XXXII

Tout ceci ne nous rapproche-t-il pas quelque peu de nos chevaux

calculateurs? Dès qu’il est avéré que la solution d’un problème

mathématique ne dépend plus exclusivement du cerveau mais d’une autre

faculté, d’une autre puissance spirituelle dont la présence, sous des

formes diverses, a été indubitablement constatée en certains animaux, il

n’est plus tout à fait téméraire ou extravagant d’insinuer que

peut-être, chez le cheval, le même phénomène se reproduit et se déroule

dans le même inconnu où se mêlent d’ailleurs, dans une nuit pareille,

les mystères des nombres et ceux de l’inconscience. Je sais bien qu’une

explication qui se charge à tel point de mystères n’explique presque

rien de plus que le silence; mais enfin c’est du moins un silence

traversé de murmures inquiets et de chuchotements attentifs qui valent

mieux que la morne ignorance sans espoir à laquelle il faudrait bien se

résigner si l’on ne s’évertuait malgré tout, comme c’est le grand devoir

de l’homme, à surprendre une étincelle dans les ténèbres.

Il va sans dire que les objections s’élèvent de toutes parts. Parmi les

hommes, les calculateurs prodiges sont considérés comme des monstres,

des sortes de phénomènes tératologiques extrêmement rares. On en compte

au plus une demi-douzaine par siècle, au lieu que parmi les chevaux, la

faculté semblerait presque générale ou tout au moins fort commune. En

effet, sur les six ou sept étalons que Krall a tenté d’initier aux

arcanes de la mathématique, il n’en a trouvé que deux qui lui parurent

trop médiocrement doués pour qu’il s’attardât à leur éducation.

C’étaient, je crois, deux purs-sang qui lui avaient été donnés par le

grand-duc de Mecklembourg et qu’il renvoya à leurs somptueuses écuries.

Chez les quatre ou cinq autres, pris au hasard, et tels que les

offraient les circonstances, il rencontra des aptitudes inégales, il est

vrai, mais qui se développèrent sans difficulté et donnent l’impression

qu’elles sont normalement latentes et inactives au fond de toute âme

chevaline. Au point de vue mathématique, le subliminal du cheval serait

donc supérieur au subliminal humain? Pourquoi pas? Tout son subliminal

est probablement supérieur, plus étendu, plus jeune, plus vierge, plus

vivant, et moins encombré que le nôtre, n’étant pas sans cesse attaqué,

tyrannisé, humilié par l’intelligence qui le ronge, l’étouffe, le

recouvre et le relègue dans un coin sans air et sans lumière. Le sien

est toujours présent, toujours en éveil; le nôtre n’est jamais là, il

dort au fond d’un puits abandonné et il faut des opérations, des

réussites, des événements exceptionnels pour le tirer de son sommeil et

de son abîme oublié. Tout cela paraît bien extraordinaire; mais de toute

façon nous voici dans l’extraordinaire et cette issue est peut-être la

moins aventureuse. Il ne s’agit pas, ne l’oublions point, d’une

opération cérébrale, d’un travail intellectuel, mais d’un don

divinatoire étroitement apparenté à d’autres dons de même nature et de

même origine qui ne sont pas exclusivement propres à l’homme. Aucune

observation, aucune expérience ne nous permet jusqu’ici d’établir une

différence entre le subliminal humain et celui de la bête. Au contraire,

le nombre encore restreint de celles que nous possédons décèle entre les

deux de frappantes et constantes analogies. Dans la plupart de ces

opérations d’arithmétique, notamment, le subliminal du cheval se

comporte exactement comme celui du médium en état de «trance». Il

retourne volontiers le chiffre de la solution; il répond par exemple 37,

au lieu de 73, phénomène médiumnique si connu et si fréquent qu’on

l’appelle «l’écriture en miroir». Il se trompe assez souvent dans les

additions, les soustractions les plus élémentaires, beaucoup plus

rarement dans les extractions de racines les plus compliquées, ce qui

est encore, dans des cas similaires, la xénoglossie, la psychométrie,

par exemple, une des bizarreries du médiumnisme humain et s’explique par

les mêmes raisons, c’est-à-dire par une intervention inopportune de

l’intelligence toujours faillible qui vient altérer en s’y mêlant les

certitudes d’un subliminal qui, laissé à lui-même, ne se trompe jamais.

