et sa mère, baissaient honteusement la tête.
--Oui, señora; ce moyen vient de nous. Il peut seul mettre un terme à
vos discordes civiles. Les états généraux vont trancher le noeud
gordien, comme dit l'antiquité. S'il vous plaît d'assister aux
séances, je vous ferai entrer.
--Qui verrai-je là?
--Mgr le duc de Feria, notre général; don Diego de Taxis, notre
ambassadeur; don....
--En fait de compatriotes? demanda Henriette avec enjouement.
--M. le duc de Mayenne, M. de Guise, répliqua d'Entragues.
--Qui délibéreront à l'effet d'exclure Henri IV du trône de France?
demanda encore Henriette.
--Assurément.
--Mais ce ne sera pas tout que de délibérer, il faudra exécuter.
--Oh! cela nous regarde, poursuivit l'hidalgo; aussitôt que la nation
française se sera prononcée, nous nous emparerons de l'hérétique et
nous l'expulserons de France. Peut-être le mettra-t-on à Madrid dans
la prison de François Ier. J'ai reçu d'un mien cousin, alcade du
palais, l'avis que les ouvriers réparent cette prison.
--Cela va bien, monsieur, continua Henriette, cependant, sera-ce
facile de prendre l'hérétique?
--Oh! moins que rien, il court sans cesse par monts et par vaux.
--Alors, on eût peut-être dû commencer par là, au lieu de le laisser
gagner tant de batailles sur les Espagnols.
--Ce n'est pas sur les Espagnols, señora, que le Béarnais a gagné des
batailles, s'écria l'hidalgo rougissant, c'est sur les Français.
Henriette se tut, avertie par un sévère coup d'oeil de sa mère, et par
l'inquiétude qui agitait M. d'Entragues sur son banc de gazon.
--Et, le Béarnais exclu, reprit Marie Touchet en s'adressant tout haut
à sa fille comme pour lui faire leçon, les états nommeront un roi.
--Qui?
Cette naïve et terrible question qui résumait toute la guerre civile,
avait à peine retenti sous la voûte de feuillage, qu'une voix
enfantine, celle d'un page annonça pompeusement:
--M. le comte de Brissac!
Chacun se retourna. M. d'Entragues poussa une exclamation de joie et
Madame rougit légèrement, comme si l'aspect du nouvel interlocuteur
l'eût frappée un peu plus loin que la paupière.
--M. de Brissac, le gouverneur de Paris! s'écria Entragues, en se
précipitant au-devant de l'étranger, qui arrivait par le jardin.
--Encore quelqu'un! pensa Henriette, avec un regard plaintif au
pavillon des marronniers. L'heure s'approche où je devrais être chez
moi!
Le comte aperçut tout d'abord l'Espagnol et tressaillit.
--Quel heureux hasard amène M. le comte de Brissac chez ses anciens
amis tant négligés? dit Mme d'Entragues.
--La trêve, madame, qui laisse un peu respirer le pauvre gouverneur de
Paris, et pendant la paix on se dépêche de faire ses civilités aux
dames.
En même temps il la salua comme elle aimait à l'être, c'est-à-dire
fort bas, et en lui baisant la main il lui serra sans doute
involontairement les doigts, car elle rougit au point de redevenir
presque belle.
L'hidalgo attendait gravement son tour. Il l'eut. Brissac ne
l'embrassa point, il est vrai, mais le reconnut, et lui pressant les
mains avec expansion:
--Notre brave allié, don José Castil, s'écria-t-il, un vaillant, un
Cid Campeador!
Tout en s'acquittant de ces devoirs de politesse, grâce auxquels il
divisa l'attention des assistants, il remettait son chapeau et ses
gants à un grand laquais d'une tournure militaire, auquel il dit sans
affectation à l'oreille:
--L'Espagnol a des pistolets dans ses arçons; prends-les sans être vu
et ôtes-en les balles.
