Remarquons enfin, pour clore ce chapitre, qu’il est à peu près certain
que la solution donnée par les enfants ou les chevaux calculateurs n’a
point du tout un caractère mathématique. Ils ne tiennent nullement
compte du problème ou des opérations à entreprendre. Ils trouvent
simplement et d’emblée la réponse à une énigme dont la divination est
facilitée par la nature même des chiffres qui gardent très mal leurs
secrets. Il s’agit, pour qui se trouve dans l’état d’esprit nécessaire,
d’une sorte de charade élémentaire qui ne cache son mot qu’à ceux qui
parlent une autre langue. Il est évident que tout problème, si complexe
qu’il paraisse, porte en son énoncé même, sa solution unique,
inaltérable, que voilent à peine les signes indiscrets qui la renferment
ou la recouvrent. Elle est là, virtuelle, sous les nombres qui n’ont
d’autre but que de la faire vivre, qui s’agite, se démène, et se
proclame sans cesse comme une nécessité. Il n’est dès lors pas étonnant
que des yeux plus aigus que les nôtres et des oreilles ouvertes à
d’autres ondes, la surprennent et l’entendent, sans qu’ils sachent ce
qu’elle représente, ce qu’elle présuppose ni de quel prodigieux amas de
chiffres et d’opérations elle émerge. C’est le problème même qui parle
et le cheval ne fait que répéter le signe qu’il entend chuchoter dans la
vie mystérieuse des nombres ou au fond de l’abîme où règnent les
vérités. Il n’y comprend rien, il n’a pas besoin de comprendre, il n’est
que le médium inconscient qui prête sa voix ou ses membres à l’esprit
qui l’anime. Il n’y a là qu’un mot simple et nu, sans signification
précise, saisi dans une existence étrangère. Il n’y a là qu’une
révélation pour ainsi dire mécanique, une sorte de réflexe spécial qu’on
ne peut que constater et qui, pour le reste, est aussi inexplicable que
n’importe quel phénomène de la conscience ou de l’instinct. Au fond,
lorsqu’on y réfléchit, il est tout aussi étonnant qu’on n’aperçoive pas
cette solution, qu’il est surprenant qu’on la découvre. J’accorde
d’ailleurs que tout ceci n’est qu’une interprétation hasardeuse qui vaut
ce qu’elle vaut, une hypothèse de laboratoire ou d’attente, dont il faut
bien se contenter puisque toutes les autres ont été jusqu’ici démenties
par les faits.