comte d'Auvergne.
--Des soldats, continua la Ramée avec une volubilité qui témoignait de
sa colère, ont forcé l'entrée de notre maison, pillé les vivres et
provisions, et enfin incendié.
--Incendié! s'écria Mme d'Entragues.
--Votre grange, madame, où était rentrée toute la récolte de cette
année pour votre consommation de chasse.
Mme d'Entragues se tut sur un signe de son mari; mais ce silence de
tous deux était éloquent; il demandait l'avis de M. d'Auvergne.
Celui-ci, sans avoir perdu un moment le froid sarcasme de son sourire:
--Quels soldats ont fait cela? dit-il.
--Ceux qu'on nomme les gardes.
--Ah! les gardes. Eh bien, mais il y a dans la convention de la trêve
un article....
La Ramée répondant au sarcasme par le sarcasme:
--Dans notre pays, répondit-il, c'est avec le papier de cet article
que les soldats mettent le feu aux granges.
--Vous êtes-vous plaint à un chef? dit le comte d'Auvergne.
--Oui, certes, monsieur.
--Eh bien? demanda M. d'Entragues.
--On m'a proposé de me faire pendre.
Le comte d'Auvergne partit d'un éclat de rire si bruyant qu'il
enflamma de fureur les yeux de la Ramée.
--M. le comte est bon royaliste, murmura-t-il en serrant les dents et
les poings.
Marie Touchet parut bien un peu scandalisée de cette joie du fils de
Charles IX; mais M. d'Entragues, perplexe entre la colère du
propriétaire et la complaisance du courtisan, souriait d'un côté et
menaçait de l'autre, comme un masque de Chrêmès.
--Je parie qu'il s'est adressé à Crillon! ajouta M. d'Auvergne en se
tenant les côtes.
--Précisément, dit la Ramée, et c'était une grande sottise de ma part,
je l'ai éprouvé. Aussi ne me plaindrai-je plus, je me ferai justice
moi-même.
--Vous serez écartelé, mon pauvre garçon, dit le comte d'Auvergne en
se remettant à rire. Ma foi, cela vous regarde.
Et avec son habileté ordinaire, quand la conversation devenait
compromettante, il tourna les talons en prenant le bras de M.
d'Entragues, tout consolé de sa paille brûlée, par l'espoir de
reprendre avec son beau-fils une autre conversation.
La Ramée demeura seul avec la châtelaine. Celle-ci baissait la tête.
Elle sentait l'affront, elle sentait les frémissements de la Ramée.
Cependant elle n'osait point s'irriter en présence de cette raillerie
du comte d'Auvergne.
--Prenez-en votre parti, dit-elle au jeune homme Après tout, le mal
est réparable.
La Ramée baissant la voix:
--C'est vrai, madame. On peut éteindre un feu. Il s'éteint souvent de
soi. Mais un secret qui court et qui dévore l'honneur d'une famille,
comment l'éteindre?
--Que voulez-vous dire? s'écria Marie Touchet avec un mouvement
d'effroi.
--L'incendie de la grange est le moindre do nos malheurs, et ce n'est
pas le motif de ma visite si rapide; vous vous souvenez, madame, que
vos terres en Vexin sont contiguës aux nôtres; que mon père n'est pas
un indifférent pour M. d'Entragues, et que j'ai été élevé, pour ainsi
dire, avec vos filles.
--Sans doute, je m'en souviens.
--Pour l'une d'elles, pour l'aînée, pour Mlle Henriette enfin, j'ai
pris, vous ne l'ignorez pas, une amitié si vive....
Marie Touchet fit un geste d'impatience.
--Vous m'y avez autorisé, dit aussitôt la Ramée, le jour où vous
adressant à moi comme à un de vos proches, vous avez bien voulu me
confier que la cadette, Mlle Marie, une enfant! risquait d'être
compromise par légèreté, ayant donné à l'un de vos pages, une
bague.... Oh! Dieu m'est témoin que je ne m'alarmais pas comme vous;
elle avait douze ans à peine, et j'appelais cette faute une étourderie
sans conséquence; mais comme vous fîtes appel à mon dévouement....
--Oui, je sais tout cela, dit précipitamment la châtelaine. Vous avez
repris et rapporté cette bague. C'est un immense service que je saurai
reconnaître comme il convient.
--Je l'espère, madame, dit la Ramée en tremblant, car j'ai compromis
mon salut éternel pour venger votre honneur: j'ai tué un homme, et,
depuis ce jour, bien des choses m'ont été révélées que j'ignorais.
