dit Crillon d'une voix pénétrée, dont Espérance ne put comprendre tout
le sentiment et la portée. Mais à cheval et en route.
Le colonel partit entouré de ses gardes qui, l'adorant comme un père,
le suivirent pendant quelques cent pas avec des protestations et des
voeux pour son prompt retour.
Pontis, fier d'avoir été choisi, se prélassait sur le grand cheval du
colonel. Il laissa prendre l'avance à ses compagnons, et les suivit au
petit pas hors de la portée de la voix, comme un discret et délicat
serviteur.
Le temps était magnifique, et la campagne, protégée par la trêve,
épanouissait de jaunes moissons sur lesquelles se jouait le soleil.
Les chevaux hennissaient de plaisir à chaque souffle de la brise tiède
qui leur apportait l'arôme des foins frais et des pailles odorantes.
Lorsque Crillon eut respiré quelque temps en silence ce bon air de la
paix, si doux aux braves soldats, il se rapprocha d'Espérance et lui
dit:
--Encore une fois, je vous trouve imprudent de voyager seul et sans
cuirasse ni salade quand vous êtes porteur de deux mille écus pour le
moins.
--Moi? monsieur, deux mille écus! je n'ai pas cent vingt pistoles.
--Alors, vous n'avez donc pas reçu votre pension ce mois-ci?
--Ce mois-ci et tous les autres, mais....
--Ah! vous dissipez tant d'argent!
--Ce n'est pas pour moi, au moins, n'allez pas le croire, dit vivement
Espérance.
--Pour qui donc, alors?
Espérance ouvrit son justaucorps et en tira une petite boîte de cuir,
d'une forme plate et longue.
--Un écrin!...
Espérance desserra les crochets pour faire voir le contenu à Crillon.
--Des pendants d'oreille ... Oh! oh! les beaux diamants!
--Mes oreilles n'en seraient pas dignes, n'est-ce pas? dit le jeune
homme.
--Il faut de bien jolies oreilles pour mériter de pareils diamants,
murmura Crillon. Ah! mon pauvre ami, si Rosny vous voyait avec cette
boîte, son estime baisserait singulièrement!
--A défaut de son estime, je me contenterai, pour cette fois, d'une
autre....
Crillon secoua la tête.
--Oh! ne la dépréciez pas, monsieur, dit Espérance avec enjouement,
elle vaut son prix.
--Vous en savez plus que moi à cet égard, probablement; mais, à ne
considérer que les pendants d'oreille, je trouve la conquête d'un prix
considérable. Vous avez payé cela au moins deux cents pistoles.
--Quatre mille livres.
--A un juif?
--De Rouen. Je n'avais pas le choix. En guerre, les diamants se
cachent.
--Et il vous en fallait absolument.
--A tout prix.
--Peste! votre inestimable est bien exigeante.
--Ce n'est pas elle précisément.
--Qui donc, alors?
--Elle a une mère, monsieur.
Crillon, avec un mouvement qui fit rire Espérance:
--Une honnête mère, s'écria-t-il, qui prie mademoiselle sa fille
d'avoir besoin de quatre cents pistoles de diamants. Harnibieu!... la
jolie drôlesse de mère. Vous êtes dans la nasse.
--Là, là, monsieur, dit Espérance avec le même enjouement, comme vous
arrangez cela! vous avez l'imagination trop vive. Eh non, ce n'est pas
la mère qui exige les diamants.
--Vous venez de le dire.
--J'ai dit: elle a une mère. Cela signifie que la mère est une si
grande dame....
--Que pour ne pas l'humilier dans la personne de sa fille, vous donnez
à celle-ci des pendants de quatre cents pistoles.
--C'est un peu cela.
--Voilà d'impudentes pécores, et vous êtes un grand niais, mon cher
protégé.
--Vous changeriez de langage si vous connaissiez Henriette.
--Elle n'est pas fille d'empereur, harnibieu!
--Elle pourrait être fille de roi!
