L'idée ne lui vint pas qu'on pouvait lui tendre un piège. Il ne

questionna pas même le barcarol qui, toujours avec la même rapidité,

dirigea la gondole parmi les charmants méandres de ces déserts; et

après avoir passé sous un pont de brique d'une seule arche hardiment

cintrée, laissa glisser l'esquif dans les hautes herbes et les

oseraies, jusqu'à ce qu'elle touchât le sol. Alors il sauta sur le

rivage, et offrit silencieusement son bras à Crillon pour qu'il

descendît.

Le chevalier mit pied à terre et regarda curieusement autour de lui.

Il se trouvait sous une sorte de portique formé par un entrelacement

de vignes sauvages et de lianes. Un grenadier au feuillage épais

surmontait l'étroite baie d'une porte à peine visible, tant les fleurs

et les branchages s'en disputaient la penture et les gonds.

Le barcarol indiqua silencieusement du geste cette petite porte

ouverte comme par enchantement. Crillon entra. La gondole s'éloigna du

rivage et la porte se referma sur le chevalier, dont toutes ces

précautions faisaient battre le coeur.

Il était alors dans un petit jardin sombre, irrégulièrement planté;

pas une lueur ne guidait ses pas; déjà il hésitait et cherchait à

tâtons un aboutissant quelconque, lorsqu'une clarté douce illumina

soudain les arbres et en fit ruisseler les feuilles comme autant

d'émeraudes. Une autre porte, intérieure cette fois, venait de

s'ouvrir, et Crillon distingua l'entrée d'une maison.

En quatre pas, il fut au milieu d'un vestibule de marbre, au plafond

duquel brûlait une lampe à chaînes d'argent. Une tapisserie fermait la

communication de ce vestibule avec les chambres voisines. Chose

étrange! à peine Crillon fut-il entré dans le vestibule, que la porte

d'entrée se ferma aussi.

Le chevalier souleva la lourde portière et pénétra dans l'appartement.

Là, sur une table d'ébène richement sculptée et incrustée d'ivoire,

une collation était servie sur des plats de vermeil et dans des

bassins d'argent magnifiquement ciselés. Tous les fruits de la riche

Lombardie, les vins de l'Archipel dans des buires de cristal de

Murano, des viandes froides et les plus rares poissons de

l'Adriatique, promettaient à Crillon seul un festin qui eût rassasié

vingt rois en appétit.

De la voûte en chêne sculpté pendait un de ces lustres vénitiens à

fleurs de verre bleu, rose, jaune et blanc, dont les courbes

élégantes, les merveilleux accouplements, les spirales fantastiques,

font encore aujourd'hui l'admiration de notre siècle orgueilleux et

sans patience. Dans le calice de douze fleurs variées, douze cires

bleues, roses, jaunes et blanches, selon la nuance des cristaux,

s'élançaient avec leur étoile de flamme et dégageaient une odeur

d'aloès qui parfumait la chambre éclairée à peine.

Ce petit palais enchanté à colonnettes de cèdre était meublé de ces

admirables fauteuils de frêne sculpté, sur le bois desquels chaque

artiste avait laissé tomber dix ans de son génie et de sa vie. Les

bras en col de guivres et d'hydres enroulés de ronces et de lierres,

les pieds en racines diaprées de coquilles et de fruits sauvages, les

frontons peuplés de gnomes, de salamandres aux yeux d'émail, le

dossier formé de bas-reliefs, d'un fouillis inextricable, composaient

un de ces ensembles qui résument à la fois le caractère et la richesse

d'une époque de civilisation et d'art, le caractère, parce qu'on y

voit éclater dans sa libre toute-puissance la fantaisie de l'ouvrier,

la richesse, parce qu'un pareil ouvrage, n'eût-il été payé qu'avec le

pain quotidien, vaudrait encore son pesant d'or.

Quant aux tapisseries, aux tableaux de Bellini, de Giorgion et du

vieux Palma, tout cela disparaissait dans l'ombre moelleuse, comme si

le maître du palais estimait peu ces trésors, et voulait attirer

l'attention sur d'autres plus précieux.

Crillon admirait et s'étonnait de la solitude. Il s'assit dans un

fauteuil, mit son épée en travers sur ces genoux, et attendît qu'une

créature humaine vînt lui faire les honneurs de la maison.

En face de lui une porte s'ouvrit dans la muraille et donna passage à

une femme qu'il crut reconnaître pour la belle visiteuse de la veille.

