Reste la grande objection qu’on peut tirer de la nature même du
phénomène, de la distance réellement infranchissable qui sépare toute la
vie du cheval de la vie abstraite et impénétrable des nombres. Comment
son subliminal peut-il, un seul instant, s’intéresser à des signes qui,
pour lui, ne représentent rien, n’ont aucun rapport avec son organisme
et n’atteindront jamais son existence? Mais d’abord, il en va de même de
l’enfant ou de l’illettré calculateur. Il ne s’intéresse pas davantage
aux chiffres qu’il déchaîne. Il ignore complètement les conséquences des
problèmes qu’il résout. Il jongle avec des figures qui, pour lui, n’ont
guère plus de sens que pour le cheval. Il est incapable de rendre compte
de ce qu’il fait, et sa subconscience agit, elle aussi, dans une sorte
de rêve indifférent et lointain. Il est vrai qu’ici l’on peut invoquer
l’atavisme et sa mémoire; mais cette différence suffit-elle à trancher
la difficulté et à séparer définitivement les deux phénomènes? Invoquer
l’atavisme, c’est toujours invoquer le subliminal, et il n’est pas du
tout certain que celui-ci soit borné par l’intérêt de l’organisme qui
l’héberge. Il paraît, au contraire, en maintes circonstances, se
répandre et s’étendre bien au delà de cet organisme où il réside,
dirait-on, accidentellement et provisoirement. Il tient à montrer,
semble-t-il, qu’il est en relation avec tout ce qui existe. Il
s’affirme, le plus souvent possible, universel et impersonnel. Il n’a,
nous l’avons vu à propos des apparitions et des prémonitions, qu’un très
médiocre souci du bonheur et même du salut de celui qui le nourrit et
lui donne asile. Il prédit à son hôte d’une vie, des accidents que
celui-ci ne peut pas éviter ou qui ne le regardent point. Il lui fait
voir d’avance, par exemple, toutes les circonstances de la mort d’un
inconnu dont on n’entendra parler qu’après l’événement et lorsque
celui-ci sera irrévocable. Il apporte une foule de pressentiments
inutilisables, il évoque des hallucinations véridiques parfaitement
étrangères et sans emploi. Avec les médiums psychomètres, typtologues ou
à matérialisations, il fait de l’art pour l’art, se joue de l’espace et
du temps, traverse des obstacles, déplace des objets sans contact, crée
de la matière, multiplie les personnalités, voit à travers les corps,
met en rapport des pensées et des sensibilités séparées par des mondes,
lit dans des âmes et dans des existences que représentent une fleur, un
chiffon, ou un bout de papier; et tout cela pour rien, pour s’amuser,
pour étonner, parce qu’il adore le superflu, l’incohérent, l’inattendu,
l’invraisemblable, la mystification; ou plutôt, peut-être, parce qu’il
est une force énorme, informe et indisciplinée, qui se débat encore dans
les profondeurs et ne monte à la surface que par à-coups brusques et
égarés; parce qu’il est une expansion démesurée d’un esprit qui cherche
à se rassembler, à atteindre conscience, à se rendre utile et à se faire
entendre. En tout cas, pour l’instant, il paraît bien tel que nous
l’avons décrit, et ne ressemblerait pas à lui-même, s’il se comportait
d’autre façon en l’occurrence qui nous intrigue.