façon. Je vous supplie de me pardonner. Les jeunes gens sont égoïstes,
ils ne veulent pas perdre une seule des fleurs que sème pour eux la
jeunesse.
--Je ne vous blâme point, dit Crillon, mais ces amours sont donc
terminées, ces fleurs sont donc fanées, que je vous vois aujourd'hui?
--Non, monsieur, Dieu merci, car ma maîtresse est adorable.
--Cependant, vous la quittez pour moi.
--Eh bien, non, dit Espérance avec enjouement; non, monsieur le
chevalier, je n'ai pas même cette bonne action à compter. Vous
m'excuserez en faveur de ma franchise. Je ne viens près de vous que
pour suivre ma maîtresse.
--En vérité!
--Elle était venue habiter dans mon voisinage pendant près d'une
demi-année. Son père la rappelle à une maison qu'il a dans les
environs de Saint-Denis, et, faut-il encore l'avouer, quoique ce soit
bien incivil, c'est en passant sur la route qui mène à Saint-Denis, en
apprenant que vous campiez de ce côté, que j'ai demandé à vous voir,
et fait, comme on dit, d'une pierre deux coups. Encore une fois,
monsieur le chevalier, je vous supplie d'être indulgent. Cette
franchise n'est que de la grossièreté; mais j'aime mieux être impoli
envers le brave Crillon, que de lui mentir. A présent que mon message
a été remis, je vais vous saluer avec bien du respect, et reprendre
mon chemin.
--Si pressé!
--J'ai reçu en route un certain petit billet de la personne en
question. On m'y donne rendez-vous à un jour, à une heure, à un lieu
précis. C'est un rendez-vous que je ne saurais manquer d'observer
religieusement comme une consigne, sous peine des plus grands
malheurs.
--En vérité ... Serait-ce une femme mariée?
--Non pas, c'est une demoiselle; mais elle n'en est point plus libre.
Or, il faut que je prenne toutes les précautions de prudence ... et je
n'ai pas trop de temps.
--Mais ... dit Crillon avec tristesse.
--Vous ai-je déplu, monsieur?
--Non, mais vous m'inquiétez, et je ne veux pas être inquiet à votre
égard.
Espérance regarda Crillon avec surprise.
--Cela vient de ce que vous m'êtes recommandé, se hâta de dire le
chevalier. A quand le rendez-vous?
--A demain.
--Où cela? Je ne vous interroge pas pour connaître le nom de votre
maîtresse, mais seulement pour juger de la distance.
--C'est près d'un petit village qui s'appelle Ormesson.
--Je le connais; je m'y suis battu et j'ai été blessé, dit Crillon.
--Ah! vraiment. Fâcheuse connaissance.
--Oui, les Balzac d'Entragues ont même une maison dans les environs un
petit château avec fossés.
Espérance devint pourpre. Mais comme le chevalier ne le regardait pas
en face, il put dissimuler cette rougeur causée par le nom d'Entragues
que venait de prononcer innocemment Crillon.
--Il faut huit heures pour aller là, continua le chevalier qui ne
s'aperçut de rien; vous avez plus que le temps nécessaire; demeurez
ici quelques moments. J'aurai à vous parler, je crois.
--A votre souhait, monsieur, dit Espérance en s'inclinant
respectueusement, mais que ferai-je en attendant vos ordres?
--Rejoignez votre protégé Pontis, qui va rôdant là-bas, et vous espère
comme l'âme en peine. Allez! tandis que je vais ici recueillir mes
souvenirs.
Espérance s'éloigna, Crillon le suivit d'un regard affectueux, et
quand il l'eut perdu de vue appuya son front dans ses mains et rêva.
VI
UNE AVENTURE DE CRILLON
Derrière ses paupières fermées passèrent une à une, lentement, les
actions de sa vie déjà si longue et si bien remplie.
C'étaient d'abord ses exploits de jeune homme sous le roi Henri II;
les grandes guerres de religion et les égorgements de la guerre civile
sous François II et Charles IX; la matinée d'Amboise, la nuit de la
Saint-Barthélémy.
Tout cela passa, teint de pourpre et de sang, trois règnes tout
rouges.