--Comment? fit Marie Touchet inquiète.
--Oui, madame, je croyais que l'homme une fois mort, on ne le revoit
plus, que le secret une fois enseveli ne ressuscite jamais. Eh bien,
je me trompais: le visage pâle et morne du gentilhomme huguenot
reparaît incessamment à mes yeux, lumineux dans les ténèbres, livide
et mat dans la lumière. Quant au secret, nous ne sommes plus seuls à
le savoir vous et moi; car, tantôt, dans le camp des gardes du
Béarnais, où je m'étais rendu pour faire punir les voleurs et les
incendiaires ... Ces gardes!... je voudrais les voir tous détruits,
peut-être parmi tant de fantômes ne reconnaîtrais-je plus celui du
huguenot; eh bien, madame, dans le camp des gardes, un jeune homme
s'est opposé à moi et m'a dit à l'oreille notre secret si chèrement
acquis, notre secret de famille....
--Il vous a dit?
--Aumale ... la haie d'épines ... le gentilhomme assassiné!
--Et ... la bague?
--La bague aussi, avec ses armoiries.
--Malheur!... qui donc est ce jeune homme.
--Je ne sais pas son nom, mais je n'oublierai jamais sa figure, et
quelque chose me dit que je le retrouverai.
--Il le faudra, dit Marie Touchet d'une voix sombre.
--Maintenant, madame, de qui peut-il avoir appris ce que nous deux
seul croyions savoir? Cherchons dans votre famille. Mlle Marie a
peut-être connu la vérité?
--Jamais. Marie est dans un couvent. Destinée à faire profession, elle
n'a plus besoin de s'intéresser aux choses de ce monde. D'ailleurs,
c'est une enfant qui ne se souvient plus.
--Elle a peut-être confié ses chagrins à sa soeur Henriette.
Mme d'Entragues avec une assurance étrange:
--Non, dit-elle, non, ce n'est pas Marie; et si c'est Henriette, il
faudrait donc qu'elle eût trouvé un confident bien sûr, bien intime.
La Ramée sembla comprendre, car son visage prit une expression de
menace effrayante.
Mme d'Entragues se hâta de dire alors:
--Nous causerions mal de ce sujet en un pareil moment. M. le comte
d'Auvergne passe ici la soirée, la nuit peut-être. Demeurez au
château, et nous trouverons une occasion de renouer cet entretien.
La Ramée, profondément rêveur, écoutait à peine ces paroles. Il ne
remarquait pas non plus avec quelle insistance Marie Touchet
l'éloignait. Elle, plus clairvoyante ou moins distraite, observa cet
air pensif et le prit pour un muet reproche.
Apparemment, crut-elle dangereux de laisser partir la Ramée sur une
mauvaise impression, car elle lui toucha légèrement le bras et lui
dit:
--A propos, comment va monsieur votre père?
--Toujours moins bien. Sa blessure est mal soignée. Nous n'avons pas
de médecin et la chaleur de cette saison est bien mauvaise pour les
plaies.
--Je ne vous prie pas de souper avec nous, dit Marie Touchet après
cette réparation de politesse, M. le comte d'Auvergne n'aime pas les
nouveaux visages, et d'ailleurs vous vous êtes montré à lui un peu
trop ligueur.
--Vous plaît-il que je m'en retourne à Médan? dit froidement la Ramée.
--Oh! je ne dis pas cela.
--Ne vous gênez point, continua le jeune homme avec une amertume
courageusement déguisée. Mon cheval est un peu las, mais j'en prendrai
un frais ici. Je ne voudrais pas que M. le comte d'Auvergne fût
attristé par mon visage funèbre. Seulement, avant de partir, je vous
demanderai la grâce de saluer Mlle Henriette, que je n'ai pas vue
depuis si longtemps, et qui doit être bien embellie.
Il y avait au fond de toutes ces paroles prononcées par une bouche
calme quelque chose de sinistre comme le silence qui précède les
tempêtes.
Mme d'Entragues ne trouva pas que ce fût acheter bien cher le départ
d'un hôte gênant.
--Voir Henriette, dit-elle, mais c'est trop juste. Elle était là il
n'y a qu'un instant. Je crois qu'elle s'est retirée chez elle, vous
savez le chemin du pavillon, je crois? Allez-y donc et heurtez à la
porte, Henriette vous fera ouvrir ou descendra dans le parc. Je vous
laisse pour retrouver mon fils.
