Mais d’abord, existe-t-il vraiment, ce personnage tragique et falot,
évasif et inévitable que nous avons sinon dessein de peindre, tout au
moins de dépouiller de quelques-unes de ses ombres? Il serait téméraire
de l’affirmer trop hautement, mais en attendant, dans les parages où
nous supposons qu’il règne, tout se passe comme s’il existait.
Supprimez-le, et vous êtes obligé de peupler le monde et d’encombrer
votre vie d’une foule d’êtres hypothétiques et imaginaires: dieux,
demi-dieux, anges, démons, désincarnés, entités spirituelles,
intelligences interplanétaires, etc.; admettez-le, et tous ces fantômes,
sans nécessairement disparaître, car ils peuvent fort bien subsister
dans son ombre, deviennent accessoires ou superflus. Il n’est pas
intolérant et n’élimine définitivement aucune des hypothèses par
lesquelles l’homme s’est jusqu’à ce jour efforcé d’expliquer ce qu’il ne
comprenait pas, et qui, sur certains points, sont acceptables, bien
qu’aucune ne soit confirmée; mais il les ramène à soi, les englobe ou
les domine sans les annihiler. Si vous tenez, par exemple, pour choisir
l’hypothèse la plus défendable et qu’il est parfois difficile d’écarter
nettement, si vous tenez à ce que les désincarnés prennent part à vos
actes, hantent votre maison, inspirent vos pensées, révèlent votre
avenir, il vous dira: c’est vrai, mais c’est encore moi-même; je suis
désincarné, ou plutôt, je ne suis pas incarné tout entier, ce n’est
qu’une petite partie de mon être qui se trouve dans votre chair; et le
reste, qui est presque tout, va et vient librement parmi ceux qui furent
comme parmi ceux qui seront; et lorsqu’ils semblent vous parler, c’est
ma propre parole qui, pour se faire mieux écouter et secouer votre
attention si souvent endormie, emprunte leurs habitudes et leur voix. Si
vous aimez mieux avoir affaire à des entités supérieures d’origine
inconnue, à des intelligences interplanétaires ou surnaturelles, c’est
toujours moi; car n’étant pas entièrement dans votre corps, il faut bien
que je sois ailleurs, et être ailleurs quand on n’est pas retenu par le
poids de la chair, c’est être partout où l’on veut. On le voit, il a
réponse à tout, il prend tous les noms qu’on désire et rien ne le
limite, parce qu’il habite un monde où les bornes sont aussi illusoires
que les mots inutiles que nous employons sur la terre.