--Plaît-il?
--J'ai dit de roi, et si elle ne l'est pas, son frère a cet honneur.
--Ah çà, quels contes me faites-vous: est-ce que nous avons des fils
de roi autres que notre roi?
--Mais oui, monsieur, dit Espérance avec une douce opiniâtreté.
--Harnibieu! s'écria Crillon en se frappant le front d'un coup si
brusque que le cheval en fit un écart. Ah! malheureux que nous sommes
... oui... c'est cela!...
--Vous auriez deviné?
--Plaise à Dieu que non. En fait de lignée royale, vous n'entendez pas
me citer le comte d'Auvergne, par hasard?
--N'est-il pas fils de Charles IX et de....
--Quoi! c'est bien de lui que vous voulez parler?
--Mais oui, monsieur.
--Et, alors, cette mère, cette grande dame, cette merveille à
diamants, c'est Marie Touchet....
--Eh bien?...
--Maintenant dame de Balzac d'Entragues.
--Sans doute.
--Et de sa fille, mademoiselle Henriette.
--Un chef-d'oeuvre de beauté.
--Pauvre garçon!
Crillon après cette exclamation laissa choir sa tête sur sa poitrine.
--Mon Dieu, dit Espérance, vous m'épouvantez. Je vous vois consterné
comme si j'étais tombé dans les griffes d'une goule.
Crillon ne répondit pas.
--S'il y a là quelque cbose qui intéresse l'honneur, dit Espérance,
soyez assez bon pour m'en instruire. Tout amoureux que je sois, je
saurai prendre des mesures.
--Comment vous dire ma pensée sans calomnier des femmes, répondit
lentement Crillon, ou du moins sans avoir l'air de calomnier. Or,
c'est un métier révoltant pour moi, j'aime mieux me taire.
--Mais enfin, monsieur, dit Espérance, madame Touchet a pu être aimée
de Charles IX, sans qu'un déshonneur infranchissable la sépare à
jamais des honnêtes gens. Monsieur le comte d'Auvergne, fils du roi
Charles IX, n'est sans doute pas un prince légitime, mais il est né
prince, quoique bâtard, et je ne sais pas trop si j'aurais bonne grâce
à faire le dégoûté en pareille circonstance. Il y a au bas de la
lettre de ma mère certain espace blanc, certain anonyme qui me dispose
très-fort à l'indulgence chrétienne envers les enfants illégitimes.
Crillon rougit, et sa conscience acheva de donner raison au jeune
homme. Espérance reprit:
--Pour en revenir à monsieur le comte d'Auvergne, qui m'est
parfaitement inconnu, du reste, sa part est encore très-honorable. Il
a été élevé dans le cabinet même du feu roi Henri III, et n'est pas
mal traité du roi actuel. D'ailleurs, je ne le fréquente pas, moi.
C'est à la fille que j'adresse ma cour et non à la mère.
Crillon continua à secouer la tête.
--Le poing y a passé, dit-il; le bras entier, puis tout le corps y
passeront. Ces Entragues ne sont pas des gens comme les autres; ce
qu'ils tiennent, ils le tiennent bien. Et voyez, vous en êtes déjà aux
présents de noces ... Harnibieu! vous épouseriez une Entragues,
vous!...
--Pourquoi non? dit Espérance, frappé du ton de volonté presque colère
avec lequel Crillon, un étranger, venait de lui parler de ses affaires
de coeur.
--Voici mes raisons, mon ami: d'abord vous avez annoncé quelques
bonnes dispositions pour le parti du roi, qui est le mien, cela vous
est recommandé, je crois, par madame votre mère....
--Oui, monsieur, et je ne pense pas y contrevenir.
--Plus que vous ne croyez. La maison d'Entragues est ligueuse,
ligueuse enragée. Pour faire votre cour à la fille, comme vous dites,
il est impossible que vous demeuriez bon serviteur du roi; impossible
que vous ne complotiez pas un peu avec ses ennemis.