La Ramée s'inclina presque joyeux. Il avait la permission d'aller voir
Henriette. Mme d'Entragues partit satisfaite de son côté, car elle
redoutait encore plus la complicité de la Ramée que celle de tout
autre. La Ramée pour elle n'était plus seulement un confident, c'était
un créancier envers lequel, dans un moment de détresse, elle avait
contracté une dette qu'il lui était impossible de payer.
--Qui sait, se dit-elle en rejoignant son fils et son mari, si ce la
Ramée ne me parle pas de son fantôme et de la résurrection de notre
secret pour m'effrayer et me pousser à lui accorder Henriette. Mais à
présent le péril est loin. Marie absente ne peut donner d'explication.
Henriette ne se trahira pas elle-même et saura se défaire seule de ce
fatigant la Ramée.
Elle marchait toujours, en rêvant ainsi.
--Évidemment, poursuivit-elle dans sa méditation, c'est la Ramée qui
me tend ce piège. Ce jeune homme qui l'aurait tant effrayé au camp des
gardes est un personnage d'invention; j'ai accusé Marie, une enfant
sans conséquence, pour justifier Henriette, ma fille favorite, mon
aînée, qu'il faut établir la première. Mais si Urbain avant sa mort
avait tout conté à ce jeune homme, ce n'est pas le nom de Marie qu'il
aurait prononcé. Donc, la Ramée croit me duper, et il est ma dupe. Ou
bien, serait-ce Henriette qui aurait confié notre fable à quelqu'un, à
ce jeune homme mystérieux ... mais quand? comment? dans quel intérêt?
sous quelle influence?
Mme d'Entragues se heurtait là, comme tous les gens de ruse et
d'intrigue, à un écueil inconnu. Elle ne pouvait savoir le motif si
simple qui avait forcé les fausses confidences de la jeune fille.
Cette ignorance la rassura pleinement. Elle rentra dans sa sécurité.
Le réveil devait être douloureux.
A peine eût-elle rejoint M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, que
toutes ses visions lugubres se dissipèrent. Elle trouva les deux
courtisans occupés à tresser la chaîne fleurie de leur déshonneur. On
se mit à discuter à trois les chances de succès, les chances de
revers; on analysa les beautés, les défauts; on parla du passé, de la
fameuse époque de la gloire de la famille; on repassa les vers de
Desportes et les vers de Charles IX.
Que ne devait-on pas attendre d'un prince nouveau, un peu avare
encore, c'est vrai, mais dont le coeur ouvrirait la bourse!
Le roi, s'il abjurait, avait des chances. S'il restait huguenot, il ne
finirait pas moins par se faire une très-grande position en France
avec son épée. S'il ne devenait pas roi, il serait toujours un héros,
soutenu par l'Angleterre et l'immense parti des réformés. Son avenir
ne pouvait décroître. Sa maison serait toujours un palais, si elle
n'était même une cour. Quel danger y avait-il à suivre la fortune d'un
pareil prince? Le pis aller, c'était un bon mariage et la royauté de
Navarre, après l'exclusion de la reine Marguerite.
Tant de rêves bâtis sur l'empreinte que le petit pied d'une jeune
fille avait laissée en un peu de sable!
Les trois convives soupèrent gaiement. Ils parlaient de ces énormités
à mots couverts comme des bandits parlent l'argot. On eut la pudeur
des termes, pour ne point scandaliser les laquais, ou plutôt pour ne
pas compromettre de si beaux projets en les vulgarisant.
Quant à l'objet de la combinaison, il n'était pas là; inutile de la
ménager. Henriette venait de se faire excuser près de sa mère de ne
pas paraître au souper. Fatiguée, disait-elle, elle préférait se
reposer seule dans sa chambre; elle avait même congédié sa camériste.
Marie Touchet la crut en conversation avec la Ramée, elle se garda
bien d'insister. Le comte d'Auvergne ne se plaignait pas de la liberté
qui résultait de cette absence. Il en profita de toutes les manières,
car, après avoir mis à sac le buffet et la cave, il lança quelques
attaques contre la caisse maternelle.
C'était un grand vaurien bien dangereux que ce faux prince. Combien de
fois n'eût-il pas été pendu dans sa vie, si son père se fût appelé
Touchet ou même Entragues! Il commençait de bonne heure, par le plus
éhonté cynisme, cette carrière de petits vols, de sordides
coquineries, qui ne s'élevèrent jamais assez haut pour lui mériter au
moins la royauté des brigands.
