Tout ceci ne nous rapproche-t-il pas quelque peu de nos chevaux
calculateurs? Dès qu’il est avéré que la solution d’un problème
mathématique ne dépend plus exclusivement du cerveau mais d’une autre
faculté, d’une autre puissance spirituelle dont la présence, sous des
formes diverses, a été indubitablement constatée en certains animaux, il
n’est plus tout à fait téméraire ou extravagant d’insinuer que
peut-être, chez le cheval, le même phénomène se reproduit et se déroule
dans le même inconnu où se mêlent d’ailleurs, dans une nuit pareille,
les mystères des nombres et ceux de l’inconscience. Je sais bien qu’une
explication qui se charge à tel point de mystères n’explique presque
rien de plus que le silence; mais enfin c’est du moins un silence
traversé de murmures inquiets et de chuchotements attentifs qui valent
mieux que la morne ignorance sans espoir à laquelle il faudrait bien se
résigner si l’on ne s’évertuait malgré tout, comme c’est le grand devoir
de l’homme, à surprendre une étincelle dans les ténèbres.
Il va sans dire que les objections s’élèvent de toutes parts. Parmi les
hommes, les calculateurs prodiges sont considérés comme des monstres,
des sortes de phénomènes tératologiques extrêmement rares. On en compte
au plus une demi-douzaine par siècle, au lieu que parmi les chevaux, la
faculté semblerait presque générale ou tout au moins fort commune. En
effet, sur les six ou sept étalons que Krall a tenté d’initier aux
arcanes de la mathématique, il n’en a trouvé que deux qui lui parurent
trop médiocrement doués pour qu’il s’attardât à leur éducation.
C’étaient, je crois, deux purs-sang qui lui avaient été donnés par le
grand-duc de Mecklembourg et qu’il renvoya à leurs somptueuses écuries.
Chez les quatre ou cinq autres, pris au hasard, et tels que les
offraient les circonstances, il rencontra des aptitudes inégales, il est
vrai, mais qui se développèrent sans difficulté et donnent l’impression
qu’elles sont normalement latentes et inactives au fond de toute âme
chevaline. Au point de vue mathématique, le subliminal du cheval serait
donc supérieur au subliminal humain? Pourquoi pas? Tout son subliminal
est probablement supérieur, plus étendu, plus jeune, plus vierge, plus
vivant, et moins encombré que le nôtre, n’étant pas sans cesse attaqué,
tyrannisé, humilié par l’intelligence qui le ronge, l’étouffe, le
recouvre et le relègue dans un coin sans air et sans lumière. Le sien
est toujours présent, toujours en éveil; le nôtre n’est jamais là, il
dort au fond d’un puits abandonné et il faut des opérations, des
réussites, des événements exceptionnels pour le tirer de son sommeil et
de son abîme oublié. Tout cela paraît bien extraordinaire; mais de toute
façon nous voici dans l’extraordinaire et cette issue est peut-être la
moins aventureuse. Il ne s’agit pas, ne l’oublions point, d’une
opération cérébrale, d’un travail intellectuel, mais d’un don
divinatoire étroitement apparenté à d’autres dons de même nature et de
même origine qui ne sont pas exclusivement propres à l’homme. Aucune
observation, aucune expérience ne nous permet jusqu’ici d’établir une
différence entre le subliminal humain et celui de la bête. Au contraire,
le nombre encore restreint de celles que nous possédons décèle entre les
deux de frappantes et constantes analogies. Dans la plupart de ces
opérations d’arithmétique, notamment, le subliminal du cheval se
comporte exactement comme celui du médium en état de «trance». Il
retourne volontiers le chiffre de la solution; il répond par exemple 37,
au lieu de 73, phénomène médiumnique si connu et si fréquent qu’on
l’appelle «l’écriture en miroir». Il se trompe assez souvent dans les
additions, les soustractions les plus élémentaires, beaucoup plus
rarement dans les extractions de racines les plus compliquées, ce qui
est encore, dans des cas similaires, la xénoglossie, la psychométrie,
par exemple, une des bizarreries du médiumnisme humain et s’explique par
les mêmes raisons, c’est-à-dire par une intervention inopportune de
l’intelligence toujours faillible qui vient altérer en s’y mêlant les
certitudes d’un subliminal qui, laissé à lui-même, ne se trompe jamais.
