A vrai dire, l’hypothèse de l’intelligence serait tellement inouïe
qu’elle est à peu près insoutenable. Il faut, en tout cas, en sacrifier
la plus grande partie et appeler à l’aide d’autres idées, invoquer par
exemple la nature extrêmement mystérieuse et au fond incomprise et
incompréhensible des nombres. Il est à peu près certain que la
mathématique est située hors de l’intelligence. Elle est ensemble
mécanique et abstraite, plus spirituelle que matérielle et plus
matérielle que spirituelle, visible par ses ombres seules et pourtant la
plus inébranlable des réalités qui gouvernent les mondes. Elle s’affirme
en somme une puissance très étrangère et comme la souveraine d’un autre
élément que celui qui nourrit notre cerveau. Elle nous subjugue et nous
écrase de très haut ou de très bas, en tout cas de très loin, sans nous
dire pourquoi, secrète, indifférente, impérieuse, implacable. On dirait
que les chiffres mettent ceux qui les manient dans un état particulier.
Ils entourent leurs victimes d’un cercle fatidique. Celles-ci ne
s’appartiennent plus, elles aliènent toute liberté, elles sont
littéralement «possédées» par les puissances qu’elles évoquent. Elles
sont entraînées, elles ne savent jusqu’où, dans un infini qui n’a plus
ni formes, ni bornes, soumis à des lois qui n’ont plus rien d’humain, où
chacun de ces petits signes vivaces et tyranniques, qui s’agitent et
dansent par milliers sous la plume, représente des vérités sans nom,
mais éternelles, invincibles, inévitables. Nous croyons les diriger et
ils nous asservissent. Nous nous époumonons à les suivre dans leurs
espaces inhabitables. En y touchant, nous déchaînons une force que nous
ne pouvons plus contenir. Ils font de nous tout ce qu’ils veulent, et
toujours finissent par nous précipiter, aveuglés et transis, dans de
l’illimité sans images ou contre une barrière de glace où se brisent
toutes nos pensées, toutes nos volontés.
On peut donc, faute de mieux, expliquer le mystère d’Elberfeld par le
mystère non moins obscur qui enveloppe les nombres. C’est, en somme,
changer de place dans les ténèbres; mais enfin, c’est souvent à force de
changer de place dans la nuit qu’on finit par découvrir la petite lueur
qui indique un sentier praticable. Quoi qu’il en soit, et pour rejoindre
des idées plus précises, on cite plus d’un exemple qui prouve que le don
de manier les grands chiffres est à peu près indépendant de
l’intelligence proprement dite. L’un des plus curieux est celui d’un
jeune pâtre italien, Vito Mangiamele, présenté en 1837 à l’Académie des
Sciences de Paris, et qui, âgé de dix ans, et dépourvu de l’instruction
la plus élémentaire, savait extraire en une demi-minute la racine
cubique d’un nombre de sept chiffres. Un autre, plus frappant encore,
également mentionné par le Dr Claparède dans son étude sur les chevaux
savants, est celui d’un aveugle-né interné à l’asile d’aliénés
d’Armentières. Cet aveugle, nommé Fleury, dégénéré et à peu près idiot,
calcule, en une minute quinze secondes, le nombre de secondes qu’il y a
en 39 ans, 3 mois et 12 heures, sans oublier les années bissextiles. On
lui explique ce que c’est que la racine carrée, sans lui indiquer la
méthode d’extraction classique, et, bientôt, presque aussi rapidement
qu’Inaudi, il extrait sans erreur les racines carrées de nombres de
quatre chiffres en donnant le reste. On sait d’autre part qu’un
mathématicien de génie comme Henri Poincaré s’avouait incapable de faire
une addition sans faute.