Après avoir adroitement parlé de la faveur dont il jouissait près de
Henri IV, il raconta quelques traits de la pénurie qui empêchait cette
faveur d'être lucrative.
Il avait de l'esprit et la facilité de tout dire. Il divertit d'abord
ses hôtes, et après les avoir fait rire, comme il avait su les
intéresser pour eux-mêmes, il jugea que sa cause était gagnée.
En effet, Mme d'Entragues fit un signe à son mari, et le complaisant
beau-père offrit le plus gracieusement du monde, comme il convient
qu'on offre à un prince, deux cents pistoles de celles qu'il empilait
avec force soupirs dans son bahut d'ébène, présent de Charles IX.
Le comte accepta, se remit à boire, et on renvoya décidément les
laquais et les pages pour causer à coeur franc et à lèvres ouvertes.
M. d'Auvergne redit, avec des commentaires nouveaux, l'impression que
la vue d'Henriette avait produite sur le roi. Il sacrifia en trois ou
quatre épigrammes la blonde fille de M. d'Estrées à la brune enfant
des d'Entragues. Il cita des prédictions, vieux hochets de famille qui
pronostiquaient la royauté à quelque branche de sa maison. Pour lui,
déjà ivre, plus de difficultés, plus de retards. La première personne
qui entrerait au château serait en n'en pas douter Henri IV venant
demander Henriette à ses parents.
Déjà M. d'Auvergne appelait le roi beau-frère et M. d'Entragues lui
eût dit: Touchez là, mon gendre.
Une demi-heure à peu près s'écoula dans cette charmante intimité.
L'établissement de la soeur Henriette se construisait à vue d'oeil.
Tout à coup, lorsque Mme d'Entragues savourait avec le plus de
sécurité les poisons de ce tentateur, un bruit singulier sur la vitre
de la grand'porte appela son attention de ce côté.
Elle seule avait le visage tourné vers cette porte, à laquelle
Entragues et le comte se trouvaient adossés. La nuit au dehors était
d'autant plus noire que la salle était plus éclairée.
Quelque chose de pâle, rehaussé de deux points de feu, vint se coller
sur la vitre, et Mme d'Entragues reconnut le visage de la Ramée
décomposé par une expression qu'elle ne lui avait pas encore vue.
Auprès de cette effrayante figure, un doigt inquiet répétait
incessamment le signe qui appelle. Et quand on songe à l'impérieuse
familiarité de ce signe, à son inconvenance eu égard à la dame
châtelaine, on comprendra combien fut étonnée et épouvantée à la fois
Marie Touchet qui, malgré sa majesté révoltée, voyait toujours
derrière la vitre ce doigt maudit qui lui disait: Venez!
En proie à des craintes que l'événement ne devait que trop justifier,
elle se leva, sans même avoir attiré l'attention des deux hommes, qui
en ce moment unissaient leurs coeurs et leurs verres; elle obéit au
geste de la Ramée et sortit dans le jardin.
--Qu'y a-t-il encore, demanda-t-elle avec hauteur, êtes-vous fou,
monsieur?
--Peut-être madame, car je ne sens plus que ma tête m'appartienne.
--Que voulez-vous de moi?
--Suivez-moi, je vous prie.
La Ramée frissonnait, ses mains glacées avaient saisi les mains de Mme
d'Entragues.
--Où me menez-vous? dit-elle sérieusement effrayée de cette voix
rauque, de ce regard effaré.
--Au pavillon de Mlle Henriette.
Mme d'Entragues tressaillit sans savoir pourquoi.
--Qu'y verrai-je, monsieur?
--Je ne sais si vous verrez, mais vous entendrez, à, coup sûr.
--Expliquez-vous!
--Et d'abord, madame, savez-vous si Mlle Henriette n'attendait pas
quelque visite ce soir?
--Aucune, que j'aie autorisée du moins.
--Alors, venez, il le faut.
La Ramée appuya sur son bras le bras tremblant de Mme d'Entragues, et
la guida plus vite que le cérémonial ne l'eût permis, vers l'extrémité
du parc, à l'endroit où s'élevait le pavillon sous les marronniers.
--La porte est fermée, dit-il alors tout bas, el j'allais frapper tout
à l'heure, lorsqu'il m'a semblé entendre là-haut des voix par une
fenêtre maladroitement ouverte.
--Comment des voix, puisque Henriette est seule?
La Ramée sans répondre leva le bras vers le bâtiment d'où
s'échappaient voilés, il est vrai, et inintelligibles, mais
parfaitement reconnaissables, les accents d'une voix qui n'était pas
celle de la jeune fille.