Le comte Charles de Cossé-Brissac, homme de quarante-cinq ans, d'une
haute mine, était un grand seigneur de race et de manières, enragé
ligueur, que les Parisiens adoraient parce qu'il les avait commandés
contre le tyran Valois aux barricades, et les Parisiennes ligueuses
l'idolâtraient parce qu'elles pouvaient avouer cette idole sans faire
médire de leur patriotisme.
Il avait pour principe qu'on ne se fait jamais tort en clignant l'oeil
pour les dames; que les belles en sont flattées, les laides
transportées.
Il avait tiré de cette conduite les plus grands avantages. Ses clins
d'oeil placés avec adresse lui rapportaient de gros intérêts sans
qu'il eût déboursé onéreusement. Parmi ses placements on pouvait
compter Mme d'Entragues, à laquelle, depuis quelque dix années, il
payait trois ou quatre fois l'an un soupir et un serrement de doigts.
Mme d'Entragues, comme placement, offrait un certain avenir.
Brissac avait peut-être payé de la même monnaie Mme de Mayenne et Mme
de Montpensier. Cette dernière pourtant, selon la mauvaise chronique,
était plus dure créancière et partant plus difficile sur les termes de
payement et la qualité des espèces. Mais enfin, Brissac était bien
avec toutes deux, puisqu'il venait d'être nommé par leurs maris
gouverneur de Paris, c'est-à-dire gardien public de ces dames et de
leur ville capitale.
Le comte, depuis sa nomination, s'était montré d'un zèle si farouche
pour la ligue, que les gens clairvoyants l'eussent trouvé trop vif
pour être sincère. D'autant plus qu'il avait signé la trêve avec le
Béarnais, au risque de déplaire à ses commettants les ligueurs. Il
courait à ces moments-là des bruits sourds du mécontentement de M. de
Mayenne, à qui les Espagnols ne donnaient pas assez vite la couronne
de France; et comme le roi très-catholique Philippe II savait à quoi
s'en tenir sur la destination de cette couronne, puisqu'il la
convoitait pour lui-même, il avait vu avec inquiétude le changement de
gouverneur opéré par Mayenne, pris Brissac en soupçon, et recommandé à
ses espions ledit Brissac, qui, depuis la trêve surtout, était
surveillé dans ses moindres démarches avec cette habileté supérieure
des gens à qui l'on doit l'invention du saint-office et de la
très-sainte Inquisition.
Brissac, fin comme un Gascon, c'est-à-dire comme deux Espagnols, avait
pénétré ses alliés. Créature de M. de Mayenne, mais créature décidée à
s'émanciper dans le sens de ses sympathies et de son intérêt, il ne
voulait plus tenir les cartes pour personne, et jouait désormais à son
compte. Aussi déroutait-il continuellement ses espions par des allures
d'une franchise irréprochable; sa correspondance n'avait pour ainsi
dire plus de cachets, sa maison pour ainsi dire plus de portes; il ne
sortait qu'accompagné, annonçant toujours le but de chaque sortie,
parlait espagnol et pensait en français. Il croyait pouvoir se flatter
d'avoir endormi Argus.
Le matin du présent jour où il s'était décidé à prendre un grand
parti, Brissac annonça dans ses antichambres, remplies de monde, qu'il
suspendait dorénavant ses audiences pour l'après-dîner; que l'on était
en trêve, que chacun respirant, le gouverneur de Paris voulait
respirer aussi, que d'ailleurs MM. les Espagnols faisaient si bonne
garde que tout le monde pouvait dormir en paix. Et il conclut en
commandant ses chevaux pour la promenade.
Puis, s'adressant familièrement au duc de Feria, le chef des
Espagnols, il lui proposa de le mener souper à une maison de campagne
où il avait certaine vieille amie. Il lui nomma tout bas Mme
d'Entragues.
