Cette grande figure, cet être nouveau qui était là, depuis toujours,
dans nos ténèbres, mais dont les gestes gauches et démesurés qu’on
attribuait jusqu’ici aux dieux, aux démons ou aux morts, ont pour la
première fois appelé notre attention sérieuse; on l’a comparé à un bloc
immense dont notre personnalité n’est qu’une petite facette; à un
iceberg dont nous voyons scintiller quelques prismes qui représentent
notre vie, tandis que les neuf dixièmes de l’énorme masse demeurent
ensevelies dans les ombres marines. Selon Sir Oliver Lodge, c’est la
partie de notre être qui ne s’est pas incarnée; selon Gustave Le Bon,
c’est l’âme condensée de nos aïeux,--ce qui est vrai, sans nul doute,
mais seulement une partie de la vérité, car on y trouve aussi l’âme de
l’avenir et probablement de bien d’autres forces qui ne sont pas
nécessairement humaines.--William James y voit une conscience cosmique
diffuse et l’intrusion fortuite, en notre monde scientifiquement
organisé, de débris et de vestiges du chaos primordial. Voilà bien des
images qui s’efforcent de nous donner une idée d’une réalité si vaste
qu’on ne peut la saisir. Il est certain que ce qu’on voit de notre vie
terrestre n’est rien au prix de ce qu’on ne voit point. Du reste, dès
qu’on y réfléchit, il serait monstrueux et inexplicable que nous
fussions seulement ce que nous paraissons être; rien que nous, tout
entiers et complets en nous-mêmes, séparés, isolés, circonscrits par
notre corps, notre esprit, notre conscience, notre naissance et notre
mort. Nous ne devenons possibles et vraisemblables qu’à la condition de
nous déborder de toutes parts et de nous prolonger dans tous les sens et
tous les temps.
X
Mais comment rendre compte de l’incroyable contraste entre la grandeur
sans mesure de notre hôte inconnu, entre l’assurance, le calme, la
gravité de la vie intérieure qu’il mène au fond de nous et les
incohérences puériles et quelquefois grotesques de ce qu’on pourrait
appeler son existence publique? En nous, c’est le souverain juge, le
pondérateur, le prophète et presque le dieu tout puissant; au dehors,
dès qu’il quitte sa retraite et se manifeste par des actes extérieurs,
ce n’est plus qu’un diseur de bonne aventure, un rebouteux, une sorte de
prestidigitateur ou de téléphoniste facétieux, j’allais dire d’acrobate
ou de pitre. A quel moment est-il vraiment lui-même? Est-il pris de
vertige lorsqu’il sort de son antre? Est-ce nous qui ne l’entendons
plus, ne le comprenons plus dès qu’il cesse de parler à voix basse et
d’agir dans l’ombre de notre vie? Sommes-nous, par rapport à lui, la
ruche épouvantée où plonge une main gigantesque et inexplicable, ou la
fourmilière affolée où se pose un pied colossal et incompréhensible? Ne
nous hasardons pas encore, à l’aide du peu que nous savons, à sonder la
bizarre énigme. Bornons-nous, pour l’instant, à noter au passage
d’autres questions un peu plus faciles auxquelles on peut tout au moins
essayer de répondre.
Et d’abord, s’agit-il de faits réellement nouveaux? Est-ce d’hier
seulement que l’existence de notre hôte inconnu et ses manifestations
extérieures nous furent révélées? Est-ce notre attention qui les fait
paraître plus nombreuses ou l’accroissement de leur nombre qui attire
enfin notre attention?
Il semble bien que si haut qu’on remonte le cours de l’histoire, on
retrouve partout, sous d’autres noms et dans une mise en scène souvent
plus prestigieuse, les mêmes phénomènes extraordinaires. Oracles,
prophéties, aruspices, incantations, évocations des morts, possessions,
apparitions, fantômes, guérisons miraculeuses, lévitations,
transmissions de pensée, résurrections apparentes, etc., reproduisent
exactement, bien qu’amplifiées par d’abondantes et d’évidentes fraudes,
notre surnaturel d’aujourd’hui. D’un autre côté, on peut constater que
la répartition des phénomènes psychiques est sensiblement égale sur
toute la surface du globe. En tout cas, il ne paraît pas y avoir de race
qui y soit absolument ou particulièrement réfractaire. On dirait
néanmoins qu’ils se manifestent de préférence chez les peuples les plus
civilisés,--peut-être parce qu’ils y sont plus soigneusement
recherchés,--et les plus primitifs. En somme, on ne saurait nier qu’on
se trouve en présence de facultés ou de sens plus ou moins latents, mais
universellement répandus qui font partie du patrimoine général et
constant de l’humanité. Mais ces facultés ou ces sens ont-ils évolué
comme la plupart des autres; et s’ils ne l’ont pas fait sur notre terre,
y saisit-on les traces d’une évolution extra-planétaire? Y a-t-il
progrès ou recul, sont-ils des rameaux inutiles et flétris ou des
bourgeons gonflés de sève et de promesses, se retirent-ils devant
l’intelligence ou gagnent-ils sur son domaine?