XXXIII

Reste la grande objection qu’on peut tirer de la nature même du

phénomène, de la distance réellement infranchissable qui sépare toute la

vie du cheval de la vie abstraite et impénétrable des nombres. Comment

son subliminal peut-il, un seul instant, s’intéresser à des signes qui,

pour lui, ne représentent rien, n’ont aucun rapport avec son organisme

et n’atteindront jamais son existence? Mais d’abord, il en va de même de

l’enfant ou de l’illettré calculateur. Il ne s’intéresse pas davantage

aux chiffres qu’il déchaîne. Il ignore complètement les conséquences des

problèmes qu’il résout. Il jongle avec des figures qui, pour lui, n’ont

guère plus de sens que pour le cheval. Il est incapable de rendre compte

de ce qu’il fait, et sa subconscience agit, elle aussi, dans une sorte

de rêve indifférent et lointain. Il est vrai qu’ici l’on peut invoquer

l’atavisme et sa mémoire; mais cette différence suffit-elle à trancher

la difficulté et à séparer définitivement les deux phénomènes? Invoquer

l’atavisme, c’est toujours invoquer le subliminal, et il n’est pas du

tout certain que celui-ci soit borné par l’intérêt de l’organisme qui

l’héberge. Il paraît, au contraire, en maintes circonstances, se

répandre et s’étendre bien au delà de cet organisme où il réside,

dirait-on, accidentellement et provisoirement. Il tient à montrer,

semble-t-il, qu’il est en relation avec tout ce qui existe. Il

s’affirme, le plus souvent possible, universel et impersonnel. Il n’a,

nous l’avons vu à propos des apparitions et des prémonitions, qu’un très

médiocre souci du bonheur et même du salut de celui qui le nourrit et

lui donne asile. Il prédit à son hôte d’une vie, des accidents que

celui-ci ne peut pas éviter ou qui ne le regardent point. Il lui fait

voir d’avance, par exemple, toutes les circonstances de la mort d’un

inconnu dont on n’entendra parler qu’après l’événement et lorsque

celui-ci sera irrévocable. Il apporte une foule de pressentiments

inutilisables, il évoque des hallucinations véridiques parfaitement

étrangères et sans emploi. Avec les médiums psychomètres, typtologues ou

à matérialisations, il fait de l’art pour l’art, se joue de l’espace et

du temps, traverse des obstacles, déplace des objets sans contact, crée

de la matière, multiplie les personnalités, voit à travers les corps,

met en rapport des pensées et des sensibilités séparées par des mondes,

lit dans des âmes et dans des existences que représentent une fleur, un

chiffon, ou un bout de papier; et tout cela pour rien, pour s’amuser,

pour étonner, parce qu’il adore le superflu, l’incohérent, l’inattendu,

l’invraisemblable, la mystification; ou plutôt, peut-être, parce qu’il

est une force énorme, informe et indisciplinée, qui se débat encore dans

les profondeurs et ne monte à la surface que par à-coups brusques et

égarés; parce qu’il est une expansion démesurée d’un esprit qui cherche

à se rassembler, à atteindre conscience, à se rendre utile et à se faire

entendre. En tout cas, pour l’instant, il paraît bien tel que nous

l’avons décrit, et ne ressemblerait pas à lui-même, s’il se comportait

d’autre façon en l’occurrence qui nous intrigue.

L'hôte inconnu · 第 95 / 114 题