Le duc refusa discrètement, avec mille civilités amicales. Et Brissac,
en arrivant à Ormesson, fut mortifié, mais non surpris d'apercevoir
l'hidalgo Castil, l'un des plus déliés espions de l'Espagne, qu'on lui
avait expédié pour savoir à quoi s'en tenir sur cette visite chez les
Entragues.
Mais comme il était décidé à ne rien ménager pour assurer le succès de
son entreprise, il ne songea qu'à assoupir les soupçons de l'hidalgo
jusqu'au moment de l'exécution. Il congédia donc son valet, avec la
consigne dont il s'aperçut bien que Castil avait flairé l'importance,
et, s'asseyant entre les deux dames de façon à ne point perdre de vue
le visage du capitaine:
--Que c'est beau, la campagne, dit-il. Beaux ombrages, belles eaux,
beautés partout!
Il décocha un de ses clins d'oeil à Marie Touchet. C'était l'appoint
du trimestre.
L'hidalgo, distrait par le chuchotement de Brissac à l'oreille de son
laquais, s'était levé. Brissac se leva à son tour.
--Que désirez-vous? lui demanda M. d'Entragues.
--J'avais prié tout bas mon valet de m'apporter à boire, et il ne
vient pas.
--J'y cours moi-même, se hâta de dire Henriette, qui bouillait
d'impatience et cherchait cent prétextes de fausser compagnie.
L'hidalgo se précipita au-devant d'elle:
--C'est moi, dit-il, qui veux épargner cette peine à la señora.
--Quoi! monsieur, dit Brissac, vous me serviriez de page!
Ces mots arrêteront le Cid, profondément humilié.
--Asseyez-vous, Henriette; asseyez-vous, capitaine, interrompit
sèchement Marie Touchet. N'a-t-on pas ici des pages pour servir et un
sifflet pour appeler les pages?
Elle siffla majestueusement dans un sifflet de vermeil, comme une
châtelaine du treizième siècle.
Henriette vint se rasseoir avec dépit, l'Espagnol avec regret,
Entragues essayant d'échauffer la conversation avec ses hôtes, Mme
d'Entragues grondant les serviteurs tardifs, l'Espagnol rêvant au
moyen de savoir ce qu'avait dit Brissac au laquais, Brissac songeant
au moyen de sortir sans traîner après lui l'Espagnol, Henriette se
creusant la tête pour s'évader avant huit heures.
En attendant on buvait frais sans que l'imagination de personne eût
rien trouvé d'ingénieux.
Tout à coup deux pages sautillant, pour éviter les lévriers qui
mordillaient leurs petites jambes, apparurent à l'entrée du couvert et
annoncèrent pompeusement:
--M. le comte d'Auvergne vient d'arriver au château.
--Mon fils! s'écria Marie Touchet émue de surprise.
--Le comte! balbutia M. d'Entragues, effrayé de voir l'effet produit
sur l'Espagnol par cette visite imprévue.
Celui-ci dévorait Brissac d'un regard ironiquement triomphant qui
signifiait:
--Te voilà pris! tu avais donné ici rendez-vous à M. d'Auvergne. Je
m'y trouve. Comment vas-tu sortir de là?
Brissac le devina et se dit:
--Attends, imbécile; puisque tu prends ainsi le change, je vais te
faire voir du pays. Et j'ai trouvé mon moyen.
Cependant, toute la maison était en émoi de cet événement, Mme
d'Entragues n'entendait pas raillerie sur le cérémonial. Ses gens
s'occupaient donc à recevoir M. d'Auvergne en prince.
Henriette faillit s'évanouir de rage à ce nouveau contre-temps; mais
il lui fallut surmonter tout cela pour accompagner Mme d'Entragues.
Celle-ci, pareille à une statue assise qui se dresserait sur son
siège, se leva pour aller à la rencontre de son fils. Le cérémonial de
la maison de France veut que la reine aille aussi au-devant de son
fils roi.
