pauvre bête, qui connaissait la calme et ferme assiette de ce modèle
des cavaliers.
--Monsieur, s'écria Espérance, ne croyez pas que je vous laisserai
aller seul ainsi!
--Et pourquoi non?
--Parce que s'il m'arrive malheur à moi, ce sera bien fait, et chacun
en rira, tandis que s'il fallait qu'un buisson vous égratignât, la
France entière prendrait le deuil.
--Tenez, Espérance, il faut que je vous embrasse, dit le brave
guerrier en se penchant vers le jeune homme, qu'il arrêta un moment
sur sa poitrine gonflée. Là, je me suis contenté. Maintenant, c'est
fini, allez! tous mes discours sentent le vieux podagre. Allez! un
homme de vingt ans ne doit pas faire attendre une belle fille de
seize. Allez, dis-je, et faites-moi grand'mère l'illustre Marie
Touchet ... Mais n'épousez pas, harnibieu!
Espérance se mit à rire.
--Voilà parler, dit-il, et je reconnais Crillon; mais je resterai avec
vous jusqu'à ce que Pontis nous ait rejoints.
--Il s'est arrêté à quelque cabaret, l'ivrogne.
--Il aime le vin?
--C'est la manie de tous ces jeunes gens. Celui-là est une véritable
éponge. Vous souvenez-vous d'avoir aperçu un petit cabaret dans le
bois, à un carrefour?... Eh bien, le drôle est là. Nous avons passé
devant dans la chaleur de notre conversation. Je vais l'aller tirer
par la jambe sous quelque table, où il sera tombé.
--Je vous suis.
--Non, non! allez à tous les diables, c'est-à-dire à Entragues! Adieu.
Tenez, voilà d'ailleurs un galop de cheval; c'est mon drôle qui
revient. Il est bonne lame et mauvais comme teigne quand il a bu. Gare
à ceux qui nous chercheraient noise!
--En effet, j'entends venir un cheval, dit Espérance qui brûlait de se
remettre en route. Eh bien, monsieur, puisque vous me le permettez....
--Je vous l'ordonne.
--Je vais prendre un trot allongé. M'autorisez-vous à retourner vous
dire les explications de Mlle Henriette?
--Harnibieu! si vous manquiez de me voir demain à Saint-Germain, où je
serai, j'aurais de l'inquiétude. Venez demander de mes nouvelles et
m'apporter des vôtres aux _Barreaux-Verts_.
--Êtes-vous bon pour moi, qui ne vous cause que des ennuis!
--J'obéis à la recommandation de votre mère, répondit Crillon qui
frappa de sa houssine le cheval d'Espérance et le lança ainsi par le
chemin.
Le jeune homme rendit les rênes et partit comme un trait; mais si
rapide que fût sa course, si bruyante que fût la brise qui sifflait à
ses oreilles, il entendit encore une fois la voix déjà éloignée de
Crillon qui lui répétait:
--Harnibieu! n'épousez-pas!
Crillon regarda Espérance tant qu'il put le voir, et se retourna
ensuite vers la forêt.
Le galop qu'il avait entendu retentissait toujours; il s'approchait,
et le chevalier finit par apercevoir dans l'ombre quelque chose qui
traversait les taillis à cent pas, écrasant, cassant et foulant avec
autant de bruit qu'en eût fait une troupe.
--Ce n'est pus un cerf qui passe. C'est bien un cheval, il me semble.
Que diable cet animal fait-il dans le fourré, pensa Crillon? Est-il
sans maître?
Le cheval disparut laissant Crillon dans la perplexité.
--J'irai décidément, se dit-il, jusqu'au cabaret, c'est là que mon
Dauphinois a pris racine.
Tout à coup le cheval reparut, il piaffait dans les fougères avec une
joie et une aisance qui n'appartiennent qu'aux êtres libres.
L'animal était d'un gris-blanc. Il se mit à grignoter des branches de
chêne, tout en se rapprochant du chevalier.
--Mais c'est mon cheval, dit Crillon, c'est bien Coriolan, sans
Pontis, oh! oh! serait-il arrivé malheur au pauvre cadet?
Crillon poussa son cheval vers le quadrupède fringant et libre. Il
l'appela par son nom sur des tons affectueux et impérieux tout
ensemble, qui rappelèrent l'indépendante créature aux leçons de
discipline qu'elle avait reçues trop souvent. Coriolan revint,
l'oreille basse, en frottant ses étriers à toute branche, et
accrochant sa bride à ses pieds comme une entrave.