Il est en effet assez probable que le cheval, sachant réellement
résoudre les petites opérations, ne s’en remet plus uniquement à son
intuition, et dès lors tâtonne et patauge. La solution flotte entre
l’intelligence et le subliminal, et passant de l’une, qui n’est pas très
sûre d’elle, à l’autre qui n’est pas impérieusement sollicitée, se
dégage comme elle peut du conflit. Il en est de même pour le médium
psychomètre ou spirite qui cherche à tirer parti de ce qu’il sait par
les voies ordinaires afin de compléter les visions ou les révélations de
sa sensibilité subconsciente. Lui aussi, dans ce cas, commet presque
toujours de flagrantes et inexplicables erreurs.
On trouverait encore bien d’autres analogies; notamment l’inégalité des
séances. Rien n’est plus journalier, plus capricieux que les
manifestations du médiumnisme humain. Qu’il s’agisse d’écriture
automatique, de psychométrie, de matérialisations, etc., on a des séries
de soirées qui ne donnent que des résultats dérisoires. Puis,
brusquement, pour des raisons encore mal définies: l’état de
l’atmosphère, la présence de tels ou tels témoins, que sais-je, les
phénomènes les plus irrécusables et les plus déconcertants se
manifestent coup sur coup. Il en va exactement de même des chevaux;
leurs fantaisies désordonnées, leurs imprévisibles lubies font le
désespoir de l’excellent Krall qui, les jours des grandes épreuves,
n’ouvre jamais sans angoisse la porte de l’écurie incertaine. Il suffit
que la figure trop barbue ou trop sévère d’un savant ne leur revienne
pas, pour qu’ils prennent un diabolique plaisir à répondre à tort et à
travers, plusieurs heures, voire plusieurs jours durant, aux questions
les plus élémentaires.
Autres traits communs: la personnalité très marquée des «raps» ou coups
médiumniques, et les communications qu’on appelle «communications
télépathiques retardées», c’est-à-dire celles où l’on obtient, tout à
coup, vers la fin d’une séance, la réponse à une question posée dès le
début et à laquelle personne ne pensait plus. L’une même des objections
en apparence les plus fortes qu’on ait faites au médiumnisme du cheval
vient encore confirmer celui-ci. Si c’est de la subconscience de
l’animal que vient la réponse, comment se fait-il, s’est-on demandé,
qu’il soit d’abord nécessaire de lui apprendre les éléments du langage,
des mathématiques, etc., en s’adressant forcément à sa conscience
normale par le moyen de ses sens; et que Berto, par exemple, soit
incapable de résoudre les mêmes problèmes que Muhamed? M. de Vesme a
fort bien réfuté cette objection. «Pour produire, nous dit-il, de
l’écriture automatique, il faut qu’un médium ait appris à écrire; pour
que Victorien Sardou ou Mlle Hélène Schmit aient pu produire leurs
dessins et peintures médiumniques, il fallait qu’ils eussent appris les
rudiments de l’art du dessin et de la peinture; Tartini n’aurait pas
composé en rêve la _Sérénade du Diable_ s’il n’avait pas connu la
musique, et ainsi de suite. La cérébration subconsciente, pour
merveilleuse qu’elle soit, ne peut se faire que sur des éléments acquis
d’une façon quelconque. Jamais celle de l’aveugle-né ne lui fera voir
des couleurs.»
Voilà donc, dans ce parallèle qu’on pourrait du reste prolonger,
plusieurs traits de ressemblance assez nettement caractérisés. On y
saisit au vif les mêmes habitudes, les mêmes contradictions et les mêmes
manies; et c’est bien l’ombre étrange et grandiose de notre hôte inconnu
que nous reconnaissons une fois de plus.