L'Espagnol voyant Brissac immobile, le crut déconcerté; il se
rapprocha donc hypocritement pour lui dire:
--Trouvez-vous convenable, monsieur, que nous demeurions dans la
société du colonel général de l'infanterie royaliste?
--Ah! en temps de trêve, répliqua Brissac, jouant la naïveté.
--On pourrait mal penser de cette rencontre, ajouta l'hidalgo avec
insistance; et cependant vous semblez hésiter.
--J'hésite, j'hésite, parce que ce n'est pas poli en France de
s'enfuir lorsqu'il arrive quelqu'un.
Cette feinte résistance avait déjà plongé l'Espagnol aux trois quarts
dans le piège.
--Monsieur, dit-il, en y tombant tout à fait, je vous adjure, au nom
de la Ligue, de ne pas vous compromettre en restant ici, car vous vous
compromettez.
--Vous avez peut-être raison, répliqua Brissac.
--Partez, monsieur, partez!
--Eh bien, soit! puisque vous le voulez absolument. Vous êtes une
bonne tête, don José!
--Je cours faire préparer vos chevaux.
--Nos chevaux! vous m'accompagnerez, je suppose, don José?
L'admirable bonhomie de cette dernière invitation acheva l'Espagnol.
Il se figura que Brissac, après avoir voulu un tête-à-tête avec M.
d'Auvergne, voulait maintenant que nul ne fût témoin de ce qui se
passerait entre M. d'Auvergne et sa famille. Complots, toujours
complots, qu'il était réservé à don José Castil de déjouer par la
force de son génie.
Au lieu de répondre, l'Espagnol appuya mystérieusement un doigt sur
ses lèvres.
Le désespoir de M. d'Entragues, au milieu de cette agitation, était un
spectacle bien pitoyable. Que penserait la Ligue de la visite chez lui
d'un royaliste aussi suspect? Et cela, quand il sortait de dire à
Castil que M. d'Auvergne ne venait jamais à Ormesson! Brissac partait,
scandalisé sans doute. Castil fronçait le sourcil. Quel désastre!
D'Entragues courut après les deux ligueurs pour leur faire mille
protestations de son innocence. Il s'abaissa jusqu'à jurer à l'hidalgo
que la visite de M. d'Auvergne était tout à fait imprévue.
--N'importe, dit Brissac, je ne puis me trouver avec lui sans
inconvenance. Il vient d'entrer dans le parterre; prenons une contre
allée, don José, pour qu'il soit dit que lui et moi nous ne nous
sommes pas même salués. Vous êtes témoin, don José.
--Certes! répliqua celui-ci.
Brissac pria d'Entragues d'offrir ses excuses aux dames qui
comprendraient cette brusque retraite, et après l'avoir salué en
affectant beaucoup de froideur, il le laissa désolé.
Castil alors dit à Brissac qui l'entraînait:
--Nous ne sommes pas dupes de cet imprévu, n'est-ce pas, et tandis que
vous protesterez par votre départ, je resterai, moi, pour qu'on ne
nous joue pas.
--Quoi! vous me laissez seul, dit Brissac avec les plus affectueux
serrements de main; mais c'est vous qui allez vous compromettre. Par
grâce, venez.
--Moi, je ne risque rien, dit l'hidalgo, plus que jamais persuadé
qu'il allait découvrir toute une conspiration royaliste.
M. de Brissac partit. L'Espagnol revint sur les pas de M. d'Entragues
et arriva juste à la rencontre du fils de Charles IX et de Marie
Touchet.
M. le comte d'Auvergne portait bien ses vingt ans et son titre de
bâtard royal. Il était suffisamment humble et suffisamment insolent.
Sa mère lui avait appris à se préférer à tout le monde, même à elle.
Il entra dans le château comme un vainqueur, mais un vainqueur
dédaigneux, et saluant sa mère, qui lui faisait la révérence.