--Pontis, ivre-mort, sera tombé, se dit Crillon; il faut le faire
chercher par charité, puis, demain, je l'enverrai au cachot pour une
quinzaine.
Soudain il entendit crier dans l'épaisseur du bois, et bientôt un
homme en sueur, souillé de poussière, les habits en lambeaux,
soufflant ou plutôt râlant à faire pitié, arriva près de Crillon, qui
fut bien forcé de reconnaître son garde sous cet accoutrement de
truand ou de sauvage.
--Ah! s'écria Pontis, enfin!
--Eh bien! quoi; tu as bu et tu t'es jeté par terre.
--J'ai bu, oui, et j'ai vu aussi.
--Quoi vu?
--Deux hommes à cheval, vous avez dû les voir passer?
--Non.
--C'est qu'ils ont pris la route à gauche au carrefour. C'est égal,
sortons vivement du bois, je vous prie.
--Parce que?
--Parce qu'en plaine nous verrons venir leurs arquebusades.
--Les arquebusades de qui?
--Du coquin, du brigand, de la Ramée.
--La Ramée!... Il est ici?
--Il traversait la forêt tout à l'heure; du cabaret où je faisais
rafraîchir votre cheval, je l'ai reconnu avec un autre de mauvaise
mine. J'ai voulu les suivre et me suis coulé dans le bois; mais,
pendant ce temps-là, mon cheval s'est sauvé. Que faire? courir après
les deux, impossible.
--Il fallait suivre la Ramée.
--Bah!... tandis que j'hésitais entre l'homme et le cheval, l'homme
avait disparu.
--Et le cheval aussi: mais où peut aller ce la Ramée?
--Sambioux! vous le demandez! Il suit M. Espérance.
--Tu crois?
--J'en suis sûr! Si vous aviez vu son dernier coup d'oeil quand il lui
a dit: Vous ne perdrez pas pour attendre.
--Harnibieu! s'écria le chevalier, tu as raison, il sait peut-être où
le retrouver, où l'attendre. Oui, tu as mille fois raison: je devrais
aller moi-même sur ses traces. Mais le roi qui m'attend! comment
faire? Ah! monte à cheval, rattrape Espérance qui s'en va vers le
village d'Ormesson, par Épinay.
--Bien, colonel.
--Rattrape-le; dusses-tu crever Coriolan et toi-même.
--L'un et l'autre, colonel.
--Et préviens Espérance, ou si tu ne le rattrapes pas, veille, veille
autour de la maison d'Entragues, au bout du parc, du côté d'un balcon
ombragé par un marronnier.
--Fort bien.
--Et souviens-toi, ajouta Crillon en appuyant sa robuste main sur
l'épaule du garde, que s'il arrive malheur à Espérance, tu me
réponds....
--Je me souviendrai qu'il m'a sauvé la vie, mon colonel, dit le garde
avec noblesse. Où vous retrouverai-je?
--A Saint-Germain, où je coucherai.
Pontis enfonça les éperons aux flancs du volage Coriolan, et disparut
dans un tourbillon de poussière.
IX
LA MAISON D'ENTRAGUES
A cent pas du village qu'on appelle aujourd'hui Ormesson, s'élevait
jadis un château dont on a fait un hameau, ou plutôt des morceaux de
château. Mais à l'époque dont nous parlons, le château était bien
entier, avec ses petites tours carrées montées en briques, ses fossés
alimentés par des eaux claires et froides, et son parapet bâti du
temps de Louis IX.
Des fenêtres du donjon, de la terrasse même, la vue s'étendait charmée
sur ces collines riantes qui forment à la plaine Saint-Denis une
ceinture de bois et de vignes. Le château semblait fermer au nord la
plaine elle-même, et son fondateur, qui était peut-être quelque haut
baron chassant la bonne aventure, pouvait surveiller à la fois les
routes de Normandie et de Picardie, et s'en aller après, soit à Deuil
demander l'absolution à saint Eugène, soit à Saint-Denis faire bénir
son épée pour quelque croisade expiatoire.
La situation du petit château était charmante. Les terres, fertilisées
par les sources généreuses qui depuis ont fait toute la fortune
d'Enghien, alors inconnu, rapportent les plus beaux fruits et les plus
riches fleurs de la contrée. Cinquante ans après sa fondation, le
château était caché aux trois quarts sous le feuillage des peupliers
et des platanes, qui, se piquant d'émulation, avaient lancé leurs
têtes chevelues par delà les cimes du donjon.