Cependant la mémoire de Crillon s'est arrêtée sur une journée, une
journée splendide; le soleil embrase l'immensité de la mer; cent
voiles, cinq cents, mille, pavoisées de toutes les couleurs connues,
se balancent sur les flots bleus du golfe de Lépante. Toute l'Europe
est là représentée par ses chevaliers. Sultan Sélim II pousse contre
les chrétiens sa flotte formidable. Le choc a lieu.
Crillon se voit, l'épée au poing, sur une mauvaise barque dont
personne n'a osé prendre le commandement. Ce frêle esquif ouvre la
marche aux grosses galères de don Juan d'Autriche. Crillon a tant
frappé ce jour-là, qu'il est devenu immortel. Ce jour-là toute
l'Europe a connu l'éclair de son épée. C'est Crillon qui porte à Rome,
au pape Pie V, la nouvelle de la victoire. Rome! que c'est beau! Et le
vieux pontife a serré Crillon dans ses bras, en le remerciant de sa
vaillance au nom de toute la chrétienté.
Viennent ensuite d'autres combats, d'autres triomphes. Ce terrible
duel avec Bussy, le siège de la Rochelle après les massacres de 1572;
puis, le voyage de Pologne, entrepris pour escorter Henri d'Anjou,
alors qu'impatient de posséder une couronne, il disait adieu à celle
de France, que son frère Charles IX devait lui céder si vite.
Charles IX, le troisième maître de Crillon, est descendu dans le
tombeau; Henri, roi de Pologne, jette sa froide couronne pour aller
ramasser celle de France. Crillon l'aide à s'enfuir; ils arrivent tous
deux à Venise. Ici s'arrête longuement la pensée du noble guerrier.
Ici son front devient plus pesant, et voilà que, sur cette tête
courbée, descendent en foule, évoqués par une fidèle mémoire, les
jeunes idées radieuses et embaumées, les souvenirs printaniers de la
vie, la gloire unie au plaisir, l'amour se jouant parmi les écharpes
et les armes.
C'est en 1574. Crillon a trente-trois ans; il est victorieux, il est
fier, il est beau. Son nom retentit comme une fanfare martiale à
l'oreille du soldat, et fait tressaillir les femmes comme une caresse.
A l'arrivée du roi de France, Venise riche et puissante alors, s'est
levée pour faire honneur à son allié qui occupe le premier trône du
monde. Les cloches du campanile de Saint-Marc, le canon des galères et
les compliments du sénat saluent Henri III. Mais la foule applaudit
Crillon le vainqueur de Lépante, et lorsqu'il passe sur la Piazzetta,
pour entrer au palais ducal, les Vénitiens l'admirent et les
Vénitiennes lui sourient.
Quelle faveur de la fortune et de la gloire peut valoir une caresse de
Venise, alors que le soleil sème de poudre d'or, en s'abaissant sur
eux, les monts Vicentins et la lagune, alors que les coupoles de
Saint-Marc rougissent, qu'un diamant s'attache à chaque vitre des
Procuraties et que les deux sonneurs d'airain de l'horloge sur la
Place lèvent avec mesure leur marteau de bronze qui frappe l'heure
pour les navires mouillés en face des Esclavons; alors que la
procession sort lentement des voûtes dorées de Saint-Marc, jetant les
roses et l'encens sur les têtes inclinées des fidèles.
Mais que serait-ce si la place dallée de marbre s'est remplie de
spectateurs, si un tournoi s'y prépare dans lequel on verra combattre
Crillon!
Le jour en est arrivé; Venise, qui admire tant son guerrier de marbre,
saint Théodore; Venise, qui ne connaît de chevaux que ses chevaux de
bronze, bat des mains avec frénésie aux prouesses du chevalier
français.
La vigueur, l'adresse, l'élan du maître, l'orgueil obéissant de son
coursier, l'ardeur rivale de tous deux pour la victoire, le choc des
lances fracassées, dix concurrents roulés dans le sable épais qui
recouvre le pavé de la Place, tout cet enivrement du combat monte aux
cerveaux chauffés déjà par le soleil de juillet; et, des fenêtres des
Procuraties, des balcons du Palais Ducal, des rangs pressés de la
foule s'élancent des frémissements, des bravos, des cris qui vont
épouvanter les colombes du sommet des Plombs jusque par delà les toits
de la Giudecca.
Jamais rien de si grand ni de si valeureux n'avait frappé Venise,
alors féconde en gloires de tout genre. Crillon fut applaudi et adoré
par cette cité, comme s'il eût été saint Marc ou saint Michel.
