On aurait tort, au demeurant, de fixer toute son attention sur ces
phénomènes extraordinaires, qu’il s’agisse de ceux auxquels nous mêlons
indûment les défunts ou des autres non moins saisissants auxquels nous
ne croyons pas qu’ils prennent part. Ce sont évidemment des points
d’émergence précieux qui nous permettent de repérer approximativement
l’étendue, les formes et les habitudes de notre mystère. Mais c’est au
fond de nous, dans le silence et la nuit de notre être, où il ne cesse
de s’agiter et mène notre destin, que nous devons nous appliquer à le
surprendre et à le découvrir. Et je ne parle pas seulement des songes,
des pressentiments, des intuitions vagues, des inspirations plus ou
moins géniales qui sont encore des manifestations pour ainsi dire
spécifiques et analogues à celles dont nous nous sommes occupés. Il a
une autre existence plus secrète et beaucoup plus active qu’on commence
à peine d’étudier et qui est, si l’on descend aux dernières vérités,
notre seule existence réelle. Des creux les plus obscurs de notre moi,
il dirige notre vie véritable, qui est celle qui ne doit pas mourir,
sans se soucier de nos pensées et de tout ce qui émane de notre raison
qui croit guider nos pas. Il connaît seul le long passé d’avant notre
naissance et l’avenir sans fin qui suivra l’adieu que nous dirons à
cette terre. Il est lui-même cet avenir et ce passé; tous ceux dont nous
sommes nés, comme tous ceux qui naîtront de nous. Il représente dans
l’individu, non seulement l’espèce, mais ce qui la précède et lui
succédera et n’a ni commencement ni terme; c’est pourquoi rien ne
l’atteint, rien ne l’émeut qui n’intéresse pas ce qu’il représente.
Qu’un malheur ou une joie nous arrive, il sait à l’instant ce qu’ils
valent et s’ils vont ouvrir ou fermer les sources de la vie. Il est
celui qui ne se trompe point. La raison a beau lui prouver, par
d’irrésistibles syllogismes, qu’il se perd dans l’erreur; il se tait
sous le masque immobile dont nous n’avons pas encore su saisir
l’expression, et poursuit son chemin. Il nous traite comme des enfants
sans conséquence et sans discernement, ne répond jamais à nos
objections, nous refuse ce que nous demandons et nous prodigue ce que
nous refusons. Si nous allons à droite, il nous ramène à gauche. Si nous
cultivons telle vertu, telle faculté, que nous croyons ou aimerions
avoir, il l’ensevelit sous quelque autre que nous n’attendions pas, dont
nous ne voulions point. Il nous sauve d’un danger en donnant à nos
membres des mouvements et des gestes imprévus, infaillibles, qu’ils
n’avaient jamais faits et qui contrarient ceux qu’on leur avait appris;
il sait que l’heure n’est pas venue où il est inutile de se défendre. Il
choisit notre amour malgré l’indignation de notre intelligence ou de
notre pauvre cœur éphémère. Il sourit lorsque nous avons peur et parfois
il a peur lorsque nous sourions. Et toujours il l’emporte, humilie la
raison, écrase la sagesse et impose aux arguments comme aux passions le
dédaigneux silence du destin. Les plus grands médecins entourent notre
chevet, se trompent et nous trompent en affirmant notre perte ou notre
salut: lui seul nous dit tout bas la vérité qui compte. Mille coups qui
paraissent mortels s’abattent sur notre tête sans que remue un cil de
ses paupières; mais voici qu’un tout petit choc que nos sens n’avaient
même pas transmis à notre entendement, le réveille en sursaut. Il se
dresse, il regarde, il comprend. Il a vu sinuer la fissure dans la voûte
qui sépare les deux vies. Il donne le signal du départ. Aussitôt la
panique se propage de cellule en cellule, l’innombrable cité que nous
sommes pousse des hurlements de détresse et d’horreur et se bouscule
autour des portes de la mort.