Marie Touchet entendit. Bientôt la voix de Mlle d'Entragues répondit à
l'autre, et les deux voix se mêlèrent dans un duo des plus vifs qui
n'annonçait rien d'harmonieux.
--Il y a un homme là-haut, murmura la mère à l'oreille de la Ramée.
--Oui, fit celui-ci de la tête.
--Comment un homme se serait-il introduit chez Henriette?
La Ramée amena Mme d'Entragues près du mur de clôture, au travers
duquel, grâce à une crevasse, il lui montra dans les orties et le
taillis de marronniers, de l'autre côté, un cheval qui broutait
tranquillement en attendant son maître.
--Je vais appeler ma fille, dit Marie Touchet.
--Elle fera évader l'homme par la fenêtre, dit la Ramée; avez-vous une
clef de la porte du bas?
--Assurément, et je vais la chercher.
La Ramée l'arrêta.
--Ils auront tiré les verrous peut-être, et le bruit que vous ferez
pour ébranler cette porte, les avertira.
--Que faire alors!
--Ce pavillon a-t-il deux issues?
--Non, à moins que vous n'appeliez issue la fenêtre qui donne sur les
champs.
--C'en est une. Puisqu'on entre par là chez Mlle Henriette, on en peut
sortir par là.
--Eh bien! je n'en connais pas d'autre.
--Madame, vous allez heurter à la porte en bas. En reconnaissant votre
voix, Mlle Henriette ne pourra manquer de vous ouvrir.
--Mais la fenêtre?
--Je me charge de la garder, dit la Ramée, et je réponds que nul ne
s'échappera de ce côté; frappez, madame.
Aussitôt il disparut à travers les arbres.
XI
OR ET PLOMB
Ce cheval qui broutait derrière le mur avait pour maître Espérance,
qui, arrivé au moment même où huit heures sonnaient à Deuil, s'était
mis tout joyeux à reconnaître la place.
Les amants sont d'excellents topographes, Henriette avait décrit
parfaitement son pavillon et tous les alentours. Espérance reconnut
sans effort les indications de sa maîtresse. Comme il avait tourné
autour du château, évitant les chemins trop frayés, la ligne des murs
lui servit de guide, et le mena tout naturellement au pavillon, qui
formait l'un des angles.
Nous l'avons dit, l'ombre descendait sous les feuilles touffues.
Espérance promena un long regard autour de lui, ne vit que des paysans
cheminant bien loin vers leurs chaumières, et sauta en bas de son
cheval.
La pauvre bête attendait ce moment avec impatience. Elle se mourait de
faim et de soif; un ruisseau jaillissant pour ainsi dire sous ses
pieds poudreux, de longues tiges d'herbe et de jeunes pousses qui
s'offraient avec complaisance, indemnisèrent l'animal.
Il plongea ses naseaux fumants dans l'eau fraîche, et tout fut oublié,
la chaleur du jour, la course forcée, l'éperon injuste.
Espérance, après s'être assuré que le licol était bon et d'une
longueur suffisante pour laisser une heure de libre pâture à son
cheval, s'occupa de son escalade. La tâche n'était pas difficile et le
moment était bien choisi.
Personne aux environs; personne, il est vrai, au balcon pour
l'attendre, mais à quoi bon? Henriette guettait peut-être derrière les
rideaux. Le principal était que la fenêtre fût ouverte. Or, on voyait
les deux battants ouverts.
Poser un pied sur la selle du cheval, s'accrocher des mains à une
branche de marronnier, lancer son autre pied sur une autre branche,
tout cela fut l'affaire de quatre secondes et s'accomplit d'un seul
élan.
Il y eut bien un craquement dans le marronnier; il y eut bien quelques
égratignures à l'habit et à la peau, mais qu'importe? Est-ce que la
peau ne repousse pas, et la branche aussi? Les vieux marronniers ont
tant de sève, et les jeunes gens, donc!
Une fois sur le balcon, Espérance regarda dans la chambre avec
circonspection. Elle était vide.
Il s'y glissa pour ne pas rester en vue du dehors. Cette chambre,
tapissée de vieux damas vert, lui parut vaste et sombre. Un pêle-mêle
d'oiseaux effarouchés se culbutant dans une grande volière fit peur
d'abord à Espérance et puis le fit sourire. Il entendit son cheval qui
hennissait comme pour le rappeler et lui dire adieu.
