--Oui, monsieur, répliqua Espérance en souriant de la plus charmante

façon. Je vous supplie de me pardonner. Les jeunes gens sont égoïstes,

ils ne veulent pas perdre une seule des fleurs que sème pour eux la

jeunesse.

--Je ne vous blâme point, dit Crillon, mais ces amours sont donc

terminées, ces fleurs sont donc fanées, que je vous vois aujourd'hui?

--Non, monsieur, Dieu merci, car ma maîtresse est adorable.

--Cependant, vous la quittez pour moi.

--Eh bien, non, dit Espérance avec enjouement; non, monsieur le

chevalier, je n'ai pas même cette bonne action à compter. Vous

m'excuserez en faveur de ma franchise. Je ne viens près de vous que

pour suivre ma maîtresse.

--En vérité!

--Elle était venue habiter dans mon voisinage pendant près d'une

demi-année. Son père la rappelle à une maison qu'il a dans les

environs de Saint-Denis, et, faut-il encore l'avouer, quoique ce soit

bien incivil, c'est en passant sur la route qui mène à Saint-Denis, en

apprenant que vous campiez de ce côté, que j'ai demandé à vous voir,

et fait, comme on dit, d'une pierre deux coups. Encore une fois,

monsieur le chevalier, je vous supplie d'être indulgent. Cette

franchise n'est que de la grossièreté; mais j'aime mieux être impoli

envers le brave Crillon, que de lui mentir. A présent que mon message

a été remis, je vais vous saluer avec bien du respect, et reprendre

mon chemin.

--Si pressé!

--J'ai reçu en route un certain petit billet de la personne en

question. On m'y donne rendez-vous à un jour, à une heure, à un lieu

précis. C'est un rendez-vous que je ne saurais manquer d'observer

religieusement comme une consigne, sous peine des plus grands

malheurs.

--En vérité ... Serait-ce une femme mariée?

--Non pas, c'est une demoiselle; mais elle n'en est point plus libre.

Or, il faut que je prenne toutes les précautions de prudence ... et je

n'ai pas trop de temps.

--Mais ... dit Crillon avec tristesse.

--Vous ai-je déplu, monsieur?

--Non, mais vous m'inquiétez, et je ne veux pas être inquiet à votre

égard.

Espérance regarda Crillon avec surprise.

--Cela vient de ce que vous m'êtes recommandé, se hâta de dire le

chevalier. A quand le rendez-vous?

--A demain.

--Où cela? Je ne vous interroge pas pour connaître le nom de votre

maîtresse, mais seulement pour juger de la distance.

--C'est près d'un petit village qui s'appelle Ormesson.

--Je le connais; je m'y suis battu et j'ai été blessé, dit Crillon.

--Ah! vraiment. Fâcheuse connaissance.

--Oui, les Balzac d'Entragues ont même une maison dans les environs un

petit château avec fossés.

Espérance devint pourpre. Mais comme le chevalier ne le regardait pas

en face, il put dissimuler cette rougeur causée par le nom d'Entragues

que venait de prononcer innocemment Crillon.

--Il faut huit heures pour aller là, continua le chevalier qui ne

s'aperçut de rien; vous avez plus que le temps nécessaire; demeurez

ici quelques moments. J'aurai à vous parler, je crois.

--A votre souhait, monsieur, dit Espérance en s'inclinant

respectueusement, mais que ferai-je en attendant vos ordres?

--Rejoignez votre protégé Pontis, qui va rôdant là-bas, et vous espère

comme l'âme en peine. Allez! tandis que je vais ici recueillir mes

souvenirs.

Espérance s'éloigna, Crillon le suivit d'un regard affectueux, et

quand il l'eut perdu de vue appuya son front dans ses mains et rêva.

VI

UNE AVENTURE DE CRILLON

Derrière ses paupières fermées passèrent une à une, lentement, les

actions de sa vie déjà si longue et si bien remplie.

C'étaient d'abord ses exploits de jeune homme sous le roi Henri II;

les grandes guerres de religion et les égorgements de la guerre civile

sous François II et Charles IX; la matinée d'Amboise, la nuit de la

Saint-Barthélémy.

Tout cela passa, teint de pourpre et de sang, trois règnes tout

rouges.

