--Une corde, prévôt, continua Crillon, et une bonne!

La Ramée recula écumant de rage devant le prévôt qui faisait siffler

la corde demandée.

--Pardon, monsieur, dit alors Espérance au malheureux propriétaire,

emportez votre argent, il est à vous.

--J'emporte mieux que l'argent, répliqua la Ramée les dents tellement

serrées qu'on l'entendait à peine; j'emporte un souvenir qui vivra

longtemps.

--Et notre entretien, monsieur la Ramée, dans ce fameux fourré désert?

--Vous ne perdrez point pour attendre, dit la Ramée.

Et aussitôt il fit retraite, la face tournée vers les gardes, marchant

à reculons comme le tigre devant la flamme.

Une immense huée salua son départ. La honte le saisit; c'en était trop

depuis une heure.

Poussant un cri sourd, un cri désespéré, un cri de vengeance et de

terreur vertigineuse, il s'enfuit en bondissant et disparut.

--Vive M. de Crillon, notre colonel! hurlèrent les deux compagnies

dans leur ivresse.

--Oui, dit Crillon, mais qu'on n'y revienne plus! car effectivement ce

coquin avait raison; vous êtes tous des drôles à pendre!

Crillon, après avoir abandonné ses deux mains à la foule qui

s'empressait pour les lui baiser, se tourna vers Rosny, qui boudait et

grommelait dans son coin.

--Ça, dit-il, pas de rancune. Vous voyez que tous vos scrupules sont

de trop avec de pareils brigands.

--La loi est la loi, répliqua Rosny, et vous avez tort de vous mettre

au-dessus. Les esprits, échauffés par votre faiblesse d'aujourd'hui,

ne sauront plus se retenir une autre fois, et au lieu d'un homme qu'il

fallait sacrifier à l'exemple, vous en sacrifiez dix.

--Soit, je les sacrifierai. Mais l'occasion sera bonne, tandis

qu'aujourd'hui c'eût été une cruauté stérile.

--Monsieur, dit aigrement Rosny, je n'agissais qu'en vue de faire

respecter les armes du roi.

--Harnibieu! ne les fais-je point respecter, moi? répondit Crillon

avec une vivacité de jeune homme.

--Ce n'est point cela que j'entends, et par grâce, si vous avez des

observations à me faire, faites-les-moi en particulier, pour que

personne ne soit témoin des différends qui s'élèvent entre les

officiers de l'armée royale.

--Mais, mon cher monsieur Rosny, il n'y a point de différend entre

nous; je suis prompt et brutal, vous êtes circonspect et lent. Cela

seul suffit à nous séparer quelquefois. D'ailleurs, tout se passe en

famille, devant nos gens, et je ne vois point de témoin qui nous gêne

pour nous embrasser cordialement.

--Excusez-moi, en voici un, répliqua Rosny en désignant Espérance à

Crillon.

--Ce jeune homme, c'est vrai. N'est-ce pas lui qui a offert de payer

cent pistoles pour Pontis?

--Lui-même, et regardez avec quelle effusion Pontis lui serre les

mains.

--C'est un beau garçon, ajouta Crillon, un ami de Pontis, sans doute?

--Nullement; c'est un étranger qui passait et qui a pris fait et cause

pour vos gardes.

--En vérité! il faut que je le remercie.

--Cela lui fera d'autant plus de plaisir que tout à l'heure, en

arrivant, c'est vous qu'il cherchait dans le quartier des gardes.

--Il m'a trouvé, alors, dit gaiement Crillon qui s'avança vers Pontis

et Espérance.

Ces deux derniers étaient encore en face l'un de l'autre, les mains

entrelacées; Pontis, remerciant avec la chaleur d'un coeur généreux

qui aime à exagérer le service rendu; Espérance, se défendant avec la

simplicité d'une belle âme qui craint d'être trop remerciée.

L'arrivée de Crillon mit fin à cet affectueux débat.