Le jeune homme, se voyant seul, passa en revue tout ce qui s'offrait à
ses regards. Cette chambre n'avait qu'une fenêtre, celle-là même par
laquelle Espérance était entré, et qui donnait sur le balcon. Ce
n'était pas la chambre à coucher d'Henriette, car le lit se trouvait
dans un grand cabinet à gauche, éclairé par une petite fenêtre sur le
parc, avec des barreaux de fer entrelacés.
La chambre d'une femme aimée! Ce n'est pas un spectacle qui laisse
froid et sans palpitation un coeur de vingt ans. Les rideaux ont
retenu son souffle; le tapis, ses pieds nus l'ont foulé. Chaque usage
en est poétisé par l'amour, chaque muet détail devient éloquent. Elle
présente, il n'y a qu'elle; absente, elle s'y trouve cent fois.
Espérance contemplait cet appartement avec une sorte d'attendrissement
vague. Déjà, pour lui, Henriette ne représentait plus l'adorable
maîtresse, que notre orgueil d'amant divinise jusque dans sa chute qui
est notre ouvrage. Les paroles de Crillon, retentissant encore à son
oreille, enlevaient à Henriette son prestige le plus beau. Espérance
l'accusait mentalement, non plus de faiblesse, mais de mensonge: la
désirait-il? c'est possible; l'aimait-il encore? c'est douteux;
l'aimait-il moins? c'est sûr.
Cependant il subissait l'irrésistible influence de cette retraite
silencieuse, déserte. Au lieu de la liberté des bois et des plaines,
qui fait deux amants égaux, puisque là le ciel est commun à tous deux,
et qu'ils sont les hôtes de Dieu seul, Espérance se voyait emprisonné
pour ainsi dire sous le toit de sa maîtresse, entouré d'objets
inconnus qui l'accueillaient en étranger. Aussi les oiseaux,
effarouchés par sa présence, le parquet, criant aigrement sous son
pied, le rideau, rebelle à sa main, lui parurent-ils de mauvaise
humeur. Il se trouva étrange dans le miroir de la jeune tille, et se
figura que, s'il voulait s'asseoir, le siège le repousserait.
Là-bas, pensa Espérance devenu triste, la forêt se faisait belle pour
nous appeler; je voyais poindre des violettes dans la mousse, à
l'endroit où je conduisais Henriette, et les oiseaux, loin de
s'enfuir, venaient au-dessus de nous se jouer sur les branches.
J'avais fait amitié, dans certaine clairière, avec un chardonneret qui
nous rendait exactement visite et amenait des camarades musiciens pour
nous offrir le concert. Est-ce donc parce que là-bas il y avait la foi
et qu'ici c'est le doute? est-ce parce qu'ici j'apporte la défiance et
que là-bas on apportait l'amour?
Il en était à soupirer, quand un verrou se ferma à l'étage inférieur.
Un petit pas rapide retentit dans l'escalier. Espérance sentit tout
son courage l'abandonner. Le pas d'une maîtresse qui accourt éveille
toujours un écho dans notre coeur.
Il avait déjà oublié Crillon, les reproches et l'exorde de son
interrogatoire préparé. Caché par prudence derrière les plis du
rideau, car il faut tout prévoir, et Henriette pouvait n'être pas
seule, Espérance, quand il vit entrer la jeune fille, sans gardiens et
sans servante, sortit précipitamment de sa cachette, l'oeil amoureux,
les bras ouverts.
--Ah! vous voilà, dit-elle d'un ton si étrangement sec et d'un air si
distrait que le jeune homme en fut glacé malgré lui.
Mais nous savons qu'il ne pouvait croire le mal, et que chez lui tout
nuage s'évaporait au souffle seul de la vie.
--Qu'avez-vous? dit-il à sa maîtresse; êtes-vous poursuivie, avez-vous
peur?
Elle ne répondit pas. Elle tournait et retournait la tête avec plus
d'embarras que d'effroi.
--Si vous voulez, ajouta-t-il, je vais redescendre par le balcon, et
je remonterai quand vous serez tout à fait rassurée.
En disant ces mots, il joignait l'action aux paroles et gagnait la
fenêtre.
Elle l'arrêta.
--Non, dit-elle, plus tard; puisque vous êtes là, profitons de ce
moment pour causer.
Ce _puisque vous êtes là_ fit dresser l'oreille à Espérance. La phrase
lui parut illogique sinon discourtoise; cependant sa provision de
complaisance et de candeur n'était pas encore épuisée. Il prit le
change et répondit: