Néanmoins, en ce qui concerne l’évolution naturelle de ces facultés,
l’assertion de M. Bozzano semble assez justifiée. On ne remarque pas, en
effet, une différence flagrante ni même appréciable entre ce qu’elles
furent et ce qu’elles sont. Et cette anomalie est d’autant plus
surprenante qu’il est à peu près acquis qu’un sens ou une faculté se
développe en proportion de son utilité; or il en est peu, je pense, qui
eussent été non seulement plus utiles, mais même plus nécessaires à
l’homme. Il a toujours eu un intérêt urgent et primordial à connaître
immédiatement la pensée la plus secrète de son semblable qui est souvent
son adversaire, parfois son ennemi mortel. Il a toujours eu un intérêt
non moins grand à transmettre à l’instant sa pensée à travers l’espace,
à voir par delà les continents et les mers, à retourner dans le passé, à
s’avancer dans l’avenir, à retrouver à volonté, au fond de sa mémoire,
non seulement toutes les acquisitions de son expérience personnelle,
mais encore toutes celles de ses ancêtres; à communiquer avec les morts
et peut-être avec l’intelligence souveraine éparse dans l’univers, à
découvrir des sources et des trésors cachés, à se soustraire aux lois
draconiennes et déprimantes de la matière et de la pesanteur, à
supprimer la souffrance, à guérir la plupart de ses maladies et même à
reconstituer ses membres, sans compter bien d’autres miracles qu’il
pourrait faire s’il connaissait toutes les puissances merveilleuses qui
sommeillent sans doute aux obscurs replis de sa vie.
Est-ce encore un trait inattendu de la bizarre psychologie de notre hôte
inconnu? Voilà des facultés plus précieuses que les plus précieuses qui
nous ont fait ce que nous sommes, dont les bourgeons magiques pointent
de toutes parts sous notre intelligence, mais demeurent stériles depuis
des milliers et des milliers d’années, comme frappés de mort par les
souffles glacés qui viennent d’une autre sphère. Est-ce parce qu’il
s’occupe avant tout de l’espèce, qu’il néglige ainsi l’individu? Mais
enfin l’espèce n’est que l’ensemble et la succession des individus; et
son évolution dépend par conséquent de l’évolution de ceux-ci. Il y
aurait donc eu pour elle avantage évident à développer des facultés qui
l’eussent peut-être portée beaucoup plus loin, beaucoup plus haut que ne
l’a fait sa puissance cérébrale qui, seule, a progressé. Si elles
n’évoluent pas ici-bas, évoluent-elles ailleurs? Qu’est-ce que ces
puissances qui subsistent à l’écart et indépendantes des lois de cette
terre? Elles appartiennent donc à d’autres mondes? Mais alors que
viennent-elles faire en celui-ci? On dirait par moments, à voir ces
négligences, ces incertitudes et ces incohérences, que l’évolution de
l’homme a été intentionnellement retardée par une volonté supérieure,
comme si cette volonté avait craint qu’il n’allât trop vite, qu’il
devançât on ne sait quel ordre préétabli et ne sortît avant l’heure du
plan qui lui était assigné.