Même démarche, même taille, mêmes cheveux, l'éternel masque, et cette

fixité du regard qui, dans la gondole, avait si fort surpris et gêné

Crillon.

Cette dame s'arrêta au seuil de la chambre sans parler ni saluer. Elle

portait sur sa poitrine une large pensée attachée à sa robe de damas

de soie blanc. A voir les pesants bracelets de sequins qui tombaient

jusqu'au milieu de sa petite main et tordaient ensemble leurs chaînons

inégaux, l'on eût dit que tout son corps, entraîné par les bras,

s'affaissait ainsi sous le poids de cette masse d'or. Cependant

l'émotion de l'inconnue était la seule cause qui fit pencher sa tête,

et bientôt, fléchissant comme si elle eût été saisie de vertige, elle

fut forcée, pour se retenir, d'accrocher ses doigts pâles aux

sculptures d'un cadre qui se rencontra, sous sa main.

Crillon courut à elle et s'agenouilla en discret chevalier.

Elle, sans quitter sa pose mélancolique et rêveuse:

--Vous parlez espagnol, je le sais, dit-elle avec une voix d'une

vibration sonore; eh bien, nous parlerons espagnol. Levez-vous et

écoutez-moi.

Crillon obéit et resta en face d'elle, penché pour aspirer ses paroles

et son souffle.

-Ainsi, continua l'inconnue, vous êtes libre puisque vous êtes venu.

Crillon s'inclina.

--Cet anneau, dit-il, est mon cachet, qui vient de ma mère.

--J'ai bien fait alors de ne pas vous le prendre hier pour le jeter

dans le canal comme j'en avais l'envie.

--Assurément, madame, cela m'eût fort attristé.

--En sorte que si je vous le demandais....

--Je serais forcé de vous le refuser, madame.

--Il vient bien de votre mère?

--Madame, Crillon ne dit jamais un mensonge et ne répète jamais une

vérité.

--C'est vrai, Crillon est Crillon.

Elle garda le silence, et, plus hardie, sa dirigea vers un des

coussins où elle prit place en faisant signe au chevalier de s'asseoir

en face d'elle.

--Puisque vous ne mentez jamais, reprit-elle enfin, dites si vous

m'aimez?

--Presque, madame; je dirais tout à fait si je connaissais votre

visage.

--Oh! mon visage ... est donc indispensable pour faire naître l'amour?

Moi, je connais une personne qui s'est éprise d'amour pour quelqu'un

sur sa seule réputation ... et il me sembla que le souffle, le contact

d'une femme ou d'un homme qui aime devraient suffire à opérer la

réciprocité de l'amour.

--Assurément, balbutia Crillon. Toutefois, l'aspect d'un beau visage

est bien puissant.

--Pourquoi donc alors certaines femmes laides sont-elles aimées?

Crillon frémit.

--D'ailleurs, continua l'inconnue, la beauté est idéale. Belle pour

d'autres, on peut paraître laide à celui précisement qu'on voudrait

toucher.

--Il est vrai, soupira le héros de plus en plus tremblant.

--Tenez, dit vivement la Vénitienne en se levant pour montrer à

Crillon une toile magnifique de Giorgion, où Diane se voyait au milieu

des nymphes, dans le bain après la chasse. Voici plusieurs beautés,

les trouvez-vous telles?

--Admirables, madame.

--Et ces madones de Jean Bellini, pour être moins voluptueusement

profanes, les aimez-vous aussi?

--Ce sont des beautés achevées.

--Une Suzanne de Palma, qu'en dites-vous?

En disant ces mots elle levait un flambeau pour éclairer les tableaux

à Crillon. Cette pose forcée dessinait sous son bras une taille

pareille a celle des Nymphes, et comme, pour se hausser, elle avait dû

poser le pied sur une escabelle de cuir de senteur, son pied fin et

cambré, une cheville d'enfant, une jambe ronde, le galbe élégant et

riche de tout le corps qui repoussait les plis du damas, prouvèrent à

Crillon que cette femme n'avait pas besoin de la beauté du visage pour

être belle et exciter l'amour.

Il le pensait et le lui dit.

--Vraiment, s'écria-t-elle; que me direz-vous donc quand vous m'aurez

vue?

--Ce que je disais des nymphes, des madones et de Suzanne.

--Allons donc, monsieur! murmura la Vénitienne avec un superbe dédain,

ne me comparez donc plus à ces faces vernies. Tout cela est gratté,

froid, mort. Je suis bien plus belle que cela: regardez!

Et d'un frôlement de ses doigts elle fit voler son masque. Crillon

poussa un cri de profonde admiration.