Ce qu'il trouva de fleurs à son logis, et les fleurs sont rares à
Venise, ce qu'il reçut de présents magnifiques et de suppliantes
invitations, comment l'énumérer froidement dans ces pages!
Vingt ans s'étaient écoulés depuis ce triomphe, et sous les couches
successives des lauriers de cent victoires plus récentes, le héros
sentait encore avec délices l'âpre parfum de ces fleurs écloses sous
le baiser frais de l'Adriatique.
Un soir, il revenait de souper à l'Arsenal après des régates
splendides que le doge avait offertes à Henri III. La régate est la
fête nationale de Venise. On n'offre rien de mieux à Dieu et à saint
Marc. Cette régate, par sa splendeur et ses prouesses, avait effacé
toutes les autres. Un soir donc, après souper, Crillon rentrait à son
palais, seul et tout émerveillé d'avoir vu les _arsenalotti_ tailler,
cambrer, construire, gréer et faire naviguer devant le roi et lui,
pendant qu'ils soupaient, une petite galère entièrement achevée en
deux heures. Étendu sur les coussins, bercé par le mouvement moelleux
de la gondole, il admirait, aux lueurs du fanal accroché à sa proue,
le chatoiement de son riche habit de satin blanc brodé d'or et la
perfection de ses jambes musculeuses serrées dans des chausses de soie
à reflets nacrés. Certes, il était beau et admirablement beau, ce
gentilhomme illustré par des exploits qui jadis eussent fait du simple
chevalier un empereur. Il avait la jeunesse, la santé, la fortune, la
gloire: il ne lui manquait rien que l'amour.
Au moment où il passait sous le Rialto, bâti alors en bois, sa gondole
côtoya une barque plus grande d'où partirent soudain les sons d'une
douce musique. Crillon savait déjà que les barcarols de Venise aiment
assez la musique pour s'attacher des nuits entières à suivre les
concerts qui flottent sur l'eau. Il ne s'étonna donc point de sentir
se ralentir la marche de la gondole, et s'accoudant à droite, à la
petite fenêtre, il écouta comme les gondoliers.
Rien n'était plus suavement mélancolique que ces accords à demi
voilés. Les musiciens semblaient ne chanter que pour les esprits
invisibles de la nuit et dédaigner de parvenir jusqu'à l'oreille
humaine. Les flûtes, les théorbes, la basse de viole soupiraient si
doucement, que l'on entendait, autour de la barque, l'eau des avirons
retomber en cadence.
Partout, sur le passage de cette barque, les fenêtres s'ouvraient sans
bruit, et l'on distinguait vaguement dans l'ombre azurée des formes
blanches qui se penchaient curieuses sur les balcons. Crillon ne
connaissait pas les enivrements de cette fée qu'on appelle Venise; il
ne savait pas qu'elle profite de la nuit pour répandre sur l'étranger
la séduction irrésistible de tous ses charmes, et que tout est bon à
cette enchanteresse pour tenter celui qu'elle aime. Elle parle en même
temps aux sens, à l'esprit et au coeur.
Obéissant comme dans un rêve, vaincu par l'oreille et les yeux,
Crillon ne s'apercevait pas qu'il avait dépassé le palais Foscari où
il logeait avec le roi, et que sa gondole suivait toujours sur le
Grand Canal la mystérieuse harmonie dont les accents s'attendrissaient
palpitants d'amour.
Déjà la douane de mer était dépassée, on arrivait à l'île
Saint-George, où depuis trois ans le génie de Palladio faisait monter
du sein de la lagune la magnifique église de Saint-George-Majeur. Les
échafaudages gigantesques, les grues avec leurs bras noirs se
profilaient bizarrement sur le ciel, et par delà ces entassements de
charpente et de marbre qui noircissaient de leur masse opaque une
immense étendue du canal, on apercevait les eaux diaprées d'argent de
la haute lagune.
La musique continuait. Crillon écoutait toujours.
Alors une petite gondole, avec son cabanon de drap noir à houppes
soyeuses, s'avança silencieusement par le travers de la gondole qui
portait Crillon.
Un seul barcarol, vêtu à la façon des gens de service et masqué, la
dirigeait sans effort. Cet homme après avoir rangé son esquif côte à
côte avec l'autre, rama quelque temps de conserve comme pour donner la
facilité à son maître de voir et de reconnaître Crillon dans sa
gondole. Puis, sur quelque signe qui lui fut fait sans doute, il dit
un mot aux barcarols du Français, et ceux-ci s'arrêtèrent aussitôt.