Un parc plus touffu que vaste, des parterres plus vastes que soignés,
un verger dont les fruits avaient eu l'honneur de figurer plus d'une
fois sur des tables royales, l'eau murmurante et limpide dont
l'efficacité pour les blessures avait été proclamée par Ambroise Paré,
puis une distribution élégante et commode, qualités rares dans les
vieux édifices, faisaient du petit domaine un bienheureux séjour fort
envié des courtisans.
Le roi Charles IX, en revenant d'une chasse, était venu visiter
mystérieusement ce château à vendre, et l'avait acheté pour Marie
Touchet, sa maîtresse, afin que celle-ci, à l'abri de la jalousie de
Catherine de Médicis, pût faire élever sans péril le second fils
qu'elle venait de donner au roi, et qui pourtant était le seul enfant
mâle de ce prince, puisque la mort, une mort suspecte au dire de
beaucoup de gens, lui avait enlevé le premier fils de Marie Touchet,
ainsi qu'une fille légitime qu'il avait eue de sa femme Elisabeth
d'Autriche.
Mais Charles IX n'avait pas joui longtemps des douceurs de la
paternité. Il était allé rejoindre ses aïeux à Saint-Denis, et Marie
Touchet, s'étant mariée a messire François de Balzac d'Entragues,
chevalier des ordres du roi et gouverneur d'Orléans, apporta son fils
et son château en dot à son mari.
Le fils avait été, nous le savons, soigneusement élevé par Henri III,
le château fut entretenu convenablement par M. d'Entragues, et c'était
là que les deux époux venaient passer les chaudes journées de l'été,
quand ils n'allaient point dans leur terre plus importante, qu'on
appelait le Bois de Malesherbes.
Ormesson, depuis la Ligue, était devenu une position dangereuse mais
bien commode; dangereuse, si les maîtres eussent été bons serviteurs
du roi Henri IV. Car la Ligue, alliée aux Espagnols, poussait
incessamment ses bataillons dans la plaine Saint-Denis pour protéger
Paris incessamment menacé par le roi contesté. Et alors, gare aux
propriétaires qui n'étaient point ligueurs. Mais les Entragues étaient
grands amis de M. de Mayenne et fort bien avec la Ligue et les
Espagnols.
Ainsi que l'avait dit Crillon, Mme d'Entragues avait à peine toléré
Henri III acclamé par toute la France, et profitait de l'opposition
faite contre Henri IV pour ne pas reconnaître ce prince, lequel du
reste se passait de son consentement pour conquérir vaillamment son
royaume de France. Marie Touchet se consumait de chagrin à chaque
nouvelle victoire, et son plus violent dépit venait de la conduite du
comte d'Auvergne, son fils, qui suivait la fortune d'Henri IV, et
s'était bravement battu a la journée d'Arques pour ce Béarnais qui lui
volait le trône, à ce que prétendait Mme d'Entragues.
Le château, puisqu'il n'était pas dangereux pour ses maîtres, leur
était donc d'autant plus commode. Sa proximité de Paris facilitait
l'arrivée des nouvelles fraîches, et quant aux visites, tout cavalier
médiocre pouvait aisément, au sortir d'un conciliabule de ligueurs,
venir comploter contre le Béarnais à Ormesson et s'en retourner à
Paris sans avoir perdu plus de trois heures. Aussi voyait-on au
château nombreuse sinon excellente compagnie, car les Entragues, dans
leur ardeur de tout savoir, préféraient la quantité des visiteurs à la
qualité.
Le jour dont il s'agit ici, vers six heures, quand la chaleur fut
tombée, et que l'ombre des arbres s'allongeait sur les pelouses, Mme
d'Entragues sortit de sa grande salle, appuyée sur un petit page de
huit à neuf ans, qui, tout en supportant la main de sa maîtresse sur
sa tête, tenait un oiseau sur son poing droit, et un pliant sous son
bras gauche. Un autre page un peu plus grand, mais encore enfant,
portait un coussin et un parasol. Deux grands lévriers bondissaient de
joie et, se renversant l'un l'autre, saccageaient autour de leur
maîtresse les bordures du jardin.
Marie Touchet avait alors quarante-cinq ans, et, belle encore de ce
reste de beauté qui n'abandonne jamais les traits réguliers du visage,
elle était loin cependant de son anagramme célèbre.
