Non, ce qui parle et se démène ainsi, ce ne sont pas les morts. Du
reste, pourquoi les évoquer sans nécessité? Je comprendrais qu’on y fût
obligé s’il n’y avait pas, hors d’eux, de phénomènes analogues; mais
dans l’intuition et la lucidité de médiums non spirites, et notamment en
psychométrie, on obtient des communications de subconscience à
subconscience, des révélations de faits inconnus, oubliés ou futurs tout
aussi frappants, quoique dépouillés des bavardages ineptes et des
réminiscences encombrantes dont nous accablent des défunts d’autant plus
jaloux de prouver leur identité qu’ils sentent qu’ils n’existent point.
Il est infiniment plus probable qu’il y a, dans les régions équivoques
où nous nous hasardons, une étrange mêlée de forces hétérogènes. Tout ce
drame ambigu, aux foules incohérentes, se déroule vraisemblablement aux
alentours de l’estuaire nébuleux où notre conscience normale se jette
dans notre subconscience. La conscience du médium,--car ne l’oublions
pas, il y a toujours et nécessairement un médium aux sources de ces
phénomènes,--la conscience du médium,--obnubilée du reste par la
«trance»,--la seule qui possède notre parole humaine et puisse se faire
entendre, accueille d’abord et presque exclusivement ce qu’elle comprend
le mieux et ce qui l’intéresse le plus dans les révélations étouffées et
tronquées de notre hôte inconnu qui communique, lui, avec les morts et
les vivants et tout ce qui existe. Le reste, qui est seul important,
mais moins net et moins vif, parce qu’il vient de loin, ne se fraye
qu’exceptionnellement un passage difficile à travers un caquetage
insignifiant. Ajoutons que notre subconscience, comme le remarque très
justement le Dr Geley, est formée d’éléments superposés, et part de
l’inconscience qui préside aux mouvements instinctifs de la vie
organique de l’espèce et de l’individu, en passant par des gradations
insaisissables, pour s’élever jusqu’au psychisme supérieur dont la
puissance et l’étendue ne paraissent pas avoir de bornes. La voix du
médium, ou celle que nous entendons en nous-mêmes lorsqu’en certaines
circonstances ardentes et profondes de notre vie nous devenons notre
propre médium, a donc à traverser trois mondes ou trois règnes: celui
des instincts ataviques qui nous rattachent à l’animal, celui de la
conscience humaine ou empirique et enfin celui de notre hôte inconnu ou
de notre subconscience supérieure, qui nous relie à d’immenses réalités
invisibles et qu’on peut appeler, si l’on veut, divin ou surhumain. Il
n’est plus dès lors surprenant que l’intermédiaire, qu’il soit spirite,
autonome, palingénésiste ou ce qu’il lui plaira, se perde en ces remous
violents et confus et que la vérité ou le message qu’il nous apporte,
ballotté et roulé en tous sens, nous parvienne brisé, morcelé,
pulvérisé, méconnaissable.
Du reste, je le répète, n’était le sort dérisoire fait à nos morts dans
l’interprétation spirite, cette question d’origine n’aurait guère
d’importance, puisqu’aussi bien la mort et la vie se rejoignent et
s’unissent sans cesse en toutes choses. Il y a assurément des morts en
toutes ces manifestations, attendu que nous sommes pleins de morts et
que la plus grande partie de nous-mêmes est dès à présent immergée dans
la mort, c’est-à-dire vit déjà de la vie sans limites qui nous attend de
l’autre côté du tombeau.