En effet, rien de si parfaitement beau ne s'était offert à ses yeux;

et il avait vu les Romaines et les Polonaises.

Sous des sourcils noirs dessinés comme deux arcs irréprochables

brillaient les yeux dilatés et chatoyants de cette femme. Le regard

était brûlant comme un fer rouge. Quand ce regard parlait, tout le

reste de la physionomie se transfigurait: l'ange devenait archange.

Elle avait le teint d'une pâleur mate, des lèvres d'un carmin si frais

qu'il paraissait violent, le nez de la Niobé, des dents d'un million

par perle, la tête d'Aspasie sur le corps de Vénus, et dix-huit ans,

--Je vous aime! s'écria le Français ébloui, éperdu, à genoux.

--Et moi donc! répondit la Vénitienne, qui, en le relevant, chancela

dans ses bras.

Les cires consumées coulaient en larges nappes sur les plaques de

cristal; une pâle clarté, celle de l'aube, bleuissait les ténèbres.

Crillon ouvrit des yeux appesantis, et chercha vainement la Vénitienne

à ses côtés.

Elle reparut bientôt, éblouissante de joie et de parure, vint à

Crillon, qui déjà lui reprochait son absence si courte, et d'une voix

plus caressante encore que son sourire:

--Désormais, dit-elle, nous ne nous quitterons plus. C'est pour la

vie.

--Pour la vie, répéta Crillon enivré.

La Vénitienne lui saisit la main droite, baisa la bague et dit:

-A nous deux, maintenant, cette bague de votre mère.

-Pourquoi? demanda Crillon.

--Parce que maintenant nous partagerons tout: ceci d'abord.

Elle lui montrait un coffret dont sa main adroite fit jouer le

ressort, et qui contenait des poignés de joyaux et de pierreries

qu'eussent enviées des reines.

--Mais ... objecta Crillon.

--Et ceci ensuite, continua la Vénitienne, avec une joie d'enfant;

regardez.

Une caisse de fer, longue de trois pieds, profonde de deux, et pleine

de sequins d'or.

Le chevalier pensa qu'il continuait son rêve.

--Et maintenant que vous connaissez la dot et que vous connaissez la

femme, votre bras, Crillon.

Elle lui prit le bras avec une douce autorité.

--Où me conduit le bel ange? demanda-t-il.

--Tout près, tout près.

Elle l'entraînait vers la muraille où son petit poing nerveux heurta

vivement un bouton d'acier.

La porte s'ouvrit; elle donnait sur un long couloir sombre, au bout

duquel on voyait dans des flots de lumière resplendir les colonnes de

marbre et la mosaïque d'or d'une église. L'autel était orné, le prêtre

agenouillé et deux assistants attendaient en s'appuyant sur la

balustrade.

--Qu'est ceci? s'écria le chevalier.

--Une belle église, des plus belles et des plus antiques.

--Mais je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre, seigneur. Je suis patricienne, riche, et je

vous aime. Vous allez savoir mon nom. Vous connaissez ma fortune, je

vous ai prouvé mon amour. Ma famille veut m'imposer un mariage pour

lequel je me sens de l'horreur. Si je choisis monsieur de Crillon,

ai-je pensé, ma famille n'aura plus rien à dire; et, au besoin, mon

préféré saura faire respecter mon choix. Vous aurez eu peut-être

mauvaise opinion de la jeune fille qui semblait accepter un amant;

rassurez-vous: c'est un époux que j'ai pris. Venez, Crillon, le prêtre

nous attend à l'autel.

Si la foudre eût fait voler en morceaux le lambris de chêne, si la

maison fût disparue sous le jet d'une mine, si la sublime beauté de la

Vénitienne eût fait place à Méduse, Crillon n'eût pas éprouvé ce qu'il

éprouva en ce moment. Il vacilla comme étourdi du coup, et sa main se

glaça dans celle de la jeune fille.

Cette brusque proposition, ces préparatifs, lui parurent un guet-apens

dirigé contre son honneur. Toute la beauté de la jeune femme, son

abandon délirant, ce mélange inconcevable de virginale innocence et

d'audace vicieuse, cette richesse splendide, cette féerique retraite,

n'étaient-ce pas autant de pièges du démon pour lui voler son âme et

le damner à jamais, en lui faisant violer ses voeux?