--Monsieur, dit Pontis à son jeune sauveur, je n'ai point terminé avec

vous, et cela durera éternellement.

--Bien! s'écria le mestre de camp, bien, cadet! j'aime les gens qui

contractent de pareilles dettes et qui les payent. Va-t'en!

Et il lui asséna sur l'épaule une caresse de cent livres pesant.

Pontis plia sous le double fardeau du respect et de ce poing

mythologique; il adressa un dernier sourire à Espérance et rejoignit

ses camarades.

--Quant à vous, monsieur dit Crillon à Espérance, je vous remercie

pour mes gardes. Harnibieu! vous me plaisez. Ce que vous voulez me

dire serait-il une demande que je pusse vous accorder?

--Non, monsieur.

--Tant pis. Qu'est-ce donc, je vous prie?

--Monsieur, rien que de fort simple: je vous apporte une lettre.

--Donnez, dit Crillon avec bienveillance, celui qui m'écrit a choisi

un agréable messager. De quelle part, s'il vous plaît?

--Il me paraît que c'est de la part de ma mère.

A cette réponse, empreinte d'une incertitude qui la rendait si

singulière, Crillon arrêta sur le jeune homme un regard étonné.

--Comment, il paraît, dit-il, n'en êtes-vous pas certain?

--Ma foi non, monsieur; mais lisez, et vous en saurez autant que moi,

peut-être plus.

Ces mots, prononcés avec une grâce enjouée, achevèrent d'intéresser

Crillon, qui prit la lettre des mains d'Espérance.

Elle était cachetée d'une large cire noire, empreinte d'une devise

arabe. On eût dit le type d'une de ces vieilles pièces orientales sur

lesquelles les califes faisaient frapper un précepte du Koran ou un

éloge de leurs vertus.

La lettre était contenue dans une enveloppe de parchemin d'Italie. Il

s'en exhalait un vague parfum noble et sévère comme celui de l'encens

ou du cinnamome.

Espérance se recula modestement, tandis que Crillon déchirait

l'enveloppe. Mais, si peu curieux qu'il voulût être, il fut frappé de

l'expression du visage de Crillon, dès la lecture des premières

lignes. Ce fut d'abord de la surprise, puis une attention si profonde

qu'elle ressemblait à de la stupeur.

Puis, à mesure qu'il lisait, le vieux guerrier baissait la tête. Il

pâlit enfin, appuya sa tête sur sa main et poussa un soupir semblable

à un gémissement.

On eût dit le passage d'une nuée noire sur un vallon doré de la

Lombardie. Tout s'était assombri sur cette sereine et affable

physionomie du chevalier.

Crillon releva comme avec effort sa main qui avait fléchi sous le

poids de cette lettre si légère. Il la relut encore, puis encore, et

toujours avec une émotion qui dégénérait en trouble, en anxiété.

--Monsieur, balbutia-t-il en fixant sur le jeune homme un regard mal

assuré, cette lettre me surprend, je l'avoue, elle me frappe. Je

chercherais en vain à vous le dissimuler.

--Ah! monsieur, dit vivement Espérance, si la commission vous est

désagréable, ne m'en veuillez pas. Dieu m'est témoin que si je l'ai

acceptée, c'est malgré moi.

--Je ne vous accuse pas, jeune homme, tant s'en faut, repartit Crillon

avec la même bienveillance; mais j'ai besoin de comprendre tout à fait

les choses, un peu obscures pour moi, qui sont renfermées dans cette

lettre, et je vous demanderai....

--Vous vous adressez bien mal, monsieur, car j'ai reçu une lettre

aussi, moi, et je ne l'ai pas comprise le moins du monde. Si vous

voulez m'aider pour la mienne, je tâcherai de vous aider pour la

vôtre.

--Très-volontiers, jeune homme, dit Crillon d'une voix émue. Causons

bien franchement surtout ... n'est-ce pas? Vous êtes avec un ami,

monsieur, tirons à l'écart, je vous prie, pour que nul ne nous

entende.

