Si nous consentons à cette explication par le subliminal, qui est une
sorte de participation mystérieuse à tout ce qui se passe en ce monde et
dans les autres, bien des obstacles tombent et nous entrons dans une
région nouvelle où nous nous rapprochons étrangement des animaux et
devenons réellement leurs frères par les liens les plus profonds et
peut-être les seuls essentiels de la vie. Ils prennent part, dès lors,
aux grandes énigmes humaines, aux faits et gestes extraordinaires de
notre hôte inconnu, et si, depuis que nous observons plus attentivement
celui-ci, rien ne nous étonne de ce qu’il réalise en nous, rien non plus
ne devrait nous étonner de ce qu’il réalise en eux. Nous nous trouvons
avec eux sur le même plan, dans on ne sait quel élément encore
indéterminé, où ce n’est plus l’intelligence qui règne seule, mais une
autre puissance spirituelle qui ne tient plus compte du cerveau, qui
passe par d’autres chemins, et qui serait plutôt la substance psychique
même de l’univers, non plus canalisée, isolée et spécialisée par
l’homme, mais éparse, multiforme, et peut-être, si nous pouvions la
dépister, égale en tout ce qui existe.
La plupart des phénomènes médiumniques que nous constatons d’homme à
homme, il n’y a dès lors plus de raison pour que les chevaux n’y
participent point; et leur mystère se confond avec ceux de la
métapsychique humaine. Si leur subliminal s’apparente au nôtre, noms
pouvons d’abord étendre à l’extrême l’hypothèse télépathique qui n’a,
pour ainsi dire, pas de limites, car en fait de télépathie, comme l’a
dit Myers, tout ce qu’il est permis d’affirmer, «c’est que la vie a le
pouvoir de se manifester à la vie». On peut donc se demander si le
problème que je propose au cheval, sans en connaître les données, n’est
pas communiqué à mon subliminal qui l’ignore, par celui du cheval qui
l’a lu. Il est à peu près établi que ceci est possible entre subliminaux
humains. Est-ce moi qui voit la solution et la transmet au cheval qui ne
fait que me la rendre? Mais s’il s’agit d’un problème que je suis
moi-même incapable de résoudre? D’où vient alors la solution? Je ne sais
si l’expérience a été tentée, dans les mêmes conditions, avec un médium
humain. Du reste, si elle réussissait, elle se confondrait plus ou moins
avec le phénomène également subliminal des calculateurs prodiges,
auquel, dans l’atmosphère un peu surhumaine où nous nous trouvons, on
est presque forcément amené à assimiler l’énigme des chevaux
mathématiciens. C’est, de toutes les interprétations, celle qui, pour
l’instant, me paraît la moins excentrique et la plus naturelle.
Nous avons vu que le don de manier les grands chiffres est à peu près
étranger à l’intelligence proprement dite; on peut même affirmer que
dans certains cas, il en est évidemment et complètement indépendant.
Dans ces derniers, le don se manifeste avant toute éducation et dès les
premières années de l’enfance. Si nous nous en rapportons au tableau
très soigneusement dressé par M. Scripture[28], nous voyons que, chez
Ampère, il se révèle à l’âge de 3 ans, chez Colburn à 6, chez Gauss à 3,
chez Mangiamele à 10, chez Safford à 6, chez Whateley à 3 ans, etc.
Généralement, il ne subsiste que durant quelques années, s’affaiblit
rapidement avec l’âge; et le plus souvent disparaît brusquement au
moment où celui qui le possédait commence à fréquenter l’école.
[28] _American Journal of Psychol._, IV, 1er avril 1901.
Quand on demande à ces enfants, et même à la plupart des calculateurs
prodiges parvenus à l’âge d’homme, de quelle façon ils s’y prennent pour
résoudre les problèmes énormes et compliqués qu’on leur propose, ils
répondent qu’ils n’en savent rien. Bidder, par exemple, déclare qu’il
lui est impossible de dire comment il peut déterminer d’instinct le
logarithme d’un nombre composé de 7 ou 8 chiffres. Même constatation
chez Safford qui, à 10 ans, faisait de tête, sans jamais se tromper, des
multiplications dont le résultat comptait 36 chiffres. La solution se
présente et s’impose spontanément; c’est une vision, une impression, une
inspiration, une intuition venue on ne sait d’où, soudaine, indubitable.
Le plus souvent, ils n’essaient même pas de calculer. Au contraire de ce
qu’on croit généralement, ils n’ont pas de méthode particulière; ou, si
méthode il y a, c’est plutôt une manière pratique de subdiviser
l’intuition. On dirait que de l’énoncé même du problème jaillit
subitement la solution, pareille à une hallucination véridique. Elle a
l’air de surgir, infaillible et toute prête, d’une sorte de réservoir
éternel et cosmique où dorment les réponses à toutes les questions. On
ne saurait donc contester qu’il y a là un phénomène qui se passe
au-dessus ou au-dessous du cerveau, à côté de la conscience et de la
raison, en dehors de toutes les méthodes et de toutes les habitudes
intellectuelles; et c’est précisément pour des phénomènes de ce genre
que Myers a imaginé le mot «subliminal»[29].
[29] Inutile, je pense, de rappeler à ce propos l’étymologie du mot:
_Sub Limen_, ce qui se passe sous le seuil de la conscience.
Ajoutons, comme le fait très justement remarquer M. de Vesme, que le
subliminal n’est pas exactement ce que la psychologie classique
appelle _la subconscience_, cette dernière n’enregistrant que des
notions perçues d’une façon normale et ne possédant que des facultés
normales, c’est-à-dire reconnues aujourd’hui par la science
officielle.