Crillon n'avait rien vu de ce manège. Fâché de voir s'éloigner la
barque du concert, il s'apprêtait à interroger ses barcarols sur leur
halte, lorsqu'un poids nouveau fit incliner la gondole à gauche; un
frôlement singulier bruit devant le felce--c'est ainsi qu'on nomme la
cabine--et une ombre, s'interposant à l'entrée, déroba au chevalier la
lumière du fanal rose.
Avant que Crillon n'eût rien vu ou rien compris, une femme entra sous
le dais, à reculons selon l'usage, et prit place à droite sur les
coussins sans proférer une parole.
Aussitôt la gondole se remit en chemin et Crillon vit ramer à côté le
silencieux barcarol de l'inconnue.
Devant les deux gondoles ainsi mariées marchait toujours la barque des
musiciens.
Crillon, avec une galanterie toute française, s'était approché,
méditant un compliment sur la beauté, la grâce et la politesse. Mais
sa compagne était masquée, ensevelie dans une mante de soie toute
cousue de dentelles épaisses de Burano. Pas un rayon du regard, pas un
reflet de l'épiderme, pas même le bruit du souffle pour avertir
Crillon qu'il n'était point en société d'un fantôme.
Lorsqu'il ouvrit la bouche pour interroger, la dame leva lentement son
doigt ganté jusqu'à ses lèvres pour le prier de se taire; il obéit.
Alors elle laissa retomber sa main sur sa robe et rentra dans son
immobilité. Mais à la lueur d'une large lanterne attachée au quai de
la Giudecca, et qui égara son rayon furtif jusqu'aux gondoles, Crillon
vit briller dans les trous du masque deux paillettes de flammes.
L'inconnue le regardait. Elle le regardait avec toute son âme. Elle le
regardait fixement, sans vaciller, comme font ces étoiles curieuses
qui, cachées sous les plis d'un nuage noir, contemplent incessamment
la terre.
Cependant les gondoles avançaient de front avec une lenteur calculée
d'après la marche des musiciens. La symphonie, de plus en plus douce
et caressante, courait sur l'eau d'une rive à l'autre du canal de la
Giudecca; jamais plus pure nuit n'avait plané sur Venise. Le flot
montait sans colère, et agitait lascivement les herbes souples et
odorantes qui tapissent la lagune.
Toutes ces myriades de diamants qui constellent la voûte céleste,
transparaissaient comme sous une gaze au travers des nuées pâles. En
une pareille nuit, Joseph eût senti son coeur de bronze s'amollir et
se fondre d'amour.
Crillon,, lui, osa regarder à son tour l'inconnue qui ne baissa pas
les yeux; il étendit la main pour saisir celle qui, l'instant d'avant,
lui avait recommandé le silence. Mais, cette main se releva encore
pour le même geste toujours froid et solennel. Puis, comme il
traduisait son étonnement par une exclamation courtoise, l'inconnue se
retourna vers l'entrée de la cabine, et se mit à contempler le ciel et
l'eau, moins pour admirer que pour dérober au chevalier le spectacle
de son trouble et les élans tumultueux d'un sein qu'on voyait battre
sous la moire et la dentelle.
Crillon profita, en galant homme, de cette belle occasion d'analyser
sa compagne sans la gêner dans son examen. Elle était grande et
portait la tête avec une distinction naturelle aux Vénitiennes, qui
partout semblent nées pour s'appeler reines. Celle-là eût été reine
même à Venise. Sous la résille brodée d'or dont les franges inondaient
ses épaules, le chevalier vit briller les tresses énormes de ses
cheveux; une ligne pure, noblement infléchie, dessinait son dos et son
corsage, tandis que les reflets soyeux de sa robe couraient en longs
frissons sur son flanc, digne de la Cléopâtre antique.
Mais cette femme était-elle jeune, était-elle belle? Pourquoi cette
étrange idée de venir s'asseoir muette dans la gondole? Pourquoi toute
cette réserve avec tout cet abandon?
On était sorti de la Giudecca; les musiciens tournèrent comme pour
prendre le chemin de Fusine, puis doublant la pointe Sainte-Marie et
longeant le Champ-de-Mars par l'étroit Rio-dei-Secchi, gagnèrent le
Rio-San-Andrea et rentrèrent dans le Grand Canal.