En disant ces mots, Crillon entraîna le jeune homme par la main, et le

conduisit à son quartier, d'où il renvoya tout le monde.

--Je fais de l'effet, pensa Espérance; j'en fais trop.

V

POURQUOI IL S'APPELAIT ESPÉRANCE

Crillon alla vérifier lui-même si personne ne pourrait entendre, et

revenant s'asseoir près d'Espérance.

--Nous pouvons causer librement, dit-il. Commencez par me dire votre

nom.

--Espérance, monsieur.

--C'est tout au plus le nom du baptême; encore ne sois-je point qu'il

y ait un saint Espérance. Mais le nom de famille?

--Je m'appelle Espérance tout court. De famille, je ne m'en connais

point.

--Cependant, votre mère dont vous parliez... elle a un nom?

-C'est probable, mais je ne le sais pas.

--Eh quoi! dit Crillon avec surprise, vous n'avez jamais entendu

nommer devant vous madame votre mère?

--Jamais, par une excellente raison, c'est que je n'ai jamais vu ma

mère.

--Qui donc vous a élevé?

--Une nourrice qui est morte quand j'avais cinq ans, puis un savant

qui m'a donné les notions de tout ce qu'il savait, et des maîtres pour

le reste. Il m'a enseigné les sciences, les arts, les langues, et a

payé des écuyers, des officiers, des maîtres d'armes pour m'apprendre

tout ce que doit et peut savoir un homme.

--Et vous savez tout cela? demanda Crillon avec une sorte d'admiration

naïve.

--Oui, monsieur. Je sais l'espagnol, l'allemand, l'anglais, l'italien,

le latin et le grec; je sais la botanique, la chimie, l'astronomie;

quant à me tenir à cheval, à manier une épée ou une lance, à tirer un

coup de mousquet, à nager, à dessiner des fortifications, je n'y

réussis pas mal, à ce que disaient mes maîtres.

--Vous êtes un aimable garçon, dit le vieux chevalier; mais revenons à

votre mère. Ce devait être une bonne mère pourtant, puisqu'elle a pris

un pareil soin de votre éducation.

--Je n'en doute pas.

--Vous dites cela froidement.

--Certes oui, répliqua mélancoliquement Espérance; à force de vivre

seul sous la direction d'un homme égoïste et avare, qui ne me parlait

jamais de ma mère, mais de son argent, qui chaque fois que mon coeur

s'ouvrait à l'espoir de quelque confidence sur cette mère que j'eusse

tant aimée, se hâtait, non pas seulement de refermer, mais de glacer

ce tendre coeur par quelque menace ou quelque diversion brutale; à

force, dis-je, de considérer ma mère comme fabuleuse et chimérique,

j'ai senti s'éteindre peu à peu le foyer d'affection qu'un seul mot

délicat d'allusion eût entretenu en moi.

--Seriez-vous devenu méchant? dit Crillon, pris d'un douloureux

serrement de coeur.

--Moi, monsieur, s'écria le jeune homme avec un charmant sourire, moi,

méchant! oh, non! ma nature est privilégiée. Dieu n'y a pas versé une

goutte de fiel. J'ai remplacé cet amour filial par l'amour de tout ce

qui est beau et bon dans la création. Enfant, j'ai adoré les oiseaux,

les chiens, les chevaux, puis les fleurs, puis mes compagnons

d'enfance; je n'ai jamais été triste quand il a fait du soleil et que

j'ai pu causer avec une créature humaine. Tout ce que j'ai appris de

la perversité du monde et des imperfections de l'humanité, c'est mon

précepteur qui me l'a enseigné, et, je dois vous le dire, c'est pour

ce genre d'étude que mon esprit s'est montré le plus rebelle. Je n'y

voulais pas croire, je n'y crois pas encore tout à fait. Un méchant

m'étonne, je tourne autour comme on tourne autour d'une bête curieuse,

et quand il montre la dent ou la griffe, je crois que c'est pour

jouer, et je ris; quand il égratigne ou qu'il mord, je le gronde, et

si je le soupçonne venimeux et que je le tue, c'est uniquement pour

qu'il ne fasse pas de mal aux autres. Oh! non, monsieur le chevalier,

je ne suis pas méchant. C'est si vrai, que parfois on m'a dit de me

venger d'une injure que je n'avais pas comprise, et alors on

m'appelait poltron, lâche.