--Bonjour, madame, dit-il; avouez que je suis un événement ici. Ah!
c'est M. d'Entragues que j'aperçois. En vérité, il rajeunit.
Serviteur, monsieur d'Entragues.
D'Entragues s'inclinait; le jeune homme aperçut l'Espagnol.
--Don José Castil, capitaine au service de S. M. le roi d'Espagne, dit
Marie Touchet, pour se hâter d'en finir avec cette désagréable
présentation.
Le comte toucha légèrement son chapeau, et demanda:
--Monsieur était-il à Arques?
L'hidalgo grommela un non de mauvaise humeur et s'effaça derrière
d'Entragues. Ce dernier, prenant par la main Henriette, la mena en
face de son frère.
--Mademoiselle d'Entragues, dit-il, que vous ne connaissez point,
monsieur le comte, car vous l'avez vue une seule fois lorsqu'elle
était enfant.
Le comte regarda cette belle fille qui le saluait comme un étranger.
Il la regarda avec une attention qui n'échappa point au père et à la
mère.
--Mais, s'écria-t-il, je la connais, au contraire.
--Comment est-ce possible? demanda Marie Touchet.
--Était-elle ici hier?
Ce ton familier, presque méprisant, ne révolta ni les Entragues ni la
jeune fille elle-même, tant ils étaient curieux de savoir la pensée du
comte.
--Henriette est arrivée seulement hier, répliqua M. d'Entragues.
--Venant de?...
--De Normandie.
--Elle a passé à Pontoise?
--Oui.
--Elle était accompagnée de deux laquais?
--Oui.
--Et montait une haquenée noire, boiteuse du pied hors montoir?
--Oui. Comment savez-vous cela?
--Attendez ... En sortant du bac elle s'est accrochée par sa robe à un
piquet et a failli tomber.
--C'est vrai, dit Henriette surprise.
--Et en chancelant elle a montré une jambe très-galante, ma foi.
Henriette rougit.
--Eh bien! monsieur, dit-elle avec un sourire.
--Eh bien! mademoiselle, vous pouvez vous flatter d'avoir une
chance!... cette demi-chute vous a procuré une belle conquête!
--Ah! dirent à la fois le père et la mère, en souriant aussi.
--Vous devez vous souvenir, continua le comte avec sa cynique
familiarité, d'avoir vu trois hommes sous une petite échoppe, près de
là, la cabane du passeur.
--Je ne sais, balbutia Henriette.
--Eh bien, je vous l'apprends. Savez-vous quels étaient ces trois
hommes? moi, M. Fouquet la Varenne, qui continuait sa route vers
Médan, et enfin ... ah! ceci est le bon, le roi!
--Le Béarnais! s'écria Mme d'Entragues.
--Non, le roi, reprit M. d'Auvergne, le roi, qui a vu Mlle d'Entragues
et sa jambe, le roi qui a poussé des hélas! d'admiration, et qui est
amoureux fou de Mlle d'Entragues.
--Est-ce possible?... dit Marie Touchet, avec une réserve du meilleur
goût.
--Quelle folie! balbutia Entragues, dont le coeur se mit à battre.
--C'est une folie peut-être, mais qui allait avoir des suites, si le
roi n'eût été appelé par le passeur. Il s'est embarqué alors, en
gémissant de ne pouvoir suivre l'inconnue, et nous n'avons parlé que
de cette figure brune et de cette jambe ronde jusqu'à Pontoise, où
nous devions coucher. Diable emporte si je me doutais que ce fût une
jambe de famille!
Henriette était rouge comme le feu. Son sein battait, une sorte de
vague ivresse montait à son cerveau. Elle, naguère si pressée de
regagner son pavillon, s'assit alors près de sa mère en minaudant
comme pour agacer son frère et le provoquer à de nouvelles
confidences.
--Le roi de Navarre a bon goût, dit Marie Touchet.