Dans le trouble qui s'empara de lui, Crillon se figura qu'en gagnant

une minute, il verrait se confondre et disparaître en fumée toutes ces

sorcelleries, tout cet attirail infernal des tentations de Satan. La

belle femme se changerait en couleuvre, les sequins en feuilles

desséchées, les lumières en flammes sépulcrales. Au doux bruit des

baisers d'amour succéderait le rire strident du mauvais ange qui

triomphe, et Crillon demeurerait seul, écrasé, dans une effrayante

solitude. Mais, du moins, il aurait, comme sur le champ de bataille,

combattu jusqu'à la mort.

Comment exprimer à cette femme une seule des pensées qui se heurtaient

dans son cerveau? Il la regarda fixement et se tut.

Elle, au contraire, le crut ivre de son bonheur.

L'idée ne pouvait pas venir à cette étrange créature que son

patriciat, sa richesse, sa beauté, son amour, la rendissent à ce point

fabuleuse et incompréhensible qu'un amant la repoussât épouvanté de

son triomphe.

Elle se croyait dans son noble coeur d'autant plus assurée d'avoir

conquis Crillon, qu'elle s'était, sans réserve aucune de sa vie et de

son honneur, livrée au plus hardi, au plus généreux chevalier du

monde. S'il hésitait, ce devait être par délicatesse et magnanimité.

--Il faut l'encourager par de bonnes paroles, pensa la Vénitienne. Et,

s'armant de son irrésistible sourire

--Allons, il le faut; il faut subir votre femme, malgré sa laideur et

son obscure pauvreté.

--Impossible! s'écria-t-il la sueur au front, devant ce nouvel assaut

du tentateur.

~ Impossible! pourquoi?

--Je suis chevalier de Malte.

--Vous l'étiez au berceau. Ce sont des voeux absurdes, et le

saint-père, qui n'a rien a refuser au héros de Lépante, vous en

relèvera quand nous voudrons.

--Madame, balbutia Crillon, qui avait pris sa résolution, ces voeux

qu'on prononça pour moi, enfant au berceau, ainsi que vous venez de le

dire, je les ai répétés à vingt ans, homme, et sachant ce que je

faisais.

La Vénitienne pâlit comme une morte et reculant, les sourcils froncés.

--Vous ne m'acceptez pas?... murmura-t-elle d'une voix déchirante...

Vous me repoussez!

--Dieu m'est témoin....

--Oui ou non ... monsieur! s'écria la jeune fille, qui sentit

l'orgueil de son sang patricien lui monter tumultueusement au front.

Crillon baissa la tête, le coeur navré.

--On vous dit brave, prouvez-le donc, dit-elle avec ironie, oui, ou

non; c'est facile à dire, ce me semble.

--Eh bien ... articula le chevalier en serrant les poings, jusqu'à les

déchirer de ses ongles ... Non!...

Le visage de la jeune fille prit une effrayante expression de

désespoir. Pas un cri, pas un soupir ne s'exhala de sa poitrine. Son

oeil chargé d'éclairs, sa lèvre frémissante, éloquents interprètes de

ce qui se passait dans cette âme, prononcèrent la muette imprécation

sous laquelle Crillon se courba anéanti.

Elle passa devant lui lentement comme un spectre, et laissa tomber une

à une sur la tête du chevalier ces sanglantes paroles:

--Crillon, vous n'étiez pas libre. Vous avez trompé lâchement une

femme. Vous n'êtes plus Crillon!

Lorsqu'il releva la tête pour essayer de se justifier, il se trouva

seul dans l'appartement. Il courut au vestibule, croyant avoir entendu

marcher de ce côté. Il ouvrit même la porte et regarda dans le jardin.

Rien. La porte se referma au moment où il cherchait à rentrer.

La porte extérieure, au contraire, était béante devant lui.

Crillon tomba sur un banc de pierre. Sa tête en feu roulait mille

vagues projets, mille pensées contradictoires.

Irait-il se jeter aux pieds de cette femme offensée? N'était-ce pas un

crime de refuser la réparation après l'offense?

N'était-ce pas sa bonne étoile, au contraire, qui le sauvait d'un

piège où peut-être il eût péri honneur et bonheur.

Il fut tiré de sa rêverie par une rauque exclamation. Le barcarol à

son poste l'appelait et lui montrait le jour naissant.

Crillon obéit, se jeta dans la gondole, insensible désormais à ce

spectacle splendide d'un lever du soleil par delà les grèves du Lido.

Venise dormait encore tout entière quand la barque aborda au palais

Foscari et déposa son passager sur l'escalier de marbre.

Crillon glissa sa bourse pleine d'or dans la main du gondolier.