--Seriez-vous timide? demanda Crillon.

--Je ne sais pas.

--Mais cependant, pour supporter patiemment une offense, il faut

manquer un peu de coeur.

--Croyez-vous? c'est possible. Moi je croyais que toutes les fois

qu'on est certain d'être le plus fort, on devrait s'abstenir de

frapper.

--Mais ... murmura Crillon, contre la force, les faibles ont l'adresse

et peuvent battre un fort.

--Oui, mais si l'on est sûr d'être aussi le plus adroit, ne se

trouve-t-on pas dans le cas des gens qui gagnent à coup sûr? Or,

gagner à coup sûr n'est pas de la prud'homie, à ce que je pense. C'est

donc parce que toute ma vie je me suis trouvé le plus adroit et le

plus fort que je n'ai pas poussé les querelles jusqu'au bout. Ah! s'il

m'arrive jamais de combattre un méchant qui soit plus fort et plus

adroit que moi, je le combattrai rudement, j'en puis répondre.

--C'est bien, je dirai plus, c'est trop bien; car avec un pareil

caractère, il vous arrivera ce qui m'est arrivé à moi, une blessure

par combat livré. Me voilà réconcilié avec votre caractère, et j'en

voudrais presque à votre mère de vous avoir éloigné d'elle avec cet

acharnement; car voilà bien des années que cela dure. Quel âge

avez-vous?

--J'aurais, dit-on, vingt ans.

--Quoi! pas même la certitude de votre âge?

--A quoi bon? Je compte du jour que mon souvenir peut aller atteindre,

la mort de ma nourrice; cela est arrivé, m'a-t-on dit, quand j'avais

cinq ans. Eh bien! j'ai vu passer quinze étés depuis cette époque.

--Un jour viendra où cette mère sa révélera, comptez-y.

--Monsieur, je n'ai plus cet espoir. Il y a six mois, un matin,

lorsque je me préparais à aller chasser--il faut vous dire que

j'habite une petite terre en Normandie et que la chasse occupe

beaucoup de place dans ma vie--j'allais dire adieu à mon précepteur,

quand je vis entrer dans ma chambre un homme vêtu de noir, un

vieillard d'une belle figure ombragée de cheveux blancs. Cet homme,

après m'avoir considéré attentivement et salué avec une sorte de

respect qui me surprit de la part d'un vieillard, voyant que

j'appelais Spaletta, mon gouverneur, m'arrêta et me dit:

--Seigneur, ne cherchez point Spaletta, car il n'est plus ici.

--Où donc est-il?

--Je ne sais, seigneur, mais je l'avais fait prévenir de mon arrivée

par un courrier qui me précède, et quand tout à l'heure je suis entré

dans la maison, votre laquais m'a répondu que Spaletta était monté à

cheval et parti subitement.

--Voilà qui est singulier! m'écriai-je. Vous connaissez donc Spaletta,

monsieur?

--Un peu, dit le vieillard, et je comptais sur lui pour m'introduire

près de vous. Son absence me surprend.

--Elle m'inquiète, moi; car il s'éloignait peu, d'ordinaire. Mais

veuillez m'apprendre, puisque vous voilà tout introduit, le motif de

votre visite.

Je n'eus pas plutôt prononcé ces paroles, que le front du vieillard

s'assombrit, comme si je lui eusse rappelé une pensée amère, que mon

aspect aurait d'abord écartée de son esprit.