--Le roi, reprit le comte d'Auvergne, oui, certes, il a bon goût, car
Mlle d'Entragues est une petite merveille.
--Le roi sera bien surpris, dit le père, quand il saura de vous que
cette inconnue est une fille de noblesse, soeur de son ami le comte
d'Auvergne; il le saura, car vous le lui direz certainement.
--Pourquoi faire? murmura Henriette en coquetant.
--Eh! mordieu! s'écria le jeune homme, je gage qu'il le sait déjà, car
c'est lui qui m'a envoyé ici aujourd'hui. Profitez de la trêve,
m'a-t-il dit, et du voisinage, pour aller voir votre mère, afin qu'on
ne m'accuse pas de vous séparer d'elle.
--Il a dit cela, donc il ne savait rien, objecta Mme d'Entragues.
--Bah! il ne pouvait pas me dire: Allez annoncer à Mlle d'Entragues
que je la trouve belle, non pas qu'il se gêne avec moi, mais enfin
c'est la charge de Fouquet la Varenne de faire ces commissions-là.
--Mais pour vous envoyer ici dans ce but ... de curiosité, comment le
roi, dit Mme d'Entragues, aurait-il su le nom de ma fille!
Le jeune homme sourit malicieusement en remarquant les progrès de
Marie Touchet qui, cinq minutes avant, ne pouvait appeler Henri que
_le Béarnais_, et maintenant l'appelait </i>le roi</i> à la barbe de
l'Espagnol.
--Est-ce que la Varenne, répliqua-t-il ne connaît pas tous les jolis
minois de France? Ils sont tout rangés, tout étiquetés dans sa
mémoire, et, à l'occasion, il en tire un du casier, comme un sommelier
tire un flacon de l'armoire.
--Il y a cependant des flacons sur table en ce moment, dit le père
Entragues pour continuer la métaphore, sans s'apercevoir de
l'inconvenance profonde d'un semblable entretien devant une jeune
fille.
--Ma foi, non. Le roi a trop peu réussi près de la marquise de
Guercheville, trop réussi près de Mme de Beauvilliers et il avait déjà
ébauché une autre passion. Mais cela m'a l'air de vouloir finir avant
d'avoir commencé.
--Qui donc? demanda Marie Touchet, aussi excitée que son mari.
Henriette dévorait chaque parole.
--C'est une demoiselle de la maison d'Estrées, à ce que je crois, on
l'appelle Gabrielle, c'est une blonde incomparable, dit-on; je ne la
connais pas.
--Eh bien? demanda le père Entragues.
--Oh! des complications à n'en plus sortir. Une fille qui se révolte
contre l'amour, un père féroce capable de tuer sa fille comme je ne
sais plus quel boucher de Rome: le roi se lassera s'il n'est déjà las.
Il soupire gros, notre cher sire, mais pas longtemps; le moment serait
bien bon à prendre pour devenir....
--Quoi donc? s'écrièrent Marie Touchet avec une fausse dignité,
Entragues avec une fausse surprise, Henriette avec une fausse pudeur.
--Reine, sans doute, répliqua ironiquement le cynique jeune homme,
aussitôt que notre roi aura rompu son mariage avec la reine
Marguerite. Cela tient à un fil.
--Alors comme alors, murmura Entragues en s'agitant.
--Bah! à ce moment-la, le roi aura bien oublié sa belle inconnue, dit
Marie Touchet.
--En admettant qu'il y ait songé jamais, ajouta Henriette rouge et
pensive.
Huit heures sonnèrent lentement à Deuil. Le vent du soir apporta
chaque coup comme un avis pressant à l'oreille de la jeune fille, sans
la tirer de ses rêves. Il fallut que sa mère, changeant de
conversation, s'écriât:
--Huit heures!
Alors Henriette réveillée fit un bond sur son siège.
Le père et la mère venaient d'échanger un regard qui signifiait:
--Renvoyons cette enfant pour causer plus librement avec le comte
d'Auvergne.
