S’il a réponse à tout, cependant on lui a fait, au sujet de certaines
manifestations ou révélations qu’il attribue expressément aux
désincarnés, d’assez justes et graves reproches. D’abord, comme le
remarque le Dr Maxwell, il n’a pas de doctrine bien fixe. Dans tous les
pays du monde, lorsqu’il parle au nom des esprits, il affirme qu’ils se
réincarnent et rapporte volontiers leurs avatars passés. En Angleterre,
au contraire, il assure d’habitude qu’ils ne se réincarnent point.
Qu’est-ce à dire? Cette ignorance ou cette contradiction, de la part de
celui qui paraît tout savoir, n’est-elle pas étrange? Il y a pis: tantôt
il attribue aux esprits, tantôt à lui-même ou à n’importe qui les
révélations qu’il nous fait. A quel moment dit-il la vérité? Au moins
deux fois sur trois il se trompe ou nous trompe. S’il se trompe sur un
point où il lui doit être facile de connaître la vérité, que peut-il
nous apprendre au sujet d’un monde dont il ignore les lois les plus
élémentaires, puisqu’il ne sait même pas si c’est lui ou un autre qui
nous parle au nom de ce monde? Faut-il croire qu’il s’agite dans les
mêmes ténèbres que notre pauvre moi superficiel qu’il prétend si souvent
éclairer et inspire en effet dans la plupart des grandes circonstances
de la vie? S’il nous trompe, pourquoi le fait-il? On ne voit aucun but,
il ne demande rien, ni aumônes, ni prières, ni pensées en faveur de ceux
dont il se couvre à seule fin de nous induire en erreur. A quoi bon ces
jeux malfaisants, puérils et ces lamentables et glaciales plaisanteries
d’outre-tombe? Il ment donc pour le seul plaisir de mentir; et notre
hôte inconnu, cette subconscience infinie et sans doute immortelle en
qui nous avions mis nos dernières espérances, ne serait donc, en fin de
compte, qu’un imbécile, un farceur déplorable ou un fourbe?
V
Je ne crois pas que la vérité soit aussi noire. Il ne se trompe pas plus
qu’il ne nous trompe; mais c’est nous-mêmes qui nous trompons. Il n’est
pas seul en scène et ce n’est pas sa voix qu’entendent nos oreilles.
Celles-ci ne sont pas faites pour recueillir les bruits d’un monde qui
ne ressemble pas au nôtre. S’il pouvait nous parler lui-même et nous
dire ce qu’il sait, il est probable qu’à l’instant nous cesserions
d’être sur cette terre. Mais nous sommes dans notre corps des
prisonniers profondément ensevelis avec lesquels il ne communique pas
quand il veut. Il rôde autour des murs, il crie, il avertit, il frappe à
toutes les portes; mais rien ne nous parvient qu’une inquiétude vague,
un murmure indistinct que nous traduit parfois un geôlier mal éveillé et
d’ailleurs, comme nous, captif jusqu’à la mort. Le geôlier fait de son
mieux, il a ses façons de parler, ses expressions familières; il connaît
les nôtres, et à l’aide des mots qu’il possède et de ceux qu’il entend
répéter, il s’applique à nous faire comprendre ce qu’il ne comprend
guère lui-même. Il ne sait pas au juste d’où proviennent les bruits
qu’il entend, et selon que dans la journée il fut question de tempêtes,
de guerres ou d’émeutes, il les attribue aux vents, aux soldats, aux
foules déchaînées. En d’autres termes, et pour parler sans métaphores,
c’est le médium qui tire de son langage habituel et de celui que lui
suggère l’assistance, de quoi revêtir et identifier les pressentiments,
les visions aux formes insolites qui sortent il ne sait d’où. S’il croit
que les morts survivent, il s’imaginera naturellement que ce sont les
morts qui lui parlent. S’il a un esprit, un ange, un démon, un dieu
favori, il s’exprimera en leur nom; s’il n’a pas d’opinion préconçue, il
ne fera même pas allusion à l’origine de ses révélations. Le langage
inarticulé de la subconscience emprunte forcément celui de la conscience
normale; et les deux se confondent en une sorte de jargon ondoyant et
divers. Et notre hôte inconnu qui n’entend pas nous faire un cours
doctrinal sur son entité, mais simplement nous communiquer comme il peut
un avertissement plus ou moins inutile ou une marque de son existence,
semble médiocrement se soucier des vêtements dont on l’affuble et dont,
au demeurant, il n’a pas le choix, car dans son impotence à se
manifester ou notre inhabileté à le comprendre, il doit se contenter de
ce qui lui tombe sous la main.
Au surplus, si l’on attribue trop exclusivement aux esprits ce qui vient
d’autre part, l’erreur, à ses yeux, n’est sans doute pas grande, car il
n’est pas insensé de croire qu’il vit avec ce qui ne meurt pas dans les
morts comme avec ce qui ne meurt pas en nous-mêmes, avec ce qui n’entre
pas dans la tombe, comme avec ce qui ne s’incarne point à l’heure de la
naissance.