Cependant la mémoire de Crillon s'est arrêtée sur une journée, une

journée splendide; le soleil embrase l'immensité de la mer; cent

voiles, cinq cents, mille, pavoisées de toutes les couleurs connues,

se balancent sur les flots bleus du golfe de Lépante. Toute l'Europe

est là représentée par ses chevaliers. Sultan Sélim II pousse contre

les chrétiens sa flotte formidable. Le choc a lieu.

Crillon se voit, l'épée au poing, sur une mauvaise barque dont

personne n'a osé prendre le commandement. Ce frêle esquif ouvre la

marche aux grosses galères de don Juan d'Autriche. Crillon a tant

frappé ce jour-là, qu'il est devenu immortel. Ce jour-là toute

l'Europe a connu l'éclair de son épée. C'est Crillon qui porte à Rome,

au pape Pie V, la nouvelle de la victoire. Rome! que c'est beau! Et le

vieux pontife a serré Crillon dans ses bras, en le remerciant de sa

vaillance au nom de toute la chrétienté.

Viennent ensuite d'autres combats, d'autres triomphes. Ce terrible

duel avec Bussy, le siège de la Rochelle après les massacres de 1572;

puis, le voyage de Pologne, entrepris pour escorter Henri d'Anjou,

alors qu'impatient de posséder une couronne, il disait adieu à celle

de France, que son frère Charles IX devait lui céder si vite.

Charles IX, le troisième maître de Crillon, est descendu dans le

tombeau; Henri, roi de Pologne, jette sa froide couronne pour aller

ramasser celle de France. Crillon l'aide à s'enfuir; ils arrivent tous

deux à Venise. Ici s'arrête longuement la pensée du noble guerrier.

Ici son front devient plus pesant, et voilà que, sur cette tête

courbée, descendent en foule, évoqués par une fidèle mémoire, les

jeunes idées radieuses et embaumées, les souvenirs printaniers de la

vie, la gloire unie au plaisir, l'amour se jouant parmi les écharpes

et les armes.

C'est en 1574. Crillon a trente-trois ans; il est victorieux, il est

fier, il est beau. Son nom retentit comme une fanfare martiale à

l'oreille du soldat, et fait tressaillir les femmes comme une caresse.

A l'arrivée du roi de France, Venise riche et puissante alors, s'est

levée pour faire honneur à son allié qui occupe le premier trône du

monde. Les cloches du campanile de Saint-Marc, le canon des galères et

les compliments du sénat saluent Henri III. Mais la foule applaudit

Crillon le vainqueur de Lépante, et lorsqu'il passe sur la Piazzetta,

pour entrer au palais ducal, les Vénitiens l'admirent et les

Vénitiennes lui sourient.

Quelle faveur de la fortune et de la gloire peut valoir une caresse de

Venise, alors que le soleil sème de poudre d'or, en s'abaissant sur

eux, les monts Vicentins et la lagune, alors que les coupoles de

Saint-Marc rougissent, qu'un diamant s'attache à chaque vitre des

Procuraties et que les deux sonneurs d'airain de l'horloge sur la

Place lèvent avec mesure leur marteau de bronze qui frappe l'heure

pour les navires mouillés en face des Esclavons; alors que la

procession sort lentement des voûtes dorées de Saint-Marc, jetant les

roses et l'encens sur les têtes inclinées des fidèles.

Mais que serait-ce si la place dallée de marbre s'est remplie de

spectateurs, si un tournoi s'y prépare dans lequel on verra combattre

Crillon!

Le jour en est arrivé; Venise, qui admire tant son guerrier de marbre,

saint Théodore; Venise, qui ne connaît de chevaux que ses chevaux de

bronze, bat des mains avec frénésie aux prouesses du chevalier

français.

La vigueur, l'adresse, l'élan du maître, l'orgueil obéissant de son

coursier, l'ardeur rivale de tous deux pour la victoire, le choc des

lances fracassées, dix concurrents roulés dans le sable épais qui

recouvre le pavé de la Place, tout cet enivrement du combat monte aux

cerveaux chauffés déjà par le soleil de juillet; et, des fenêtres des

Procuraties, des balcons du Palais Ducal, des rangs pressés de la

foule s'élancent des frémissements, des bravos, des cris qui vont

épouvanter les colombes du sommet des Plombs jusque par delà les toits

de la Giudecca.

Jamais rien de si grand ni de si valeureux n'avait frappé Venise,

alors féconde en gloires de tout genre. Crillon fut applaudi et adoré

par cette cité, comme s'il eût été saint Marc ou saint Michel.