Celui-ci, avec un froid dédain impossible à décrire, étendit le bras,

et la bourse alla tomber dans le milieu du canal. Le barcarol poussa

au large, et, se courbant sur son aviron, disparut en vingt secondes

dans l'étroit et sombre Rio del Duca.

A partir de ce moment, ce ne fut plus du regret ni du repentir, ce fut

du remords et du désespoir qui dévora le coeur du chevalier. Il était

amoureux, idolâtre, fou, de cette belle et noble femme; pour la

revoir, il eût donné sa vie, il eût donné sa vie éternelle pour

retrouver l'beure à jamais envolée de cet amour tel, qu'il était

assuré de n'en plus trouver en ce monde.

Il courut Venise, il courut les îles voisines sans retrouver ni la

gondole ni la petite porte mystérieuse. Il sema l'or, les espions, et

pour tout résultat n'obtint pas même le coup de stylet qu'il espérait

et invoquait sans cesse.

A la cour du doge, aux promenades, aux assemblées, aux fêtes, il

épiait, dévorait tous les visages. Jamais il ne retrouva l'inconnue,

et lorsqu'il la voulut dépeindre pour aider à ses recherches, les

mieux informés lui répondirent qu'assurément une telle perfection

n'existait pas et qu'il avait rêvé.

Huit jours après, Henri III quitta Venise, rappelé en France, sans

avoir pu assister aux fiançailles du fils du doge, que la république

voulait marier à une de ses riches héritières, lorsqu'il aurait,

disait-on, atteint sa majorité.

Crillon suivit son maître; le corps retourna en France, mais le coeur

et l'âme étaient restés à Venise, dans cette maison perdue sous les

althéas et les grenadiers en fleur.

Telle fut cette poétique aventure, à laquelle, vingt ans plus tard, le

brave Crillon, le front caché dans ses mains, rêvait, et son généreux

sang bouillonnait encore.

La lettre que lui avait remise le jeune homme ne contenait que ces

mots:

« Je fais connaître mon fils Espérance à M. de Crillon, afin que le

hasard ne les oppose jamais l'un à l'autre les armes à la main. Il est

né le 20 avril 1575.

« De Venise, au lit de la mort. »

Voilà pourquoi la plaie s'était rouverte au coeur du héros; voilà

pourquoi il tressaillait en regardant Espérance.

VII

CE QU'ON APPREND EN VOYAGEANT

Pontis faisait à son sauveur de sincères protestations, lorsque

Crillon rappela près de lui Espérance.

Au coup d'oeil bienveillant et attendri que le colonel des gardes

attacha sur lui, le fils de la Vénitienne sentit que les méditations

lui avaient été favorables.

--Eh bien! monsieur, dit-il en s'approchant avec son air engageant et

poli, avez-vous découvert qu'il soit nécessaire de me faire pendre

comme maître la Ramée tout à l'heure?

--Oh! si l'on cherchait un peu, répliqua Crillon en souriant, on

trouverait bien certaines peccadilles.

Et il passa son bras sous celui du jeune homme, heureux et surpris de

cette douce familiarité.

--Mais, continua Crillon, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous

courez les aventures, mon jeune maître, et fort imprudemment, ce me

semble. Comment, en temps de guerre, un cavalier de votre mine et de

votre qualité se risque-t-il à arpenter le grand chemin, seul, avec un

cheval et un portemanteau, qui tenteraient tant de gens désoeuvrés?

--C'est que, monsieur, répliqua Espérance, pour aller où je vais, je

ne puis prendre de valet ni d'escorte. Il ne manquerait plus que

d'emmener des trompettes, et de faire sonner fanfares.

Crillon l'interrompit.

--Vous ne prendrez point mal mes questions, dit-il. On vous a

recommandé à moi, et je me crois autorisé, vous sachant orphelin,

seul, à vous offrir mes conseils, sinon ma protection.

--Monsieur, c'est trop de bontés, et soyez assuré que conseils et

protection me sont bien précieux de votre part.

--A la bonne heure. Je continue donc: nous avons un rendez-vous et

nous y allons?

--Oui, monsieur.

--Vers Saint-Denis, près d'Ormesson.

--A Ormesson même.

--Et cela ne peut se remettre?

--Oh! monsieur, jamais....

Crillon se retournant vers son quartier:

--Un cheval, dit-il.

Puis à Espérance:

--Je veux vous accompagner un bout de chemin; justement j'ai affaire

de ce côté. Est-ce que je vous gêne?

