Ce qui étonne le plus, c’est que cette révélation soit si tardive.
Comment expliquer que jusqu’à ce jour l’homme ait vécu avec ses animaux
familiers sans se douter qu’ils recélassent des facultés médiumniques ou
subliminales aussi extraordinaires que celles qu’il sentait confusément
s’agiter en lui-même? Mais ne s’en est-il pas douté? Il faudrait étudier
à ce point de vue les mystérieuses pratiques de l’Inde ancienne et de
l’Égypte, les nombreuses et tenaces légendes où les bêtes parlent,
guident leur maître, prédisent l’avenir; et plus près de nous, dans
l’histoire proprement dite, toute cette science des augures et des
aruspices qui tiraient leurs présages du vol des oiseaux, de l’examen
des entrailles, de l’appétit ou de l’attitude des animaux sacrés ou
fatidiques, parmi lesquels on comptait souvent les chevaux[30]. On
retrouve là un de ces innombrables exemples d’un savoir perdu ou
anticipé qui nous font douter si l’humanité a pressenti ou oublié tout
ce que nous croyons découvrir. Souvenons-nous qu’il y a presque toujours
au fond des croyances, des superstitions et des légendes les plus
bizarres et les plus folles, une certaine vérité déformée, méconnue ou
obscurément entrevue. Toute cette science nouvelle de la métapsychique
ou de la recherche de notre subconscience et des forces inconnues, qui
commence à peine à débrouiller ses premières ténèbres, trouve ainsi des
repères et des traces défigurés mais reconnaissables dans les vieilles
religions, les traditions les plus inexplicables et l’histoire la plus
reculée. Du reste, il n’est pas nécessaire pour qu’un fait devienne
vraisemblable qu’il ait eu des précédents indubitablement constatés.
S’il est à peu près certain qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil
ni sous l’éternité qui précède les soleils, il est fort possible que les
mêmes forces n’agissent pas toujours avec la même énergie. Comme je le
faisais remarquer, il y a plus de vingt ans, dans _Le Trésor des
Humbles_, sachant à peine alors ce que je sais un peu moins mal
aujourd’hui: «On dirait que nous approchons d’une période spirituelle
(j’aurais dû dire psychique). Il y a dans l’histoire un certain nombre
de périodes analogues où l’âme, obéissant à des lois inconnues, remonte,
pour ainsi parler, à la surface de l’humanité et manifeste plus
irrésistiblement son existence et sa puissance. Il semble qu’en ce
moment, l’homme,--et ce qui vit avec lui sur cette terre, ajouterais-je
à présent,--ait été sur le point de soulever un peu le lourd fardeau de
la matière.» On croirait en effet qu’un frisson, qu’on n’avait pas
encore ressenti, se propage sous tout ce qui respire; qu’une activité,
une inquiétude nouvelle travaille l’atmosphère spirituelle où baigne
notre globe et gagne jusqu’aux bêtes. On dirait qu’à côté des sources
réservées et parcimonieuses qui n’alimentaient que notre intelligence,
d’autres ondes se répandent et s’élèvent au même niveau dans toutes les
existences. Une sorte de mot d’ordre circule de proche en proche, et les
mêmes phénomènes éclatent aux quatre coins du monde pour appeler notre
attention, comme si le génie obstinément muet qui se cachait dans le
silence industrieux de l’univers, depuis celui des pierres, des fleurs
et des insectes jusqu’au grand silence des astres, voulait enfin nous
dire quelque secret pour se faire mieux connaître ou se mieux connaître
lui-même. Il est possible que ce ne soit qu’une illusion. Peut-être
sommes-nous simplement plus attentifs et mieux informés qu’autrefois.
Nous apprenons dans l’instant même ce qui se passe sur tous les points
de notre terre et nous avons acquis l’habitude d’observer et
d’interroger plus minutieusement ce qui s’y passe. Mais l’illusion
aurait ici la même force, la même valeur et la même signification que la
réalité et nous imposerait les mêmes espérances et les mêmes devoirs.
[30] «Un usage qui leur est particulier, dit Tacite, en parlant des
Germains, c’est de demander même aux chevaux des présages et des
révélations. L’État nourrit, dans les bocages et les forêts dont
j’ai parlé, des chevaux blancs que n’avilit jamais aucun travail
profane. On les attelle au char sacré, et le prêtre, avec le roi ou
le chef de la cité, les accompagne en observant leurs hennissements
et le bruit de leurs naseaux. Il n’est pas d’augure plus décisif,
non seulement pour le peuple, mais pour les grands, mais pour les
prêtres, qui croient que ces animaux sont les confidents des dieux
dont eux ne sont que les ministres». (TACITE, _De Moribus_, chap.
X.)
Tertullien, d’autre part, mentionne les _Capellas divinatores_,
chèvres sibyllines, qui répondaient selon un alphabet convenu en
frappant du pied; etc.
V