--Jamais cela n'est arrivé; l'occasion même ne s'en est pas offerte.
Henriette m'a bien parlé quelquefois d'un petit hobereau de leurs amis
qui est un ligueur fanatique, ce la Ramée, vous savez, à qui vous
offriez une corde tantôt. Mais les confidences qu'elle m'a faites sur
ce drôle m'ont aidé à servir le roi, puisqu'en rappelant à ce la Ramée
ses prouesses derrières les haies, prouesses qu'il ne croyait pas plus
connues que lui-même, je l'ai forcé à lâcher le pauvre Pontis, dont il
demandait la punition. Il est donc bon à quelque chose d'avoir sa
maîtresse dans le camp ennemi, et pour achever de vous rassurer, mon
noble protecteur, je vous proteste qu'Henriette et moi, quand nous
sommes seuls, nous ne parlons jamais politique.
--Cela viendra. Si vous épousez la fille, il vous faudra bien entendre
politiquer la mère. Or, la dame, la noble dame, comme vous dites,
n'admet pas d'autre roi en France que Charles IX. Il a beau être mort:
pour elle il n'en est pas moins le roi, attendu qu'il a été son roi.
Tout au plus consentira-t-elle à couronner monsieur son fils, et
encore! Je ne vous parle pas du père Entragues; oh! celui-là est un
type tellement curieux d'ambition, d'avarice, de vile admiration pour
sa femme, que je conçois, par amour de l'art, que vous vous
rapprochiez de la fille pour mieux étudier le père. Rapprochez-vous
donc: mais, harnibieu! n'épousez pas!
Espérance se mit à rire.
--Je ne le connais pas plus que sa femme, dit-il; tous ces gens-là, de
si près qu'ils touchent à ma maîtresse, je ne les ai jamais vus.
--Comment est-ce possible?
--Voici ... Vous savez que j'habitais un petit domaine loué par le
seigneur Spaletta, mon gouverneur. Environ à une lieue est la maison
d'une vieille tante des Entragues, fort avare. Quelquefois, en
chassant, je forçais un lièvre ou je volais une pie sur la lisière de
ses terres. Si la pièce tuée me paraissait d'une provenance équivoque,
je l'envoyais à la vieille dame. Un jour, il y a sept mois environ,
j'avais porté des perdrix rouges chez elle, quand je vis à table une
jeune fille d'une éblouissante beauté. C'était sa nièce Henriette de
Balzac d'Entragues, que ses parents envoyaient là pour lui épargner
les dangers de l'assaut qu'alors le roi préparait à la ville de Paris.
--Eh! interrompit Crillon avec colère, c'est absurde; il n'y avait pas
de dangers à courir si nous eussions pris Paris. Le roi force les
villes, mais non les filles!
--Enfin, on le disait, continua Espérance, et, je l'avoue, en voyant
cette admirable fraîcheur, cette fleur si vivante, si vigoureuse, je
me pris à approuver M. d'Entragues de ne point l'exposer au feu d'un
siège et aux admirations flétrissantes des officiers ou des
lansquenets.
--Oui, vous avez approuvé Entragues d'envoyer sa fille à point nommé
pour vous distraire. Eh bien, tenez, dit encore Crillon à qui
démangeait la langue, la belle Henriette était envoyée là pour
surveiller l'héritage de la tante et l'empêcher de tomber trop mûr en
des mains prêtes à le cueillir.
--Je ne dis pas non, car, la tante morte, et l'héritage cueilli, comme
vous dites, Henriette a été rappelée sur-le-champ par ses parents.
--Vous voyez bien! continuez.
--Le fait est que, comme je vous l'ai dit, je ne puis me décider
jamais à chercher le côté honteux des faits et gestes de l'humanité.
Donc, je vis Henriette, elle rougit en me voyant, elle admira mes
perdrix comme si elles eussent été des faisans, et quelque chose
m'avertit dès cette entrevue que le temps allait passer pour nous plus
agréablement et plus vite.
