De l’atmosphère peut-être enchantée qui règne autour des nombres, nous
passerons plus facilement aux brumes encore plus magiques de la dernière
hypothèse, la seule, qui, pour l’instant nous reste: l’hypothèse
médiumnique qui n’est pas, rappelons-le, l’hypothèse télépathique
proprement dite que des expériences décisives nous ont fait écarter.
Ayons le courage de nous y hasarder. Quand on ne peut plus interpréter
un phénomène par le connu, il faut bien tenter de le faire par de
l’inconnu. Nous entrons donc dans une province nouvelle d’un grand
royaume inexploré, où nous ne trouverons plus aucun guide.
Les phénomènes médiumniques, les manifestations de la subconscience ou
du subliminal, d’homme à homme, nous avons eu plus d’une fois l’occasion
de nous en assurer, sont capricieuses, indisciplinées, évasives,
incertaines, mais plus fréquentes qu’on ne croyait, et, pour qui les
examine sérieusement et loyalement, souvent incontestables. A-t-on
constaté de l’homme à l’animal des manifestations analogues? L’étude
déjà fort difficile quand il s’agit de l’homme, l’est encore bien
davantage lorsqu’on interroge des témoins condamnés au silence. Il y a
cependant quelques animaux que l’on tient pour «psychiques»,
c’est-à-dire sensibles à certaines influences subliminales. On range
d’habitude, dans cette catégorie assez mal définie, le chat, le chien et
le cheval. On pourrait peut-être ajouter à ces bêtes superstitieuses,
certains oiseaux plus ou moins fatidiques et même quelques insectes,
notamment les abeilles. D’autres animaux, l’éléphant, par exemple, et le
singe, paraissent réfractaires au mystère. Quoi qu’il en soit, M. Ernest
Bozzano, dans une excellente étude sur les _Perceptions psychiques des
animaux_[27], a réuni, en 1905, soixante-neuf cas de télépathie, de
pressentiments, d’hallucinations visuelles ou auditives, dont les
personnages principaux sont des chats, des chiens et des chevaux. Il s’y
trouve même des chiens revenants ou fantômes qui, après leur mort,
viennent hanter les demeures où ils furent heureux. La plupart de ces
cas sont empruntés aux _Proceedings de la S. P. R._; c’est dire qu’ils
sont presque tous très sévèrement contrôlés. Il est impossible, à moins
de couvrir ces pages d’anecdotes souvent frappantes et touchantes, mais
un peu encombrantes, d’en donner ici ne fût-ce qu’une brève énumération.
Il suffira de noter que parfois le chien se met à hurler à la mort, à la
minute exacte où son maître succombe, par exemple sur un champ de
bataille situé à des centaines de kilomètres de l’endroit où se trouve
l’animal. Plus fréquemment, le chat, le chien et le cheval manifestent
nettement qu’ils perçoivent, souvent avant les hommes, les apparitions
télépathiques, les phantasmes des vivants ou des morts. Les chevaux
notamment paraissent très sensibles aux lieux qui passent pour hantés ou
phantasmogènes. Somme toute, il résulte de ces observations qu’on ne
saurait guère contester que ces animaux communiquent autant que nous, et
peut-être de la même façon, avec le mystère qui nous entoure. Il y a des
moments où, comme l’homme, ils voient l’invisible et perçoivent des
événements, des influences, des émotions qui se trouvent hors de la
portée de leurs sens normaux. Il est donc permis de croire qu’il y a
dans leur système nerveux, dans une partie reculée et secrète de leur
être, les mêmes éléments psychiques qui les relie à un inconnu qui leur
inspire autant de terreur qu’à nous-mêmes. Et, soit dit en passant,
cette terreur est assez singulière, car, après tout, qu’ont-ils à
craindre d’un fantôme ou d’une apparition, eux qui, nous en sommes
convaincus, n’ont pas de vie d’outre-tombe et devraient par conséquent
demeurer parfaitement indifférents aux manifestations d’un monde où ils
ne pénétreront point?
[27] _Annales des Sciences psychiques_, août 1915, p. 422-469.
On dira peut-être qu’il n’est pas certain que ces apparitions soient
objectives, qu’elles répondent à une réalité extérieure; mais qu’il est
fort possible qu’elles naissent uniquement dans le cerveau de l’homme ou
de l’animal. Ce n’est pas le moment de discuter ce point très obscur qui
remet en question tout le surnaturel et tous les problèmes de l’au-delà.
Il importe seulement de constater que tantôt c’est l’homme qui transmet
à l’animal sa terreur, sa perception ou son idée de l’invisible; et
tantôt l’animal qui transmet les siennes à l’homme. Il y a donc là des
intercommunications qui émanent d’une source commune plus profonde que
toutes celles que nous connaissons, et qui, pour en sortir ou pour y
revenir, passent par d’autres chemins que ceux de nos sens habituels.
Or, tout cela appartient à cette sensibilité inexpliquée, à ce trésor
secret, à cette puissance psychique encore indéterminée qu’en attendant
mieux on appelle le subconscient ou le subliminal. Au surplus, il n’est
pas surprenant que chez les animaux ces facultés subliminales, non
seulement existent, mais qu’elles soient peut-être plus aiguës et plus
actives que chez nous, puisque c’est notre vie consciente et
anormalement individualisée qui les atrophie en les reléguant à une
oisiveté où elles ont de plus en plus rarement l’occasion de s’exercer;
au lieu qu’en nos frères moins dégagés de l’univers, la conscience, si
l’on peut appeler de ce nom une très précaire et très confuse notion du
moi, se réduit à quelques actes élémentaires. Ils sont bien moins que
nous séparés de la vie ambiante et totale et possèdent encore un certain
nombre de ces sens plus étendus et indéterminés dont l’envahissement
d’une faculté spéciale et intolérante, l’intelligence, nous a peu à peu
dépouillés. Parmi ces sens, que jusqu’ici nous appelons instincts, faute
d’un mot plus propre et plus décisif, qui devient nécessaire, est-il
besoin de citer ceux de l’orientation, de la migration, de la prévision
du temps, des tremblements de terre, des avalanches et tant d’autres
que, sans doute, nous ne soupçonnons même pas? Tout cela n’appartient-il
pas à un subliminal qui ne diffère du nôtre que par sa plus grande
richesse?