XXXI

Si nous consentons à cette explication par le subliminal, qui est une

sorte de participation mystérieuse à tout ce qui se passe en ce monde et

dans les autres, bien des obstacles tombent et nous entrons dans une

région nouvelle où nous nous rapprochons étrangement des animaux et

devenons réellement leurs frères par les liens les plus profonds et

peut-être les seuls essentiels de la vie. Ils prennent part, dès lors,

aux grandes énigmes humaines, aux faits et gestes extraordinaires de

notre hôte inconnu, et si, depuis que nous observons plus attentivement

celui-ci, rien ne nous étonne de ce qu’il réalise en nous, rien non plus

ne devrait nous étonner de ce qu’il réalise en eux. Nous nous trouvons

avec eux sur le même plan, dans on ne sait quel élément encore

indéterminé, où ce n’est plus l’intelligence qui règne seule, mais une

autre puissance spirituelle qui ne tient plus compte du cerveau, qui

passe par d’autres chemins, et qui serait plutôt la substance psychique

même de l’univers, non plus canalisée, isolée et spécialisée par

l’homme, mais éparse, multiforme, et peut-être, si nous pouvions la

dépister, égale en tout ce qui existe.

La plupart des phénomènes médiumniques que nous constatons d’homme à

homme, il n’y a dès lors plus de raison pour que les chevaux n’y

participent point; et leur mystère se confond avec ceux de la

métapsychique humaine. Si leur subliminal s’apparente au nôtre, noms

pouvons d’abord étendre à l’extrême l’hypothèse télépathique qui n’a,

pour ainsi dire, pas de limites, car en fait de télépathie, comme l’a

dit Myers, tout ce qu’il est permis d’affirmer, «c’est que la vie a le

pouvoir de se manifester à la vie». On peut donc se demander si le

problème que je propose au cheval, sans en connaître les données, n’est

pas communiqué à mon subliminal qui l’ignore, par celui du cheval qui

l’a lu. Il est à peu près établi que ceci est possible entre subliminaux

humains. Est-ce moi qui voit la solution et la transmet au cheval qui ne

fait que me la rendre? Mais s’il s’agit d’un problème que je suis

moi-même incapable de résoudre? D’où vient alors la solution? Je ne sais

si l’expérience a été tentée, dans les mêmes conditions, avec un médium

humain. Du reste, si elle réussissait, elle se confondrait plus ou moins

avec le phénomène également subliminal des calculateurs prodiges,

auquel, dans l’atmosphère un peu surhumaine où nous nous trouvons, on

est presque forcément amené à assimiler l’énigme des chevaux

mathématiciens. C’est, de toutes les interprétations, celle qui, pour

l’instant, me paraît la moins excentrique et la plus naturelle.

Nous avons vu que le don de manier les grands chiffres est à peu près

étranger à l’intelligence proprement dite; on peut même affirmer que

dans certains cas, il en est évidemment et complètement indépendant.

Dans ces derniers, le don se manifeste avant toute éducation et dès les

premières années de l’enfance. Si nous nous en rapportons au tableau

très soigneusement dressé par M. Scripture[28], nous voyons que, chez

Ampère, il se révèle à l’âge de 3 ans, chez Colburn à 6, chez Gauss à 3,

chez Mangiamele à 10, chez Safford à 6, chez Whateley à 3 ans, etc.

Généralement, il ne subsiste que durant quelques années, s’affaiblit

rapidement avec l’âge; et le plus souvent disparaît brusquement au

moment où celui qui le possédait commence à fréquenter l’école.

[28] _American Journal of Psychol._, IV, 1er avril 1901.

Quand on demande à ces enfants, et même à la plupart des calculateurs

prodiges parvenus à l’âge d’homme, de quelle façon ils s’y prennent pour

résoudre les problèmes énormes et compliqués qu’on leur propose, ils

répondent qu’ils n’en savent rien. Bidder, par exemple, déclare qu’il

lui est impossible de dire comment il peut déterminer d’instinct le

logarithme d’un nombre composé de 7 ou 8 chiffres. Même constatation

chez Safford qui, à 10 ans, faisait de tête, sans jamais se tromper, des

multiplications dont le résultat comptait 36 chiffres. La solution se

présente et s’impose spontanément; c’est une vision, une impression, une

inspiration, une intuition venue on ne sait d’où, soudaine, indubitable.

Le plus souvent, ils n’essaient même pas de calculer. Au contraire de ce

qu’on croit généralement, ils n’ont pas de méthode particulière; ou, si

méthode il y a, c’est plutôt une manière pratique de subdiviser

l’intuition. On dirait que de l’énoncé même du problème jaillit

subitement la solution, pareille à une hallucination véridique. Elle a

l’air de surgir, infaillible et toute prête, d’une sorte de réservoir

éternel et cosmique où dorment les réponses à toutes les questions. On

ne saurait donc contester qu’il y a là un phénomène qui se passe

au-dessus ou au-dessous du cerveau, à côté de la conscience et de la

raison, en dehors de toutes les méthodes et de toutes les habitudes

intellectuelles; et c’est précisément pour des phénomènes de ce genre

que Myers a imaginé le mot «subliminal»[29].

[29] Inutile, je pense, de rappeler à ce propos l’étymologie du mot:

_Sub Limen_, ce qui se passe sous le seuil de la conscience.

Ajoutons, comme le fait très justement remarquer M. de Vesme, que le

subliminal n’est pas exactement ce que la psychologie classique

appelle _la subconscience_, cette dernière n’enregistrant que des

notions perçues d’une façon normale et ne possédant que des facultés

normales, c’est-à-dire reconnues aujourd’hui par la science

officielle.

L'hôte inconnu · 第 93 / 114 题