--C'est vrai, murmura-t-il ... le motif de ma visite. Eh bien,

monsieur, le voici.

Sa voix tremblait, et l'on eût dit qu'il essayait de retenir un

sanglot ou des larmes. Il me tendit alors une lettre enveloppée de

parchemin comme celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre tout à

l'heure, monsieur le chevalier. Elle était fermée d'un cachet noir

pareil à celui que vous venez de briser. Au fait, monsieur, la voici,

prenez la peine de la lire.

Crillon, dont ce récit avait doublé l'émotion, se mit à lire à

demi-voix la lettre suivante, dont les caractères grêles et incertains

se dessinaient lugubrement sur le vélin.

« Espérance, je suis votre mère. C'est moi qui du fond de ma retraite

où votre souvenir m'a fait supporter la vie, ai veillé sur vous et

dirigé votre éducation avec sollicitude. J'invoque aujourd'hui votre

reconnaissance, ne pouvant faire appel à votre tendresse. J'ai bien

souffert de ne pouvoir vous appeler mon fils, mais j'ai tellement

souffert de ne pouvoir vous embrasser, que mes années se sont

consumées dans cette soif ardente comme une fièvre. Un pareil bonheur

m'était défendu. »

« L'honneur d'un nom illustre dépendait de mon silence. Chacun de mes

soupirs était épié, le moindre pas que j'eusse fait vers vous m'eût

coûté votre vie. Aujourd'hui, placée sous la main de la mort, dégagée

à jamais des craintes qui ont empoisonné toute mon existence, sûre du

pardon de Dieu et de la fidélité du serviteur que je vous envoie,

j'ose vous appeler mon enfant et déposer pour vous dans cette lettre

le baiser qui s'élancera de mes lèvres avec mon âme. »

« On me dit que vous êtes grand, que vous êtes beau. Vous êtes bon,

fort, adroit. Tout le monde vous aimera. Vos qualités, votre éducation

vous conduiront aussi haut que votre naissance eût pu le faire. J'ai

tâché que vous fussiez riche, Espérance; mais, bien que depuis votre

naissance, j'aie changé en clinquant mes joyaux et mes pierreries,

afin d'amasser pour vous, la mort me surprend avant que j'aie pu vous

composer une fortune digne de mon amour et de votre mérite. Cependant,

vous n'aurez besoin de qui que ce soit sur la terre, et s'il vous

plaît de vous marier, pas un père de famille, fût-il prince, ne vous

refusera sa fille à cause de votre dot. »

« Il faut que je vous quitte, Espérance, mon fils; la chaleur de la

vie abandonne mes doigts, mon coeur seul est encore vivant. Je vous

recommande d'abord de ne me point maudire, et d'accueillir parfois mon

fantôme triste et doux, qui viendra vous visiter dans vos rêves. Je

fus une âme tendre et fière dans un corps que vous pouvez vous

représenter noble et beau. »

« Je vous adjure ensuite, si votre inclination vous porte à embrasser

le métier des armes, de ne jamais servir une cause qui vous oblige de

combattre contre M. le chevalier de Crillon. Mon serviteur vous

remettra une lettre pour cet homme illustre. Vous la rendrez vous-même

à M. de Crillon. »

« Adieu. Je vous avais nommé Espérance, parce qu'en vous était tout

mon espoir sur la terre. Aujourd'hui encore vous vous nommez pour moi

Espérance. Je vous attends au ciel pour l'éternité! »

Il n'y avait pas de nom au bas de cette lettre; rien qu'un large et

long espace vide: soit que la mort, se hâtant d'enlever sa proie, lui

eût assuré le secret éternel en l'empêchant de tracer un nom, soit que

la mourante elle-même se fût arrêtée au moment de se nommer, et que,

soumise encore à la loi mystérieuse qui avait dirigé toute sa vie,

elle eût voulu précipiter avec elle son secret dans le néant....

--En sorte, dit Crillon après un long silence, que vous ignorez qui

était ... cette personne?