Crillon frisa désespérément sa moustache.
--D'abord, reprit Espérance, nous nous vîmes à la chapelle, puis, de
ma fenêtre à la sienne.
--Vous me disiez que vous habitiez à une lieue.
--Sans doute...
--Et vous vous voyiez d'une lieue?... ô jeunesse!
--Elle a de fiers yeux noirs, allez!...
--Et vous de fiers yeux bleus! dit Crillon avec une tendre
complaisance. Après?
--Après ... c'était en automne, vers la fin, il faisait bon pour la
promenade, et elle sortait sur un petit cheval, et courait tout à
travers les bois jaunissants...
--Surtout les jours où vous chassiez?
--Mon Dieu, oui.
--Eh bien, que faisait le gouverneur, et que disait la tante?
--Spaletta avait souvent la goutte, et la tante n'était plus d'âge à
courir à cheval. Cependant Spaletta grondait bien plus que la tante.
--Brave tante! comme elle est bien de la famille, hein? Donc, Spaletta
gagnait un peu l'argent de votre mère; il vous gênait?
--Oui, mais à partir du jour où vint la lettre que je vous ai montrée,
Spaletta disparut, vous savez
--Harnibieu!... je me rappelle ... il disparut, et alors vous ne fûtes
plus gêné.
--Plus du tout, dit naïvement Espérance.
Crillon s'arracha une poignée de barbe, et poussa un soupir bien plus
éloquent que dix harnibieu.
Le silence régna quelques moments entre les deux interlocuteurs.
VIII
MAUVAISE RENCONTRE
Crillon revint le premier à la charge.
--Ainsi vous aimez Mlle Henriette d'Entragues, dit-il?
--Mais oui.
--Passionnément? Vous en êtes fou?
--Elle me tient au coeur, et les racines sont longues.
--Quant à elle, elle vous aime aussi?
--Je le crois.
--Essayez donc de me dire que vous en êtes sûr.
--Je vois, dit Espérance plus patiemment et plus gaiement que Crillon
n'eût dû s'y attendre, que, pareil à saint Thomas, vous ne me croirez
qu'après avoir touché mon côté. Touchez-le, du côté du coeur.
--Qu'est-ce encore? un autre écrin?
--Non, un billet.
--Tiens, elle écrit. C'est plus honnête que je n'aurais cru.
--Vous avez une triste opinion des femmes, cher seigneur.
--De celles qui s'appellent Entragues! dit Crillon impétueusement, non
des autres. Mais que dit ce billet?
« Cher Espérance, tu sais où me trouver; tu n'as oublié ni le jour ni
l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens. Sois prudent!»
--Il y a: _Ton Henriette_? grommela Crillon.
--En toutes lettres. Tenez!
--Ni date, ni point de départ. Elle aussi est prudente: c'est la vertu
des Touchet.
--Écoutez donc, une jeune fille peut craindre de se compromettre.
--Lâcheté, c'est le vice des Entragues.
--Vraiment, monsieur, répondit Espérance d'un ton sec, vous manquez
d'indulgence.
--Je vois, mon ami, qu'il faut tout vous dire, interrompit le
chevalier; c'est une tâche pénible que celle du froid vieillard qui
dénoue le bandeau de l'amour. Ordinairement ce vieillard s'appelle le
Temps, et je joue ici son rôle. Mais n'importe; au risque de vous
déplaire, je m'expliquerai. D'ailleurs, c'est un peu pour cela que je
vous ai accompagné.
--Je brûle de m'instruire, dit Espérance avec une ironie sans fiel.
Voyons les crimes de Mlle Henriette. Il faut qu'ils vaillent la peine
d'être racontés, pour que le brave Crillon daigne s'en faire
l'historien.
--D'abord, mon jeune ami, venons aux prises: tout à l'heure nous
courrons la bague, si vous voulez. Dans l'énumération de votre famille
d'Entragues, vous avez cité le père, la mère, le frère et une soeur?
