XXIX

De l’atmosphère peut-être enchantée qui règne autour des nombres, nous

passerons plus facilement aux brumes encore plus magiques de la dernière

hypothèse, la seule, qui, pour l’instant nous reste: l’hypothèse

médiumnique qui n’est pas, rappelons-le, l’hypothèse télépathique

proprement dite que des expériences décisives nous ont fait écarter.

Ayons le courage de nous y hasarder. Quand on ne peut plus interpréter

un phénomène par le connu, il faut bien tenter de le faire par de

l’inconnu. Nous entrons donc dans une province nouvelle d’un grand

royaume inexploré, où nous ne trouverons plus aucun guide.

Les phénomènes médiumniques, les manifestations de la subconscience ou

du subliminal, d’homme à homme, nous avons eu plus d’une fois l’occasion

de nous en assurer, sont capricieuses, indisciplinées, évasives,

incertaines, mais plus fréquentes qu’on ne croyait, et, pour qui les

examine sérieusement et loyalement, souvent incontestables. A-t-on

constaté de l’homme à l’animal des manifestations analogues? L’étude

déjà fort difficile quand il s’agit de l’homme, l’est encore bien

davantage lorsqu’on interroge des témoins condamnés au silence. Il y a

cependant quelques animaux que l’on tient pour «psychiques»,

c’est-à-dire sensibles à certaines influences subliminales. On range

d’habitude, dans cette catégorie assez mal définie, le chat, le chien et

le cheval. On pourrait peut-être ajouter à ces bêtes superstitieuses,

certains oiseaux plus ou moins fatidiques et même quelques insectes,

notamment les abeilles. D’autres animaux, l’éléphant, par exemple, et le

singe, paraissent réfractaires au mystère. Quoi qu’il en soit, M. Ernest

Bozzano, dans une excellente étude sur les _Perceptions psychiques des

animaux_[27], a réuni, en 1905, soixante-neuf cas de télépathie, de

pressentiments, d’hallucinations visuelles ou auditives, dont les

personnages principaux sont des chats, des chiens et des chevaux. Il s’y

trouve même des chiens revenants ou fantômes qui, après leur mort,

viennent hanter les demeures où ils furent heureux. La plupart de ces

cas sont empruntés aux _Proceedings de la S. P. R._; c’est dire qu’ils

sont presque tous très sévèrement contrôlés. Il est impossible, à moins

de couvrir ces pages d’anecdotes souvent frappantes et touchantes, mais

un peu encombrantes, d’en donner ici ne fût-ce qu’une brève énumération.

Il suffira de noter que parfois le chien se met à hurler à la mort, à la

minute exacte où son maître succombe, par exemple sur un champ de

bataille situé à des centaines de kilomètres de l’endroit où se trouve

l’animal. Plus fréquemment, le chat, le chien et le cheval manifestent

nettement qu’ils perçoivent, souvent avant les hommes, les apparitions

télépathiques, les phantasmes des vivants ou des morts. Les chevaux

notamment paraissent très sensibles aux lieux qui passent pour hantés ou

phantasmogènes. Somme toute, il résulte de ces observations qu’on ne

saurait guère contester que ces animaux communiquent autant que nous, et

peut-être de la même façon, avec le mystère qui nous entoure. Il y a des

moments où, comme l’homme, ils voient l’invisible et perçoivent des

événements, des influences, des émotions qui se trouvent hors de la

portée de leurs sens normaux. Il est donc permis de croire qu’il y a

dans leur système nerveux, dans une partie reculée et secrète de leur

être, les mêmes éléments psychiques qui les relie à un inconnu qui leur

inspire autant de terreur qu’à nous-mêmes. Et, soit dit en passant,

cette terreur est assez singulière, car, après tout, qu’ont-ils à

craindre d’un fantôme ou d’une apparition, eux qui, nous en sommes

convaincus, n’ont pas de vie d’outre-tombe et devraient par conséquent

demeurer parfaitement indifférents aux manifestations d’un monde où ils

ne pénétreront point?

[27] _Annales des Sciences psychiques_, août 1915, p. 422-469.

On dira peut-être qu’il n’est pas certain que ces apparitions soient

objectives, qu’elles répondent à une réalité extérieure; mais qu’il est

fort possible qu’elles naissent uniquement dans le cerveau de l’homme ou

de l’animal. Ce n’est pas le moment de discuter ce point très obscur qui

remet en question tout le surnaturel et tous les problèmes de l’au-delà.

Il importe seulement de constater que tantôt c’est l’homme qui transmet

à l’animal sa terreur, sa perception ou son idée de l’invisible; et

tantôt l’animal qui transmet les siennes à l’homme. Il y a donc là des

intercommunications qui émanent d’une source commune plus profonde que

toutes celles que nous connaissons, et qui, pour en sortir ou pour y

revenir, passent par d’autres chemins que ceux de nos sens habituels.

Or, tout cela appartient à cette sensibilité inexpliquée, à ce trésor

secret, à cette puissance psychique encore indéterminée qu’en attendant

mieux on appelle le subconscient ou le subliminal. Au surplus, il n’est

pas surprenant que chez les animaux ces facultés subliminales, non

seulement existent, mais qu’elles soient peut-être plus aiguës et plus

actives que chez nous, puisque c’est notre vie consciente et

anormalement individualisée qui les atrophie en les reléguant à une

oisiveté où elles ont de plus en plus rarement l’occasion de s’exercer;

au lieu qu’en nos frères moins dégagés de l’univers, la conscience, si

l’on peut appeler de ce nom une très précaire et très confuse notion du

moi, se réduit à quelques actes élémentaires. Ils sont bien moins que

nous séparés de la vie ambiante et totale et possèdent encore un certain

nombre de ces sens plus étendus et indéterminés dont l’envahissement

d’une faculté spéciale et intolérante, l’intelligence, nous a peu à peu

dépouillés. Parmi ces sens, que jusqu’ici nous appelons instincts, faute

d’un mot plus propre et plus décisif, qui devient nécessaire, est-il

besoin de citer ceux de l’orientation, de la migration, de la prévision

du temps, des tremblements de terre, des avalanches et tant d’autres

que, sans doute, nous ne soupçonnons même pas? Tout cela n’appartient-il

pas à un subliminal qui ne diffère du nôtre que par sa plus grande

richesse?

L'hôte inconnu · 第 91 / 114 题