--Absolument.

--N'importe, voilà une lettre touchante, ajouta le chevalier de

Crillon en proie à l'émotion la plus vive. C'est bien une lettre de

mère.

--Vous trouvez, n'est-ce pas, monsieur le chevalier?

--Continuez votre récit, jeune homme, et dites ce qu'était devenu

votre précepteur.

--Vous allez le deviner, monsieur. Quand j'eus achevé cette lettre de

ma mère, le vieillard me voyant touché, les yeux humides, me prit et

me baisa la main.

--Puis-je savoir, lui demandai-je, si l'on vous a chargé de me dire le

nom qui n'est pas écrit sur ce papier?

Et je lui montrai la place vide de la signature.

--Monsieur, répliqua le vieillard, on m'a imposé l'obligation

contraire.

--C'est bien, dis-je avec amertume; j'espérais encore que l'on aurait

eu assez de confiance, sinon en ma discrétion, du moins dans mon

orgueil, pour me révéler un secret qu'il m'est si honorable de garder.

--Monsieur, ne sachant rien, vous ne serez jamais exposé à vous

trahir, et par conséquent à vous perdre. C'est pour elle que madame

votre mère s'est tue pendant sa vie, c'est pour vous qu'elle garde le

silence après sa mort.

Je n'insistai plus. Le bon vieillard me remit alors la lettre qui vous

était destinée. Je lui demandai pourquoi il m'était recommandé de ne

jamais porter les armes contre M. de Crillon.

-Parce que, répliqua le serviteur de ma mère, M. de Crillon n'embrasse

jamais que les causes loyales et justes, et puis, parce qu'il fut

l'ami de quelqu'un de très-grand dans votre famille.

Je n'avais rien à objecter. En effet, le brave Crillon est le plus

loyal des chevaliers, et, ma mère n'eût-elle rien recommandé, jamais

l'idée ne me serait venue de porter les armes contre lui.

Crillon rougit et baissa les yeux.

--Le vieillard, ajouta Espérance, me demanda ensuite à visiter la

chambre de mon gouverneur Spaletta, pour savoir si celui-ci n'aurait

pas laissé quelque avertissement de son départ. Mais non, il n'y avait

rien.

Tandis que nous parcourions la maison, le serviteur de ma mère

manifestait un étonnement qui éclata en une sorte de colère, quand je

lui eus fait voir tout l'ameublement et la vaisselle, qui étaient

d'une simplicité que jusque-là j'avais appelée luxe.

Ce fut bien pis, lorsque descendu aux écuries, le vieillard n'aperçut

que mon cheval au râtelier, encore ce cheval était-il une bête commune

quoique vigoureuse.

--Est-ce là, s'écria-t-il, est-ce bien là le genre de vie que l'on

vous a fait mener? Quoi, un seul cheval! et toute cette maigre

dépense!... Combien de gens avez-vous pour votre service? Vous

thésaurisez donc?

--J'ai une femme de charge qui dirige la cuisinière et un laquais.

Encore Spaletta trouvait-il l'entretien de tout cela bien cher, et il

avait raison. La pension que nous faisait ma mère suffisait à peine

depuis que j'avais désiré me faire une petite meute de sept chiens.

Le vieillard frappa du pied, furieux.

--Seigneur, s'écria-t-il, je comprends maintenant pourquoi Spaletta

s'est enfui à mon approche. La pension de votre mère était,

dites-vous, à peine suffisante?... Savez-vous bien le chiffre de cette

pension?

--Mais, mille écus par chaque année, je crois, répondis-je.

--J'envoyais mille écus par mois! dit le vieillard, rouge

d'indignation, et vous devriez avoir ici six laquais, autant de

chevaux et un parc où chevaux et chiens se fussent fatigués tous les

jours. Mais, voyez-vous, Spaletta vous a volé dix mille écus par an.

Depuis dix ans que cela dure, il doit être riche!