--Oui, monsieur.
--Vous avez oublié quelqu'un, je crois?
--Qui donc?
--Une seconde fille de Mme d'Entragues, la propre soeur de Mlle
Henriette.
--Celle-là ne compte pas. Nul n'en parle. Voilà pourquoi je ne vous en
ai pas parlé.
--Ah! Nul n'en parle, dit Crillon avec un étrange sourire, pas même
Mlle Henriette?
--Non. A peine Henriette m'en a-t-elle touché quelques mots vaguement.
--Mlle Henriette avait peut-être ses raisons pour se taire. Mais, tout
le monde ne s'appelle pas d'Entragues, et je vous prie de croire que
tout le monde a terriblement parlé.
Crillon comptait avoir porté un rude coup à Espérance. Celui-ci ne
chancela pas sur ses arçons. Souriant d'un air de finesse:
--Je sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-il.
--Vous connaissez l'histoire?
--Oui.
--Scandaleuse?
--Le mot est peut-être bien gros, mais enfin il y a une histoire et je
la sais.
--Voulez-vous me faire la grâce de me la conter comme vous la savez.
--Je suis en mesure de vous la dire telle qu'elle est, dit Espérance.
M. d'Entragues avait pour page un jeune gentilhomme huguenot qui s'est
oublié jusqu'à faire une déclaration d'amour à Mlle Marie d'Entragues,
et on l'a chassé.
--Une déclaration! s'écria le chevalier; tout cela!
--N'est-ce pas assez? La fin de l'histoire est plus grave et vous
satisfera probablement davantage. C'est un secret, mais vous me faites
l'effet de le savoir.
--Dites-moi toujours votre fin, je vous dirai mon commencement.
--Eh bien, Marie avait été légère avec ce page; elle lui avait donné
une bague.
--Tiens, tiens, tiens, Marie?
--Et le page, une fois sorti de chez M. d'Entragues, s'en est vanté.
--Voyez-vous cela ... Alors?...
--Alors comme il fallait arrêter le tort que cette vanterie pouvait
causer à l'honneur de la maison, Mme d'Entragues a pris à part un
gentilhomme, fils d'un ami de la famille, et l'a prié d'appeler en
duel ce page qui était devenu grand et servait dans les gardes du roi
Henri IV; vous devez bien le connaître, monsieur, Urbain du Jardin.
--Harnibieu! si je le connaissais, le pauvre garçon! dit Crillon,
rouge de s'être si longtemps contenu. Mais vraiment je me ronge à vous
entendre ainsi débiter, comme un geai bien élevé, toutes les sornettes
qu'on vous a fait siffler par cette petite couleuvre; le gentilhomme
huguenot n'a pas du tout été appelé en duel: il a été assassiné.
--Je le sais, et j'allais vous le dire.
--Un bravo; pardon, Espérance, c'est ainsi qu'à Venise on appelle les
meurtriers à gages, un bandit a été dépêché à ce huguenot, qui était
bien le plus charmant garçon du monde, et, le lendemain de la journée
d'Aumale, où le pauvre garçon avait fait en brave homme, l'assassin
l'a couché par terre de trois balles tirées derrière une haie.
--Je le sais.
--C'est moi qui l'ai ramassé, dit Crillon essoufflé de rage, et j'ai
soupiré comme s'il eût été mon neveu ou mon fils...
--Assurément ... essaya de dire Espérance.
--Mais vous trouvez cela très-bien, poursuivit le chevalier trop lancé
pour s'arrêter facilement, c'est loyal, c'est permis, puisque cela
vient des Entragues.
--Pardon, interrompit Espérance, c'est, je le sais, un abominable
meurtre; mais il ne faut pas l'attribuer aux Entragues. Henriette
elle-même, quand elle m'a tout raconté, détestait et maudissait
l'assassin.
--Elle a fait cet effort!... Moi, j'ai juré Dieu que je le ferais
pendre, non, écarteler, si jamais je mets la main dessus.
