour bien poser l'effet de sa

réponse, et répondit:

--Je ne sais pas, madame.

L'effet fut effrayant. La mère se redressa comme une géante, et d'un

geste superbe:

--Il faut que vous soyez un audacieux compagnon, dit-elle, pour venir

ainsi affronter la potence. Pas gentilhomme!... et l'on complote de

séduire des filles de noblesse! Que dis-je, on ose avouer qu'on les

recherche! Ah! malheureux! si je ne craignais d'attirer sur mon

imprudente fille la colère de son père et de son frère, vous auriez

déjà payé cette impudence.

--Mais, madame, je n'ai offensé personne, dit le jeune homme, enchanté

de voir approcher le dénoûment sans que sa maîtresse eût été

compromise.

--Taisez-vous!

--Je me tais.

--Et partez!... partez, misérable!

--Je l'eusse fait depuis longtemps sans le respect qu'on doit aux

dames, dit Espérance avec un sourire mal déguisé.

--Et vos diamants! ajouta Marie Touchet, ne les oubliez pas; ils vous

serviront près de vos pareilles!

En disant ces mots, elle lança l'écrin dans les jambes d'Espérance,

qui riait de cette fureur féminine et ne se baissa pas pour les

ramasser. Après une gracieuse révérence adressée aux deux dames, il se

dirigea vers le balcon:

--Excusez-moi, dit-il, de reprendre le chemin défendu; mais mon cheval

est en bas, et je tiens à ne pas causer de scandale en votre maison.

--Moi aussi, répliqua Marie Touchet avec fureur. C'est pourquoi je

vous invite à ne point aller de ce côté: vous trouveriez en bas de

cette fenêtre quelqu'un dont je veux bien vous épargner la rencontre.

Certes, vous méritez d'être châtié, mais ce sera plus tard et plus

loin. Souvenez-vous bien que s'il vous arrive jamais de regarder

seulement cette fenêtre ou de parler de votre aventure, mademoiselle

que voici entrera pour le reste de ses jours au couvent. Quant à

vous....

--Oui, je sais ce que vous voulez dire, murmura Espérance avec un

sourire moins joyeux. Eh bien! madame, soyez tranquille, à dater

d'aujourd'hui je suis aveugle et muet. Par où faut-il que je sorte,

s'il vous plaît?

--Attendez que je prévienne la personne qui vous guettait en bas.

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 10 / 23 段