--Je n'en suis pas plus pauvre, répondis-je en souriant. D'ailleurs,

faute de chevaux de relais, j'ai été forcé d'arpenter à pied les

vallons et les collines, et de fouler le marais; faute de laquais je

me suis servi souvent moi-même, aussi voyez comme je suis devenu grand

et fort. La médiocrité qui vous déplaît m'a rendu de grands services.

Et Spaletta que vous maudissez, nous devrions au contraire le bénir de

m'avoir volé mon argent. Avec le luxe dont vous m'eussiez entouré je

fusse devenu gros et lourd.

--Peut-être, seigneur, me dit le vieillard. Mais c'eût été un grand

chagrin pour la pauvre dame votre mère, d'apprendre que vous avez

désiré ou regretté quelque chose. Pareil malheur ne se représentera

plus. Je vous apporte le premier douzième de la pension qui vous est

allouée désormais.

Et il me compta deux mille écus en or.

--Vingt-quatre mille écus par an! s'écria Crillon.

--Tout autant.

--Vous voilà bien riche, jeune homme.

--Trop. C'est une fortune royale dans un temps où personne n'a plus

d'argent. Et il faut, disais-je au serviteur de ma mère, que cette

somme qui m'est destinée soit bien considérable; car si j'allais vivre

cinquante ans!

--Vos enfants continueront à la toucher, répondit le vieillard avec un

sourire. Ne craignez rien, vous n'épuiserez pas votre cassette.

--Mon ami, murmurai-je, si ma mère, a économisé tout cela sur ses

pierreries, elle en avait donc beaucoup?

--Beaucoup, dit-il gravement, beaucoup en effet.

--Et j'ajoute, reprit Espérance en s'adressant à Crillon, que tout

cela est bien étrange, n'est-ce pas?

--Oui, jeune homme, soupira le chevalier.

--Pour achever, monsieur, le vieillard passa près de moi la journée,

me fit des caresses toujours respectueuses qui me le firent aimer

tendrement; puis, après m'avoir fait promettre de ne le suivre point

et de ne questionner qui que ce fût à son sujet, il repartit. Je ne

l'ai plus revu; seulement, tous les mois les deux mille écus

m'arrivent.

--Mais, ce Spaletta, demanda Crillon, il sait quelque chose, lui?

--Non pas, car le vieillard à qui je faisais la même observation, m'a

répondu que Spaletta avait été engagé par lui pour me servir de

gouverneur, et n'a jamais correspondu qu'avec lui. Il me reste à vous

demander maintenant, monsieur le chevalier, si mon récit vous a

éclairci ce que vous trouviez d'obscur dans mes paroles et si vous

comprenez mieux la lettre de ma mère?

Crillon, sans répondre, rouvrit et relut cette lettre: puis il dit à

Espérance:

--Je crois que je la comprends.

--S'il y avait quelque chose qui m'intéressât et qui pût me satisfaire

à mon tour, serait-il indiscret de vous interroger?

--Je ne sais trop encore.

--Je me tais, monsieur, excusez-moi.

Crillon réfléchit un moment:

--Pardon, dit-il, vous me disiez que cette lettre voua est parvenue il

y a six mois?

--C'est vrai.

--Et, par conséquent, il y a six mois que vous gardez cette lettre qui

m'était destinée; vous n'avez eu guère de hâte!

Espérance rougit.

--Ai-je mal fait? demanda-t-il. Je ne me suis pas cru pressé.

Qu'exigeait de moi la volonté de ma mère? De ne point prendre parti

contre M. de Crillon; je ne l'ai pas fait. De porter un message à M.

de Crillon; je viens de le faire. Certes, j'eusse pu me hâter plus,

mais vous faisiez la guerre ça et là, loin de moi. C'était un voyage à

entreprendre qui, je l'avoue, m'eût gêné beaucoup en ce temps-là.

--Quelque amourette vous occupait, sans doute?

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 3 / 23 段