--Le pouvez-vous croire, monsieur? Mais quoi! m'accompagner, vous, un

si grand personnage?

--Vous craignez que je ne traîne avec moi tout un cortège. Non,

rassurez-vous, nous voyagerons côte à côte, comme deux reîtres.

--Mais, monsieur, c'est moi qui, à mon tour, ne vous laisserai pas

seul par les chemins. S'il vous arrivait malheur...

--Il y a trêve; et puis, pour ceux, qui ne me connaîtront point, je

vaux mon homme. Pour les autres, mon nom vaut une troupe! D'ailleurs,

je n'irai pas absolument seul. Holà, cadet!

Il appelait Pontis, qui se hâta d'accourir,

--As-tu un cheval? dit-il.

--Moi, monsieur! si j'en avais un, je l'eusse déjà mangé.

--C'est vrai; fais t'en donner un à mon écurie, tu m'accompagnes.

--Merci, mon colonel.

--Et j'accompagne M. Espérance.

--Sambioux! quelle joie! s'écria le Dauphinois transporté, qui courut

à l'écurie comme s'il y devait trouver une fortune.

Dix minutes après tout était préparé. Espérance voulut tenir l'étrier

à Crillon, mais celui-ci avant de monter fut arrêté par une réflexion.

--Nous oublions quelque chose, dit-il.

Et, faisant signe au jeune homme de le suivre, il alla trouver Rosny

qui continuait sa promenade au bord de la rivière.

Le seigneur huguenot travaillait, comme toujours, faisant des plans ou

prenant des notes.

Il vit du coin de l'oeil Crillon descendre de son côté, mais il

feignit de ne pas le voir. Il avait encore sur le coeur la rebuffade

du matin.

Mais Crillon allait droit au but; il lui barra la route, et, la bouche

souriante, l'oeil sincèrement affectueux:

--Monsieur de Rosny, dit-il en lui prenant la main, je m'en vais faire

un tour du côté de Saint-Germain, où j'ai reçu avis d'aller trouver le

roi notre maître pour quelque affaire de conséquence,

confidentiellement, ceci. J'emmène avec moi ce jeune voyageur et le

Dauphinois, vous savez, l'échappé de la corde. Je vous prie, monsieur

de Rosny, de donner ici votre coup d'oeil incomparable, de traiter les

choses en maître, et de me regarder comme votre serviteur.

Rosny ne tint pas devant cette généreuse expansion; il embrassa

cordialement Crillon qui, profitant de la bonne veine, fit signe à

Espérance d'approcher, le prit par la main et ajouta:

--J'ai voulu vous présenter moi-même ce jeune homme, qui m'est

recommandé par sa famille. C'est un aimable compagnon, n'est-ce pas,

monsieur? et vous me rendrez sensiblement votre obligé en lui

accordant vos bonnes grâces.

Rosny allait répondre.

Crillon s'adressant à Espérance:

--Et vous, notre ami, dit-il, regardez bien ce seigneur qui sera fort

grand parmi nous, car il s'y prend jeune.

Rosny rougit de plaisir.

--J'aurai beau faire, répliqua-t-il, je ne vous égalerai jamais.

--Il y a plus d'une gloire, monsieur de Rosny; notre roi est le seul

qui les ait toutes. Ainsi je compte pour Espérance, que voici, sur vos

bonnes grâces.

--Que veut-il? demanda Rosny.

--Rien, monsieur, que votre estime, dit le jeune homme.

--Gagnez-la, répondit le huguenot en homme de Plutarque.

--J'y tâcherai, monsieur.

--Soit; mais pour qu'on vous y aide, que voulez-vous?

Crillon, avec un rire joyeux:

--C'est plutôt lui, dit-il, qui nous offrirait quelque chose.

Savez-vous que le compagnon est seigneur comme Zamet, non pas de

dix-sept cent mille écus, mais de vingt-quatre mille par chaque année!

--Vingt-quatre mille écus de rente! s'écria Rosny d'un ton qui

annonçait le commencement de cette estime réclamée l'instant d'avant

par Espérance.

--Tout autant.

--Si le roi les avait! soupira Rosny.

--Monsieur, dit vivement le jeune homme, je suis tout à la disposition

de Sa Majesté.

--A la bonne heure, à la bonne heure, vous êtes un brave cavalier,

s'écria Rosny en serrant la main d'Espérance.

--Voilà qu'il l'estime tout a fait, pensa Crillon avec un sourire

plein de finesse.

Ils prirent congé, et quand ils furent un peu éloignés:

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 5 / 23 段