Quelque chose comme le craquement d'une branche au fond du parc, et le
hennissement d'un cheval du côté du pavillon des marronniers, troubla
le silence général, et Henriette se leva le sourcil froncé.
La nuit commençait à descendre sur les grands arbres; les personnages
assis sous le couvert ne se voyaient qu'à peine. L'Espagnol, qui
pendant toute cette scène avait constamment cherché aux paroles un
sens mystérieux et essayé de lire dans les triviales provocations du
comte d'Auvergne comme dans un chiffre diplomatique, se fatigua des
mille combinaisons qui s'entrechoquaient dans sa cervelle, et annonça
son départ, à cause, disait-il, de la fermeture des portes de Paris
qui avait lieu à neuf heures.
Mais son véritable motif, c'est qu'il voulait suivre Brissac, dont le
départ si prompt commençait un peu tard à lui inspirer des soupçons.
--Je le rattraperai, se dit l'Espagnol, c'est par-là qu'est le
complot.
Il prit donc congé, reconduit avec politesse par Entragues, mais sans
l'empressement que d'ordinaire le châtelain savait manifester à ses
confrères de la Ligue.
Ce refroidissement après tant de caresses parut maladroit à Marie
Touchet, qui ne put s'empêcher de le dire tout bas à son mari.
--Il ne serait pas hospitalier, répliqua Entragues, de faire tant
d'amitié à un ligueur en présence d'un royaliste. Le capitaine est
Espagnol, c'est vrai, mais après tout M. le comte d'Auvergne est fils
de roi, et votre fils.
Là-dessus, Entragues se hâta d'en finir avec Castil, qui ne demandait
pas mieux.
Henriette se glissa dans l'ombre et partit sans dire bonsoir à
personne, car elle se promettait de revenir bien vite.
Mme d'Entragues, demeurée seule avec le comte d'Auvergne, se préparait
à le faire bien parler, quand un page accourant, annonça qu'un
gentilhomme, venu en toute hâte de Médan, voulait parler à madame.
--Son nom? demanda la châtelaine.
--La Ramée.
--Qu'il attende.
--Ne vous gênez pas, madame, dit le comte d'Auvergne, recevez-le.
--Il dit être porteur de nouvelles, ajouta le page.
--Bien importantes, madame, s'écria la Ramée qui avait suivi le page à
quelques pas et contenait à peine son impatience.
--Venez donc, monsieur de la Ramée, dit Mme d'Entragues avec
inquiétude, venez, puisque M. le comte d'Auvergne le permet....
X
D'UN MUR MAL JOINT ET D'UNE FENÊTRE MAL CLOSE.
La Ramée, en se présentant, n'avait plus sa bonne mine. Le voyage un
peu rapide, les suites de son exaltation de la journée, l'incubation
d'une mauvaise pensée avaient reflété une teinte sinistre sur son
visage.
La dame d'Entragues, qui brûlait de se trouver seule avec lui, n'osa
cependant pas le prendre à part tout de suite. Elle fut aidée en cela
par l'intelligence du jeune homme ou plutôt par sa méchanceté.
En effet, sachant qu'il était en présence du comte d'Auvergne, un
royaliste, la Ramée débuta ainsi:
--Je vous apporte, madame, une fâcheuse nouvelle de la guerre.
--Comment, de la guerre? dit M. d'Entragues, qui revenait de conduire
l'Espagnol. Est-ce que nous sommes en guerre, monsieur la Ramée?
Puis, se tournant vers le comte d'Auvergne, il lui expliqua ce
qu'était la Ramée, le fils d'un voisin de terres.
--Nous sommes en paix, ou plutôt nous y devrions être, monsieur,
répliqua le jeune homme; mais c'est seulement en paroles ou sur le
papier. De fait, nous sommes en guerre, attendu qu'aujourd'hui même
les soldats du Béarnais....