Ce qu'il trouva de fleurs à son logis, et les fleurs sont rares à

Venise, ce qu'il reçut de présents magnifiques et de suppliantes

invitations, comment l'énumérer froidement dans ces pages!

Vingt ans s'étaient écoulés depuis ce triomphe, et sous les couches

successives des lauriers de cent victoires plus récentes, le héros

sentait encore avec délices l'âpre parfum de ces fleurs écloses sous

le baiser frais de l'Adriatique.

Un soir, il revenait de souper à l'Arsenal après des régates

splendides que le doge avait offertes à Henri III. La régate est la

fête nationale de Venise. On n'offre rien de mieux à Dieu et à saint

Marc. Cette régate, par sa splendeur et ses prouesses, avait effacé

toutes les autres. Un soir donc, après souper, Crillon rentrait à son

palais, seul et tout émerveillé d'avoir vu les _arsenalotti_ tailler,

cambrer, construire, gréer et faire naviguer devant le roi et lui,

pendant qu'ils soupaient, une petite galère entièrement achevée en

deux heures. Étendu sur les coussins, bercé par le mouvement moelleux

de la gondole, il admirait, aux lueurs du fanal accroché à sa proue,

le chatoiement de son riche habit de satin blanc brodé d'or et la

perfection de ses jambes musculeuses serrées dans des chausses de soie

à reflets nacrés. Certes, il était beau et admirablement beau, ce

gentilhomme illustré par des exploits qui jadis eussent fait du simple

chevalier un empereur. Il avait la jeunesse, la santé, la fortune, la

gloire: il ne lui manquait rien que l'amour.

Au moment où il passait sous le Rialto, bâti alors en bois, sa gondole

côtoya une barque plus grande d'où partirent soudain les sons d'une

douce musique. Crillon savait déjà que les barcarols de Venise aiment

assez la musique pour s'attacher des nuits entières à suivre les

concerts qui flottent sur l'eau. Il ne s'étonna donc point de sentir

se ralentir la marche de la gondole, et s'accoudant à droite, à la

petite fenêtre, il écouta comme les gondoliers.

Rien n'était plus suavement mélancolique que ces accords à demi

voilés. Les musiciens semblaient ne chanter que pour les esprits

invisibles de la nuit et dédaigner de parvenir jusqu'à l'oreille

humaine. Les flûtes, les théorbes, la basse de viole soupiraient si

doucement, que l'on entendait, autour de la barque, l'eau des avirons

retomber en cadence.

Partout, sur le passage de cette barque, les fenêtres s'ouvraient sans

bruit, et l'on distinguait vaguement dans l'ombre azurée des formes

blanches qui se penchaient curieuses sur les balcons. Crillon ne

connaissait pas les enivrements de cette fée qu'on appelle Venise; il

ne savait pas qu'elle profite de la nuit pour répandre sur l'étranger

la séduction irrésistible de tous ses charmes, et que tout est bon à

cette enchanteresse pour tenter celui qu'elle aime. Elle parle en même

temps aux sens, à l'esprit et au coeur.

Obéissant comme dans un rêve, vaincu par l'oreille et les yeux,

Crillon ne s'apercevait pas qu'il avait dépassé le palais Foscari où

il logeait avec le roi, et que sa gondole suivait toujours sur le

Grand Canal la mystérieuse harmonie dont les accents s'attendrissaient

palpitants d'amour.

Déjà la douane de mer était dépassée, on arrivait à l'île

Saint-George, où depuis trois ans le génie de Palladio faisait monter

du sein de la lagune la magnifique église de Saint-George-Majeur. Les

échafaudages gigantesques, les grues avec leurs bras noirs se

profilaient bizarrement sur le ciel, et par delà ces entassements de

charpente et de marbre qui noircissaient de leur masse opaque une

immense étendue du canal, on apercevait les eaux diaprées d'argent de

la haute lagune.

La musique continuait. Crillon écoutait toujours.

Alors une petite gondole, avec son cabanon de drap noir à houppes

soyeuses, s'avança silencieusement par le travers de la gondole qui

portait Crillon.

Un seul barcarol, vêtu à la façon des gens de service et masqué, la

dirigeait sans effort. Cet homme après avoir rangé son esquif côte à

côte avec l'autre, rama quelque temps de conserve comme pour donner la

facilité à son maître de voir et de reconnaître Crillon dans sa

gondole. Puis, sur quelque signe qui lui fut fait sans doute, il dit

un mot aux barcarols du Français, et ceux-ci s'arrêtèrent aussitôt.