Ce fameux visage tant comparé au soleil et à tous les astres un peu
qualifiés, et qui, du temps de Charles IX, était _plus rond qu'ovale
avec un front plus petit que grand, une bouche plus mignonne que
petite et des yeux plus prodigieux que grands_, ce visage adoré
s'était élargi, ossifié avec le temps. Le rond avait tourné au carré,
et le front petit s'était peu à peu déprimé pour laisser aux pommettes
cette saillie qui décèle la dissimulation et la ruse. Les yeux
_prodigieux_, dont les cils s'étaient raréfiés, n'avaient plus que la
flamme sans la chaleur.
Deux plis obliques, creusés profondément, remplaçaient les fossettes
de la bouche mignonne, et achevaient d'enlever au visage toute cette
grâce, tout ce charme séducteur qui avaient triomphé d'un roi. Un
caractère sérieux, presque viril de sécheresse majestueuse, de belles
lignes, l'habitude de la dignité, ou plutôt la raideur, tout cela
superbement vêtu et entretenu, complétait, avec des mains nerveuses et
des pieds royalement paresseux et petits, non pas le portrait, mais le
souvenir effacé de ce qui, vingt ans avant s'était appelé justement:
_Je charme tout_.
Aux côtés de Mme d'Entragues marchait, en se retournant à chaque
minute vers la porte d'entrée comme s'il guettait l'arrivée de
quelqu'un, un cavalier d'un âge mûr, et qui par une minutieuse
recherche de coquetterie cherchait à dissimuler une douzaine des
hivers qui avaient neigé sur sa tête demi-chauve.
Il portait l'écharpe rouge espagnole, et se dandinait en marchant avec
cette précaution fanfaronne que les Trivelin et les Scaramouche
savaient si bien habiller de leurs bouffonneries, quand ils
représentaient un tranche-montagne espagnol.
Ce gentilhomme, dont les bottes de Cordoue étaient crevées de satin
rouge bouffant, avec des semelles crevées aussi, par parenthèse,
exhalait à chaque pas un mélange indescriptible de parfums que Marie
Touchet, sans paraître y prendre garde, chassait de temps à autre avec
son éventail de plumes.
L'hidalgo avait nom Castil. Il était l'un des capitaines que le duc de
Feria, commandant la garnison espagnole de Paris, avait répartis aux
portes de la capitale pour le service de son auguste maître Philippe
II; et pour obtenir quelques politesses quand ils allaient à Paris,
les Entragues recevaient chez eux cet officier-concierge espion aux
gages du roi d'Espagne.
A cette bienheureuse époque de haines politiques et religieuses, les
partis ne se gênaient point pour convier l'étranger à les aider contre
des compatriotes. La Ligue, étant, de fondation, régénératrice et
conservatrice de la religion catholique, le très-catholique roi
d'Espagne Philippe II, du fond de son noir Escurial, avait jugé
l'occasion belle pour faire en France les affaires de la religion et
allumer chez nous, avec notre bois, de beaux auto-da-fé pour lesquels,
chez lui, le fagot devenait rare à cause de la grande consommation.
Par la même occasion, ce digne prince pensait à ses affaires
temporelles et cherchait le moyen de réunir la couronne de France à
toutes celles qu'il possédait déjà.
Il avait donc envoyé avec un pieux empressement beaucoup de soldais et
peu d'argent à M. de Mayenne, pour l'aider à chasser de Paris et de
France cet abominable hérétique Henri IV, qui poussait l'audace
jusqu'à vouloir régner en France sans aller à la messe.
Et M. de Mayenne et toute la ligue avaient accepté; et les Espagnols
occupaient Paris au grand scandale des gens de bien, et le moment
approchait où Philippe II, fatigué du rôle d'invité, allait prendre le
rôle du maître de la maison.
Il va sans dire que la garnison espagnole de Paris était aguerrie,
vaillante, comme il convient aux descendants du Cid. La plupart
avaient combattu sous le grand-duc de Parme, illustre capitaine mort
l'année précédente. C'étaient donc de braves soldats, mais ils étaient
d'une galanterie opiniâtre dont les dames ligueuses commençaient
elles-mêmes à se fatiguer. Je ne parle pas des maris ligueurs, ceux-là
en étaient fatigués tout à fait; mais il faut bien souffrir un peu
pour la bonne cause.
Cette pauvre petite digression nous sera pardonnée, puisqu'elle permet
de comprendre mieux le personnage singulier qui accompagnait Mme
d'Entragues dans le jardin, après un dîner fort délicat, qui,
pourtant, n'était pas, comme on le verra bientôt, le motif le plus
intéressant de sa visite.