--Eh! monsieur, vous êtes parjure; car tantôt vous l'avez eu sous
votre main, et il vit encore.
--Quoi! ce brigand...
--C'est M. la Ramée, dit Espérance en riant de la fureur de Crillon.
--Harnibieu! je le flairais.
--Et moi qui l'avais reconnu quand il s'est nommé à M. de Rosny,
j'avais aussi une démangeaison de le faire brancher par les gardes,
mais la crainte de déplaire à Henriette m'a retenu, et je n'ai point
dit ce que je savais sur son compte.
--L'infâme...
--N'est qu'un lâche vantard qui n'a pas osé s'adresser en face au
huguenot, et qui a préféré voler à son cadavre la bague de Mlle Marie.
--Toujours la bague de Marie!... dit le chevalier en arrêtant son
cheval et se croisant les bras. Voyons, jeune homme, continua-t-il
avec un accent de compassion profonde, allez-vous m'écouter un peu
maintenant? et si je vous raconte l'histoire telle qu'elle est ... me
croirez-vous?
--On croit toujours monsieur de Crillon, dit Espérance avec
inquiétude. Mais, ajouta-t-il en reprenant peu à peu cette vivace
gaieté que doublait en lui tout le charme comme toute la vigueur de
ses vingt ans, quelle que soit l'histoire que vous savez, je ne
m'embarrasse heureusement ni de Mme d'Entragues ni de Mlle Marie, sa
fille. Que celle-ci ait donné sa bague, et peut-être mieux au
huguenot; que celle-là ait expédié M. de la Ramée pour assassiner le
porteur de la bague, et ensevelir un secret déshonorant avec un
cadavre, c'est abominable, je l'avoue; mais, ma foi, que ces vilaines
gens-là s'arrangent. Moi, j'aime Henriette, la beauté, la grâce,
l'esprit, l'honnêteté, toutes les perfections de l'âme et du corps.
Elle m'aime aussi; elle a seize ans, j'en ai dix-neuf, et vive la vie.
Crillon prit doucement la main d'Espérance, et, la lui serrant avec
une affectueuse mélancolie.
--Enfant, dit-il, vous ne m'avez pas laissé achever la confession du
huguenot.
--Il y a encore quelque chose? s'écria Espérance, en affectant une
liberté d'esprit qu'il n'avait plus depuis cette interpellation de
Crillon.
--Il y a le principal. Remarquez donc que depuis le commencement de
notre conversation vous parlez toujours de Mlle Marie d'Entragues,
tandis que moi, je dis seulement _Mlle d'Entragues_.
--Eh bien! où tend cette distinction un peu subtile, je l'avoue, de la
part de monsieur de Crillon.
--A vous faire observer que, suivant la leçon qui vous a été apprise,
vous attribuez la faute à l'une des soeurs, tandis qu'elle appartient
peut-être à l'autre.
--Oh! monsieur, ce doute sur Henriette...
--Ce n'est pas un doute, je vous disais _peut-être_ par ménagement;
c'est _certainement_ que j'eusse dû vous dire.
--Mais la preuve?
--Urbain du Jardin l'a emportée dans le tombeau. Mais ce qu'il m'a
confié, je me le rappelle: le nom qu'il m'a dit, j'en suis certain; la
maîtresse pour laquelle on l'a assassiné, c'est Mlle Henriette
d'Entragues. Entre deux demoiselles dont l'une mérite le respect d'un
honnête homme, je regrette que vous ayez précisément choisi celle qui
ne le mérite pas. Du reste, mon cher Espérance, ma tâche est terminée.
Je savais un secret dont la révélation eût pu vous épargner bien des
ennuis futurs. J'ai révélé, vous voilà averti; je me tais. Que
m'importe, à moi, Mme d'Entragues et toute la séquelle? Suis-je assez
désoeuvré pour avoir besoin d'occuper mes loisirs à des commérages de
vieilles femmes? Suis-je assez peu de chose en ce monde pour craindre
qu'un Entragues me gêne? Allons donc! vous me faites injure. Mais, je
vois que nous nous sommes tout dit. Brisons là, faites ce que vous
voudrez et ne retenez de mes paroles que celle-ci: Je suis votre ami,
monsieur Espérance.