Crillon n'avait rien vu de ce manège. Fâché de voir s'éloigner la

barque du concert, il s'apprêtait à interroger ses barcarols sur leur

halte, lorsqu'un poids nouveau fit incliner la gondole à gauche; un

frôlement singulier bruit devant le felce--c'est ainsi qu'on nomme la

cabine--et une ombre, s'interposant à l'entrée, déroba au chevalier la

lumière du fanal rose.

Avant que Crillon n'eût rien vu ou rien compris, une femme entra sous

le dais, à reculons selon l'usage, et prit place à droite sur les

coussins sans proférer une parole.

Aussitôt la gondole se remit en chemin et Crillon vit ramer à côté le

silencieux barcarol de l'inconnue.

Devant les deux gondoles ainsi mariées marchait toujours la barque des

musiciens.

Crillon, avec une galanterie toute française, s'était approché,

méditant un compliment sur la beauté, la grâce et la politesse. Mais

sa compagne était masquée, ensevelie dans une mante de soie toute

cousue de dentelles épaisses de Burano. Pas un rayon du regard, pas un

reflet de l'épiderme, pas même le bruit du souffle pour avertir

Crillon qu'il n'était point en société d'un fantôme.

Lorsqu'il ouvrit la bouche pour interroger, la dame leva lentement son

doigt ganté jusqu'à ses lèvres pour le prier de se taire; il obéit.

Alors elle laissa retomber sa main sur sa robe et rentra dans son

immobilité. Mais à la lueur d'une large lanterne attachée au quai de

la Giudecca, et qui égara son rayon furtif jusqu'aux gondoles, Crillon

vit briller dans les trous du masque deux paillettes de flammes.

L'inconnue le regardait. Elle le regardait avec toute son âme. Elle le

regardait fixement, sans vaciller, comme font ces étoiles curieuses

qui, cachées sous les plis d'un nuage noir, contemplent incessamment

la terre.

Cependant les gondoles avançaient de front avec une lenteur calculée

d'après la marche des musiciens. La symphonie, de plus en plus douce

et caressante, courait sur l'eau d'une rive à l'autre du canal de la

Giudecca; jamais plus pure nuit n'avait plané sur Venise. Le flot

montait sans colère, et agitait lascivement les herbes souples et

odorantes qui tapissent la lagune.

Toutes ces myriades de diamants qui constellent la voûte céleste,

transparaissaient comme sous une gaze au travers des nuées pâles. En

une pareille nuit, Joseph eût senti son coeur de bronze s'amollir et

se fondre d'amour.

Crillon,, lui, osa regarder à son tour l'inconnue qui ne baissa pas

les yeux; il étendit la main pour saisir celle qui, l'instant d'avant,

lui avait recommandé le silence. Mais, cette main se releva encore

pour le même geste toujours froid et solennel. Puis, comme il

traduisait son étonnement par une exclamation courtoise, l'inconnue se

retourna vers l'entrée de la cabine, et se mit à contempler le ciel et

l'eau, moins pour admirer que pour dérober au chevalier le spectacle

de son trouble et les élans tumultueux d'un sein qu'on voyait battre

sous la moire et la dentelle.

Crillon profita, en galant homme, de cette belle occasion d'analyser

sa compagne sans la gêner dans son examen. Elle était grande et

portait la tête avec une distinction naturelle aux Vénitiennes, qui

partout semblent nées pour s'appeler reines. Celle-là eût été reine

même à Venise. Sous la résille brodée d'or dont les franges inondaient

ses épaules, le chevalier vit briller les tresses énormes de ses

cheveux; une ligne pure, noblement infléchie, dessinait son dos et son

corsage, tandis que les reflets soyeux de sa robe couraient en longs

frissons sur son flanc, digne de la Cléopâtre antique.

Mais cette femme était-elle jeune, était-elle belle? Pourquoi cette

étrange idée de venir s'asseoir muette dans la gondole? Pourquoi toute

cette réserve avec tout cet abandon?

On était sorti de la Giudecca; les musiciens tournèrent comme pour

prendre le chemin de Fusine, puis doublant la pointe Sainte-Marie et

longeant le Champ-de-Mars par l'étroit Rio-dei-Secchi, gagnèrent le

Rio-San-Andrea et rentrèrent dans le Grand Canal.