Mais derrière l'Espagnol et la châtelaine venait M. d'Entragues,
gentilhomme déjà vieillissant, suivi, lui aussi, de deux pages
microscopiques.
Le successeur de Charles IX donnait le bras à une belle personne de
seize ans au plus, qui écoutait avec distraction la phraséologie
paternelle. C'était une fille brune, aux yeux d'un noir velouté,
profonds, aux cheveux d'ébène, à la bouche purpurine, aux narines
dilatées comme celles des voluptueuses indiennes, son front large et
sa tête ronde recelaient encore plus d'idées qu'il ne jaillissait
d'éclairs de ses yeux. Un fin duvet brun dessinait une ombre bistrée
sur le tour de ses lèvres frémissantes. Tout en elle respirait
l'ardeur et la force: et les riches proportions de son corsage et de
sa taille, la cambrure hardie de son pied, son bras rond et ferme,
l'attache solide de son col d'ivoire sur des épaules larges et
charnues révélaient la puissance d'une nature toujours prête à éclater
sous le souffle à grand'peine contenu de son indomptable jeunesse.
Telle était Henriette de Balzac d'Entragues, fille de Marie Touchet et
du seigneur qui avait par grand amour épousé la maîtresse du roi de
France. Revenue la veille sous le toit paternel avec la succession de
la tante de Normandie, elle rendait compte à M. d'Entragues de
certains détails sur lesquels il l'interrogeait. Mais le lecteur peut
croire qu'elle ne lui répondait pas sur une foule d'autres qui
concernaient aussi son absence.
L'hidalgo don José Castil, dans sa voltige déhanchée, se retournait
souvent pour lancer à cette belle fille en même temps qu'à la porte du
château une oeillade qui s'émoussait parfois sur le père Entragues;
car, nous l'avons dit, Mlle Henriette avait des distractions; le mot
n'est pas juste, c'est préoccupations qu'il faudrait dire.
Elle aussi attendait quelqu'un, mais non pas du même côté que
l'Espagnol, et elle voyait avec inquiétude la direction que sa mère
imprimait à la promenade. Au bout des parterres on trouvait le parc; à
cent pas, dans le parc, le pavillon où logeait Henriette, et dont les
murs blancs s'apercevaient déjà sous les épais marronniers. Or,
Henriette avait ses raisons pour que la société ne s'installât point
du côté de ce pavillon à une pareille heure.
Cependant, Mme d'Entragues s'avançait toujours dans sa lente majesté;
Henriette passait de l'inquiétude au dépit. Par bonheur, le petit pied
de la mère s'embarrassa dans sa robe, et un faux pas s'ensuivit.
L'hidalgo et M. d'Entragues se précipitèrent de chaque côté pour
prêter leur appui à cette divinité chancelante. Henriette profita du
moment pour s'écrier:
--Vous êtes lasse madame. Vite ... le pliant, page!
Le page au pliant lâcha l'oiseau, l'oiseau s'envola sur une branche;
le page au coussin jeta son coussin sur le page au pliant, les chiens
croyant qu'on voulait jouer avec eux fondirent sur tout cela. Il y eut
une bagarre désobligeante pour des maîtres de maison qui tiennent au
bel air et au cérémonial.
Les pages furent tancés d'importance.
--Ils sont bien jeunes, dit l'hidalgo. Pourquoi si jeunes? Quelle
habitude singulière en certaines maisons françaises? Pourquoi ne pas
prendre plutôt de robustes jeunes gens bons au service, à la guerre, à
tout?
Ce malencontreux _à tout_ fut accueilli par un fauve regard de Marie
Touchet, lequel ricocha sur Henriette et lui fit baisser la tête.
--Monsieur, répliqua la mère, les maisons françaises dans lesquelles
il y a des demoiselles préfèrent le service des pages enfants. J'eusse
cru qu'on pensait de même en Espagne.
L'hidalgo comprit qu'il avait dit une sottise. Il s'apprêtait à la
réparer, mais Marie Touchet changea aussitôt la conversation. Elle
s'assit à l'ombre d'une grande futaie, près de la fontaine. Sa fille
prit place auprès d'elle. M. d'Entragues offrit lui-même un siège au
capitaine espagnol.
--Dites-nous, señor, quelques nouvelles de Paris, demanda Henriette,
satisfaite de la halte, et jetant un coup d'oeil furtif au pavillon
que sa mère ne pouvait plus voir.