--Oh! monsieur, s'écria le jeune homme, dont l'excellent coeur fut
inondé de reconnaissance. N'ai-je pas à Dieu de grandes obligations!
S'il me retire une illusion d'amour, au même instant il m'envoie le
plus généreux, le plus puissant des protecteurs. Oui, je suis né
heureux!
--Charmant enfant! murmura Crillon attendri par l'élan de cette noble
nature. Comment ne pas l'adorer.
Et pour cacher l'émotion qui peut-être se fût remarquée sur son
visage, le brave chevalier se tourna en disant:
--Que cette forêt de Saint-Germain est belle!
Tous deux avaient oublié leur fidèle serviteur Pontis qui, depuis
Vilaines, chevauchait sur leurs traces.
Espérance s'en souvint le premier et voulut le récompenser par quelque
bonne parole; mais lorsqu'il le chercha derrière lui, il ne trouva
plus rien.
--Et M. de Pontis! s'écria-t-il.
--C'est vrai, dit Crillon, le cadet manque à l'appel.
En vain cherchèrent-ils, appelèrent-ils, rien ne répondit. C'était aux
derniers bouquets de la forêt de Saint-Germain. Les maisons
d'Argenteuil apparaissaient dans la brume blanchâtre du soir qui
commençait à envelopper la plaine.
Crillon impatienté d'attendre, voulait qu'on retournât jusqu'au
carrefour afin de prévenir un bûcheron qu'ils y avaient vu et de faire
ainsi donner à Pontis, s'il revenait, des renseignements exacts sur
leur route. Mais Espérance objecta timidement que six heures venaient
de sonner à Saint-Germain, qu'il y avait encore deux grandes heures de
chemin jusqu'à Ormesson, et que le rendez-vous convenu avec Mlle
Henriette était pour huit heures précises.
--Ah! ah! reprit froidement Crillon. Eh bien! n'attendons pas alors.
Puis, après une pause souvent coupée de mouvements d'impatience.
--Vous êtes décidé à aller ce soir chez les Entragues, dit le
chevalier d'un ton dégagé.
--Je vous avouerai, monsieur, que j'ai des explications si sérieuses à
demander à Mlle d'Entragues, que, pour arriver plus vite, je monterais
sur un dragon de feu. Mais ce n'est pas chez les Entragues que je
vais, oh! non! Henriette habite un pavillon sur les champs.
--Et vous avez la clé?
--Inutile. Le balcon touche à un marronnier superbe. La porte la plus
commode c'est la fenêtre.
--A merveille ... Eh bien! comme je ne puis aller rendre visite à
toute cette mauvaise graine, j'irais bien, mais enfin cela paraîtrait
singulier, ils savent que je les exècre... Enfin, non, je ne puis, dit
le bon chevalier dont les angoisses qu'il cherchait si bien à cacher
éclataient dans chaque mouvement, dans chaque parole, dans
l'incohérence même de ses pensées.
Espérance comprit tout cela.
--Mon Dieu! dit-il, que je suis un sot et un bélître; j'ai d'un côté
la parole de Crillon, de l'autre celle d'une petite....
--Dites le mot! s'écria le chevalier.
--Coquette!
--C'est faible, grommela Crillon.
--Et je balance....
--Mais non, vous ne balancez même pas, puisque vous continuez à vous
rapprocher de la tanière de ces bêtes puantes. Puantes n'est pas vrai,
elles ne sont que trop fardées et parfumées, les sirènes. Allons, mon
pauvre Espérance, marchez, ne vous égarez pas, ni dans les ornières,
ni ailleurs. Adieu ... au revoir ... adieu!