Pendant ce trajet, qui fut long, la Vénitienne ne cessa de regarder

Crillon, qui, après quelques efforts pour la faire parler, s'était

persuadé qu'elle était décidément muette. Il lui prit une seconde fois

la main que, moins farouche, elle laissa prendre. Bien plus, elle

souleva elle-même, de ses dix petits doigts gantés, la main nerveuse

du chevalier, l'examina bien attentivement, et l'approchant du rayon

lumineux que projetait le fanal, elle palpa et fit rouler avec

curiosité un anneau qu'il portait à la main droite.

Cet anneau parut éveiller en elle des idées d'un ordre moins

tranquille. On put voir au jeu actif de ses doigts, à leur pression

inquiète, que ce cercle d'or la gênait et la troublait. Lorsqu'elle

l'eut bien froissé, bien tourmenté comme pour en épeler la gravure

avec ses ongles, elle replaça doucement la main de Crillon sur son

manteau, baissa la tête, et ne chercha point à dissimuler le profond

abattement qui succédait à son agitation fébrile.

Le chevalier tenta vainement de provoquer des explications. Une heure

sonnait à l'église de Saint-Job. L'inconnue frappa trois coups avec

son éventail sur le petit volet sculpté de la gondole, et aussitôt,

d'un seul coup d'aviron, le barcarol qui l'avait amenée coupa le

passage aux gondoliers de Crillon, et vint s'offrir à droite, tendant

le bras à sa maîtresse.

Celle-ci se leva, salua le chevalier du geste, et, légère comme un

sylphe, posa un pied charmant sur le bord de sa gondole, où elle

disparut sans que Crillon, qui cherchait à la retenir, rencontrât

entre ses mains autre chose que le froid aviron du gondolier.

Cependant ses deux barcarols, toujours immobiles, attendaient ses

ordres, et déjà il leur commandait de suivre la gondole voisine; mais

la barque longue des musiciens se mettant en travers du canal, les

arrêta une minute, pendant laquelle, gondole, inconnue, intrigue, tout

s'évanouit comme un rêve.

Le désappointement de Crillon fut vif. Lorsqu'il questionna ses

barcarols, ceux-ci, de l'air le plus naturel, et ils étaient naturels

en effet, répondirent qu'ils avaient suivi la barque des musiciens

parce que c'est l'habitude à Venise, et que le seigneur français

n'avait pas donné d'ordres contraires.

Quant à la rencontre de la gondole mystérieuse, ils déclarèrent ne la

connaître pas. Le barcarol masqué leur avait dit d'arrêter, et ils

l'avaient fait parce que c'est l'usage. La dame était entrée dans la

cabine sans qu'ils se permissent de la regarder, parce que c'eût été

impoli. Enfin, il n'y avait dans toute cette affaire, aux yeux de ces

braves gens, rien qui ne fût parfaitement dans l'ordre, attendu,

ajoutèrent-ils, que cela se passe toujours ainsi à Venise, si ce n'est

que d'ordinaire c'est le cavalier qui entre dans la gondole de la

dame.

Crillon dut se contenter de ces explications. Tout ce qu'il tenta pour

éveiller l'imagination de ses barcarols et leur faire deviner le nom

ou la qualité de l'inconnue, fut parfaitement inutile.

--Elle était masquée, répondirent-ils.

Le chevalier, réduit à ses propres ressources, rentra au palais

Foscari, où dormait déjà Henri III, et en se mettant à son tour dans

le lit magnifique que lui avait réservé l'hospitalité vénitienne,

Crillon, pour se défaire du rêve qui l'obsédait, s'efforça de se

persuader que son aventure était toute naturelle, et qu'en effet cela

se passait ainsi chaque jour à Venise.

D'ailleurs, pour achever de se consoler, il se disait que l'aventure

témoignait peu en faveur de son mérite; que la dame, après l'avoir

tant regardé, l'avait trouvé moins à son goût qu'elle n'espérait; et

il s'endormit en se posant ce dilemme: Ou c'est une banalité, auquel

cas j'aurais tort d'y penser encore; ou c'est un échec, et alors il le

faut oublier.

Il s'endormit donc aux sons mourants de la musique, qui, plus polie

que l'inconnue, l'avait escorté jusqu'au palais Foscari, et lui avait

servi ses plus gaillardes symphonies pour le bercer entre les bras du

sommeil.