Pendant ce trajet, qui fut long, la Vénitienne ne cessa de regarder
Crillon, qui, après quelques efforts pour la faire parler, s'était
persuadé qu'elle était décidément muette. Il lui prit une seconde fois
la main que, moins farouche, elle laissa prendre. Bien plus, elle
souleva elle-même, de ses dix petits doigts gantés, la main nerveuse
du chevalier, l'examina bien attentivement, et l'approchant du rayon
lumineux que projetait le fanal, elle palpa et fit rouler avec
curiosité un anneau qu'il portait à la main droite.
Cet anneau parut éveiller en elle des idées d'un ordre moins
tranquille. On put voir au jeu actif de ses doigts, à leur pression
inquiète, que ce cercle d'or la gênait et la troublait. Lorsqu'elle
l'eut bien froissé, bien tourmenté comme pour en épeler la gravure
avec ses ongles, elle replaça doucement la main de Crillon sur son
manteau, baissa la tête, et ne chercha point à dissimuler le profond
abattement qui succédait à son agitation fébrile.
Le chevalier tenta vainement de provoquer des explications. Une heure
sonnait à l'église de Saint-Job. L'inconnue frappa trois coups avec
son éventail sur le petit volet sculpté de la gondole, et aussitôt,
d'un seul coup d'aviron, le barcarol qui l'avait amenée coupa le
passage aux gondoliers de Crillon, et vint s'offrir à droite, tendant
le bras à sa maîtresse.
Celle-ci se leva, salua le chevalier du geste, et, légère comme un
sylphe, posa un pied charmant sur le bord de sa gondole, où elle
disparut sans que Crillon, qui cherchait à la retenir, rencontrât
entre ses mains autre chose que le froid aviron du gondolier.
Cependant ses deux barcarols, toujours immobiles, attendaient ses
ordres, et déjà il leur commandait de suivre la gondole voisine; mais
la barque longue des musiciens se mettant en travers du canal, les
arrêta une minute, pendant laquelle, gondole, inconnue, intrigue, tout
s'évanouit comme un rêve.
Le désappointement de Crillon fut vif. Lorsqu'il questionna ses
barcarols, ceux-ci, de l'air le plus naturel, et ils étaient naturels
en effet, répondirent qu'ils avaient suivi la barque des musiciens
parce que c'est l'habitude à Venise, et que le seigneur français
n'avait pas donné d'ordres contraires.
Quant à la rencontre de la gondole mystérieuse, ils déclarèrent ne la
connaître pas. Le barcarol masqué leur avait dit d'arrêter, et ils
l'avaient fait parce que c'est l'usage. La dame était entrée dans la
cabine sans qu'ils se permissent de la regarder, parce que c'eût été
impoli. Enfin, il n'y avait dans toute cette affaire, aux yeux de ces
braves gens, rien qui ne fût parfaitement dans l'ordre, attendu,
ajoutèrent-ils, que cela se passe toujours ainsi à Venise, si ce n'est
que d'ordinaire c'est le cavalier qui entre dans la gondole de la
dame.
Crillon dut se contenter de ces explications. Tout ce qu'il tenta pour
éveiller l'imagination de ses barcarols et leur faire deviner le nom
ou la qualité de l'inconnue, fut parfaitement inutile.
--Elle était masquée, répondirent-ils.
Le chevalier, réduit à ses propres ressources, rentra au palais
Foscari, où dormait déjà Henri III, et en se mettant à son tour dans
le lit magnifique que lui avait réservé l'hospitalité vénitienne,
Crillon, pour se défaire du rêve qui l'obsédait, s'efforça de se
persuader que son aventure était toute naturelle, et qu'en effet cela
se passait ainsi chaque jour à Venise.
D'ailleurs, pour achever de se consoler, il se disait que l'aventure
témoignait peu en faveur de son mérite; que la dame, après l'avoir
tant regardé, l'avait trouvé moins à son goût qu'elle n'espérait; et
il s'endormit en se posant ce dilemme: Ou c'est une banalité, auquel
cas j'aurais tort d'y penser encore; ou c'est un échec, et alors il le
faut oublier.
Il s'endormit donc aux sons mourants de la musique, qui, plus polie
que l'inconnue, l'avait escorté jusqu'au palais Foscari, et lui avait
servi ses plus gaillardes symphonies pour le bercer entre les bras du
sommeil.