--Toujours les mêmes, señora, toujours de bons préparatifs contre le
Béarnais, si jamais il revient. Mais il ne reviendra pas, nous sachant
là.
Cette rodomontade ne persuada pas M. d'Entragues.
--Il y est déjà venu, dit-il, et vous y étiez, et c'était du temps de
votre grand-duc de Parme, lequel, aujourd'hui, ne peut plus effrayer
personne. Moi, je ne crois pas qu'il se passe un mois avant le retour
du Béarnais devant Paris.
--Si vous en savez plus long que nous, répliqua l'Espagnol avec
curiosité, parlez, monsieur; sans doute vous êtes bien renseigné; car,
en effet, M. le comte d'Auvergne, votre beau-fils, est colonel-général
de l'infanterie des royalistes, et à la source des nouvelles.
--Monsieur mon fils, interrompit Marie Touchet, ne nous fait point
part des desseins de son parti; nous le voyons très-peu; d'ailleurs il
nous sait trop fermes adversaires du Béarnais, trop dévoués à la
sainte Ligue et vieux amis de M. de Brissac, le nouveau gouverneur
donné à Paris par M. de Mayenne.
--M. de Brissac! Excellent choix pour nous Espagnols, dit le seigneur
Castil, que le nom de Brissac, prononcé en cette circonstance, sembla
frapper d'une défiance nouvelle. Ne me disiez-vous pas tout à l'heure,
madame, que le seigneur gouverneur est de vos amis?
--Excellent! dit M. d'Entragues.
--Vous le voyez souvent? demanda l'Espagnol.
--Non, malheureusement. Il est devenu bien rare depuis quelque temps.
L'hidalgo enregistra cet aveu.
--Il a tant d'affaires, maintenant, se hâta de dire Mme d'Entragues,
qui ne voulait pas se laisser croire négligée. Mais absent ou présent,
je suis sûre qu'il nous porte une affection vive. Et j'y tiens, car
son amitié en vaut la peine.
--Assurément, dit l'Espagnol, le seigneur comte nous aide vaillamment,
c'est un franc ligueur. Mais quelle étrange division dans les
familles! quel affreux exemple! ajouta sentencieusement l'hidalgo.
Voir M. le comte d'Auvergne armé contre sa mère!
Mme d'Entragues se pinça les lèvres. Un violent dépit de paraître
opposée à son fils, dont elle était si vaine, combattait en elle la
crainte non moins grande de déplaire au parti régnant.
M. d'Entragues intervint, pour écarter de la déesse ce nuage fâcheux.
--Non, señor, dit-il, M. le comte d'Auvergne ne s'arme pas contre sa
mère. Fils et neveu de nos rois, il croit rester fidèle à leur mémoire
en servant celui que le feu roi Henri III avait désigné pour son
successeur, car enfin c'est un fait; le feu roi a eu cette faiblesse à
ses derniers moments de nommer roi le roi de Navarre.
--En est-on bien sûr? demanda l'hidalgo avec cet aplomb de l'ignorance
victorieuse qui conteste volontiers tout ce qui la gène.
--M. le comte d'Auvergne, mon fils, en a été témoin, répliqua Mme
d'Entragues.
Don Castil salua en matamore. Henriette voulant ramener un peu de
souplesse dans la conversation qui commençait à se tendre, réitéra sa
question:
--Qu'y a-t-il de nouveau à Paris, sauf cette nomination de M. de
Brissac par M. de Mayenne?
Et elle ajouta:
--Excusez-moi, señor, j'arrive de voyage.
--Mademoiselle, rien de précisément nouveau, sinon l'attente des
fameux états généraux qui vont s'assembler.
--Quels états?
--Excusez cette petite fille, señor, dit Mme d'Entragues, nous nous
occupons si peu de politique entre nous. Ma fille, les états généraux
sont une réunion des trois ordres de l'État qui s'assemblent en des
circonstances difficiles pour délibérer des mesures à prendre pour le
bien public. Il s'agit d'abord de repousser le Béarnais, en quoi il y
aura majorité, je pense.
--Unanimité, dit le capitaine avec son assurance imperturbable.
--S'il y avait unanimité, fit observer Henriette, on n'eût pas eu
besoin de convoquer les états généraux, ce me semble.
M. d'Entragues sourit à sa fille, pour la récompenser de cette
réflexion judicieuse.
L'hidalgo riposta:
--D'ailleurs, ce n'est pas la nation française qui convoque les états
généraux, c'est le roi d'Espagne, notre gracieux maître.