Cependant, le lendemain, il n'avait rien oublié de la veille, et

repassant en lui-même tous les détails de l'étrange visite qui lui

était venue dans sa gondole, il s'arrêtait surtout à l'impression

douloureuse que son anneau avait causée à l'inconnue.

Il reçut en se levant un magnifique bouquet de roses et de lis sur

lesquels perlait encore la rosée du matin. Du milieu de ces fleurs

embaumées jaillissait une large pensée aux pétales de velours, au

calice d'or. Et, comme il en respirait encore les suaves parfums, un

autre bouquet tout pareil lui arriva, puis un autre, l'heure suivante,

puis un autre, ainsi à chaque heure de la journée. Cela signifiait si

bien: Je pense à vous à toute heure, que Crillon, sans être un fort

habile interprète du langage des fleurs, ne put s'empêcher de

comprendre la phrase odorante qu'on lui répétait durant toute cette

journée.

Au lieu de sortir, il resta enfermé chez lui pour attendre et

accueillir chacun de ces messages. Mais, quoi qu'il pût faire, jamais

il ne réussit à découvrir les messagers. Portes, fenêtres, voûtes,

cheminées, balcons, escaliers, tout fut bon à la fée industrieuse pour

lui faire parvenir ses présents anonymes, et toujours la pensée

surmontait le bouquet comme un refrain passionné.

Enfin, furieux de la maladresse de ses gens, il faisait le guet

lui-même, quand un dernier bouquet lui arriva le soir. Il était

apporté par un enfant qui déclara l'avoir reçu d'un gondolier.

A la pensée, était attaché par une soie bleue un léger billet que

Crillon ouvrit et dévora, le cour embrasé.

"Seigneur, disait la fine écriture, si l'anneau de votre main droite

signifie que vous êtes marié ou lié par un serment à quelque femme,

brûlez ce billet et jetez-en les cendres. Mais si vous êtes libre,

faites-vous mener dans votre gondole en face des chantiers de

l'Arsenal. A dix heures, si vous êtes libre, entendez-vous, Crillon!"

Le chevalier poussa un cri de joie, il comprenait enfin que son

aventure n'était pas banale comme ses barcarols voulaient bien le

dire. Libre, jamais son coeur ne l'avait été autant que ce soir-là.

A dix heures sonnées par les deux batteurs de bronze au Palais-Ducal,

il attendait dans sa gondole, sous les platanes qui bordaient alors le

quai des Chantiers, et dont l'ombre gigantesquement allongée sur l'eau

le dérobait à tous les regards.

Il attendait depuis cinq minutes à peine, quand un léger bruit

d'avirons lui annonça l'arrivée d'une barque. Bientôt il reconnut la

gondole noire de la veille et la silhouette du barcarol masqué qui se

courbait sur sa rame.

La gondole vint lui présenter le flanc comme elle avait fait le veille

pour l'inconnue, et Crillon en pénétrant à la hâte sous le felce, fut

bien surpris de s'y trouver seul.

Il allait commander à ses barcarols de rester à l'attendre, mais

l'homme masqué leur dit de s'en retourner au palais, ce qu'ils firent

immédiatement.

La gondole mystérieuse tourna vers la lagune et fila légèrement à

travers les batteries de pilotis jetées çà et là pour servir de refuge

et d'abri aux barques.

La nuit était sombre, le vent venait de la mer et soulevait une longue

houle sur le dos de laquelle montait la gondole avec un doux

balancement. Crillon vit paraître et disparaître dans les ténèbres les

îles San-Lazaro, Saint-Michel et Murano, dont les fourneaux

incandescents soufflaient du feu et de la fumée rouge par leurs

longues cheminées de briques.

Puis, continuant à couper diagonalement la lagune, le barcarol arriva

dans des eaux plus calmes, bordées de rivages fleuris. La barque

divisait avec sa proue des touffes frémissantes de roseaux, de

nénufars, et plus d'une fois, l'éperon reluisant arracha, de ses dents

tranchantes, les grenades enlacées de liserons, qui formaient une haie

touffue de chaque côté du canal, et retombaient en jonchées dans la

gondole, sur les pieds du chevalier.

--Où me conduit cet homme? pensait Crillon. Me voilà bien loin de

Venise, il me semble.

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 4 / 23 段