Il est en effet assez probable que le cheval, sachant réellement

résoudre les petites opérations, ne s’en remet plus uniquement à son

intuition, et dès lors tâtonne et patauge. La solution flotte entre

l’intelligence et le subliminal, et passant de l’une, qui n’est pas très

sûre d’elle, à l’autre qui n’est pas impérieusement sollicitée, se

dégage comme elle peut du conflit. Il en est de même pour le médium

psychomètre ou spirite qui cherche à tirer parti de ce qu’il sait par

les voies ordinaires afin de compléter les visions ou les révélations de

sa sensibilité subconsciente. Lui aussi, dans ce cas, commet presque

toujours de flagrantes et inexplicables erreurs.

On trouverait encore bien d’autres analogies; notamment l’inégalité des

séances. Rien n’est plus journalier, plus capricieux que les

manifestations du médiumnisme humain. Qu’il s’agisse d’écriture

automatique, de psychométrie, de matérialisations, etc., on a des séries

de soirées qui ne donnent que des résultats dérisoires. Puis,

brusquement, pour des raisons encore mal définies: l’état de

l’atmosphère, la présence de tels ou tels témoins, que sais-je, les

phénomènes les plus irrécusables et les plus déconcertants se

manifestent coup sur coup. Il en va exactement de même des chevaux;

leurs fantaisies désordonnées, leurs imprévisibles lubies font le

désespoir de l’excellent Krall qui, les jours des grandes épreuves,

n’ouvre jamais sans angoisse la porte de l’écurie incertaine. Il suffit

que la figure trop barbue ou trop sévère d’un savant ne leur revienne

pas, pour qu’ils prennent un diabolique plaisir à répondre à tort et à

travers, plusieurs heures, voire plusieurs jours durant, aux questions

les plus élémentaires.

Autres traits communs: la personnalité très marquée des «raps» ou coups

médiumniques, et les communications qu’on appelle «communications

télépathiques retardées», c’est-à-dire celles où l’on obtient, tout à

coup, vers la fin d’une séance, la réponse à une question posée dès le

début et à laquelle personne ne pensait plus. L’une même des objections

en apparence les plus fortes qu’on ait faites au médiumnisme du cheval

vient encore confirmer celui-ci. Si c’est de la subconscience de

l’animal que vient la réponse, comment se fait-il, s’est-on demandé,

qu’il soit d’abord nécessaire de lui apprendre les éléments du langage,

des mathématiques, etc., en s’adressant forcément à sa conscience

normale par le moyen de ses sens; et que Berto, par exemple, soit

incapable de résoudre les mêmes problèmes que Muhamed? M. de Vesme a

fort bien réfuté cette objection. «Pour produire, nous dit-il, de

l’écriture automatique, il faut qu’un médium ait appris à écrire; pour

que Victorien Sardou ou Mlle Hélène Schmit aient pu produire leurs

dessins et peintures médiumniques, il fallait qu’ils eussent appris les

rudiments de l’art du dessin et de la peinture; Tartini n’aurait pas

composé en rêve la _Sérénade du Diable_ s’il n’avait pas connu la

musique, et ainsi de suite. La cérébration subconsciente, pour

merveilleuse qu’elle soit, ne peut se faire que sur des éléments acquis

d’une façon quelconque. Jamais celle de l’aveugle-né ne lui fera voir

des couleurs.»

Voilà donc, dans ce parallèle qu’on pourrait du reste prolonger,

plusieurs traits de ressemblance assez nettement caractérisés. On y

saisit au vif les mêmes habitudes, les mêmes contradictions et les mêmes

manies; et c’est bien l’ombre étrange et grandiose de notre hôte inconnu

que nous reconnaissons une fois de plus.

L'hôte inconnu · 第 94 / 114 题