Cependant, le lendemain, il n'avait rien oublié de la veille, et
repassant en lui-même tous les détails de l'étrange visite qui lui
était venue dans sa gondole, il s'arrêtait surtout à l'impression
douloureuse que son anneau avait causée à l'inconnue.
Il reçut en se levant un magnifique bouquet de roses et de lis sur
lesquels perlait encore la rosée du matin. Du milieu de ces fleurs
embaumées jaillissait une large pensée aux pétales de velours, au
calice d'or. Et, comme il en respirait encore les suaves parfums, un
autre bouquet tout pareil lui arriva, puis un autre, l'heure suivante,
puis un autre, ainsi à chaque heure de la journée. Cela signifiait si
bien: Je pense à vous à toute heure, que Crillon, sans être un fort
habile interprète du langage des fleurs, ne put s'empêcher de
comprendre la phrase odorante qu'on lui répétait durant toute cette
journée.
Au lieu de sortir, il resta enfermé chez lui pour attendre et
accueillir chacun de ces messages. Mais, quoi qu'il pût faire, jamais
il ne réussit à découvrir les messagers. Portes, fenêtres, voûtes,
cheminées, balcons, escaliers, tout fut bon à la fée industrieuse pour
lui faire parvenir ses présents anonymes, et toujours la pensée
surmontait le bouquet comme un refrain passionné.
Enfin, furieux de la maladresse de ses gens, il faisait le guet
lui-même, quand un dernier bouquet lui arriva le soir. Il était
apporté par un enfant qui déclara l'avoir reçu d'un gondolier.
A la pensée, était attaché par une soie bleue un léger billet que
Crillon ouvrit et dévora, le cour embrasé.
"Seigneur, disait la fine écriture, si l'anneau de votre main droite
signifie que vous êtes marié ou lié par un serment à quelque femme,
brûlez ce billet et jetez-en les cendres. Mais si vous êtes libre,
faites-vous mener dans votre gondole en face des chantiers de
l'Arsenal. A dix heures, si vous êtes libre, entendez-vous, Crillon!"
Le chevalier poussa un cri de joie, il comprenait enfin que son
aventure n'était pas banale comme ses barcarols voulaient bien le
dire. Libre, jamais son coeur ne l'avait été autant que ce soir-là.
A dix heures sonnées par les deux batteurs de bronze au Palais-Ducal,
il attendait dans sa gondole, sous les platanes qui bordaient alors le
quai des Chantiers, et dont l'ombre gigantesquement allongée sur l'eau
le dérobait à tous les regards.
Il attendait depuis cinq minutes à peine, quand un léger bruit
d'avirons lui annonça l'arrivée d'une barque. Bientôt il reconnut la
gondole noire de la veille et la silhouette du barcarol masqué qui se
courbait sur sa rame.
La gondole vint lui présenter le flanc comme elle avait fait le veille
pour l'inconnue, et Crillon en pénétrant à la hâte sous le felce, fut
bien surpris de s'y trouver seul.
Il allait commander à ses barcarols de rester à l'attendre, mais
l'homme masqué leur dit de s'en retourner au palais, ce qu'ils firent
immédiatement.
La gondole mystérieuse tourna vers la lagune et fila légèrement à
travers les batteries de pilotis jetées çà et là pour servir de refuge
et d'abri aux barques.
La nuit était sombre, le vent venait de la mer et soulevait une longue
houle sur le dos de laquelle montait la gondole avec un doux
balancement. Crillon vit paraître et disparaître dans les ténèbres les
îles San-Lazaro, Saint-Michel et Murano, dont les fourneaux
incandescents soufflaient du feu et de la fumée rouge par leurs
longues cheminées de briques.
Puis, continuant à couper diagonalement la lagune, le barcarol arriva
dans des eaux plus calmes, bordées de rivages fleuris. La barque
divisait avec sa proue des touffes frémissantes de roseaux, de
nénufars, et plus d'une fois, l'éperon reluisant arracha, de ses dents
tranchantes, les grenades enlacées de liserons, qui formaient une haie
touffue de chaque côté du canal, et retombaient en jonchées dans la
gondole, sur les pieds du chevalier.
--Où me conduit cet homme? pensait Crillon. Me voilà bien loin de
Venise, il me semble.