Pour en revenir à nos chevaux et au point principal qui est «l’éclair
psychique» désintéressé, il est donc acquis qu’ils connaissent la valeur
des chiffres, qu’ils distinguent et identifient les odeurs, les
couleurs, les formes, les objets et même les représentations de ces
objets. Ils comprennent aussi un grand nombre de mots, et parmi ceux-ci,
il en est dont la signification ne leur fut jamais enseignée mais qu’ils
saisissent au vol en les entendant prononcer autour d’eux. Ils ont
appris, à l’aide d’un alphabet très compliqué, à reproduire ces mots,
grâce auxquels ils parviennent à exprimer des impressions, des
sensations, des désirs, des associations d’idées, des observations et
jusqu’à des réflexions spontanées. On a contesté qu’il y eût en tout
ceci de véritables actes d’intelligence. Il est en effet souvent fort
difficile de déterminer avec exactitude où commence l’intelligence et où
finissent la mémoire, l’instinct, l’esprit d’imitation, l’obéissance ou
l’impulsion mécanique, les effets du dressage et les coïncidences
heureuses.
Il y a cependant des cas où l’hésitation ne paraît guère permise. Je ne
citerai que ceux-ci: un jour Krall et son collaborateur, le Dr Schœller,
s’avisent d’apprendre à Muhamed à s’exprimer par la parole. Le cheval,
docile et plein d’entrain, fait des efforts touchants et infructueux
pour essayer de reproduire un son humain. Tout à coup il s’arrête, et,
dans son étrange orthographe phonétique, déclare en frappant du pied sur
le tremplin: «Ig hb kein gud sdim.» «Je n’ai pas une bonne voix.»
Comme on avait remarqué qu’il n’ouvrait pas la bouche, on s’efforce de
lui faire comprendre par l’exemple d’un chien, par des images, etc.,
que, pour pouvoir parler, il est nécessaire de desserrer les mâchoires.
On lui demande ensuite: «Que faut-il faire pour parler?»--Il répond en
frappant du pied: «Ouvrir la bouche.»--«Pourquoi ne l’ouvres-tu
pas?»--«Weil kan nigd.» «Parce que je ne peux pas.»
Quelques jours après, on demande à Zarif de quelle façon il parle avec
Muhamed: «Mit munt.» «Avec la bouche.»--«Pourquoi ne me dis-tu pas cela
avec la bouche?»--«Weil ig kein stime hbe.» «Parce que je n’ai pas de
voix.» Cette réponse, comme le fait remarquer Krall, ne permet-elle pas
de supposer qu’il a, pour s’entretenir avec son compagnon d’écurie,
d’autres moyens que la parole?
Au cours d’une autre séance, on présente à Muhamed le portrait d’une
jeune fille qu’il ne connaît pas.--«Qu’est cela?» lui dit-on.--«Metgen»,
«une jeune fille». On écrit au tableau: «Pourquoi est-ce une jeune
fille?»--«Weil lang hr hd.» «Parce qu’elle a de longs cheveux.»--«Et
qu’est-ce qu’elle n’a pas?»--«Moustache.» On lui montre ensuite
l’image d’un homme sans moustache.--«Qu’est ceci?»--«Man», «un
homme».--«Pourquoi est-ce un homme?»--«Weil kurz hr hd.» «Parce qu’il a
les cheveux courts.»
Je pourrais, en puisant aux volumineux procès-verbaux d’Elberfeld, qui
ont, pour le dire en passant, la valeur probante de documents
photographiques, multiplier indéfiniment ces exemples. Tout ceci, il
faut en convenir, est inattendu, déconcertant, n’avait jamais été
entrevu ni soupçonné et peut être considéré comme l’un des plus étranges
prodiges, l’une des plus stupéfiantes révélations qui aient eu lieu
depuis que l’homme habite cette terre d’énigmes. Néanmoins, en y
réfléchissant, en comparant, en approfondissant, en envisageant certains
repères, certains points de départ oubliés ou négligés, en tenant compte
des mille gradations insensibles qui vont du plus au moins, du plus haut
au plus bas, il est encore possible d’expliquer, d’admettre, de
comprendre. Nous pouvons, à la rigueur, nous imaginer que notre chien
fait, lui aussi, à part soi et dans son tragique silence, des remarques,
des réflexions analogues. Encore une fois, le pont miraculeux qui
rapproche ici la bête de l’homme, c’est bien plus l’expression de la
pensée que la pensée même. On peut aller plus loin, accorder que
certains calculs élémentaires, les petites additions, les petites
soustractions d’un ou deux chiffres, sont, après tout, concevables, et,
pour ma part, je suis porté à croire que le cheval les exécute
réellement. Mais où nous perdons pied, où nous entrons dans le royaume
de la pure féerie, c’est lorsqu’il s’agit des grandes opérations
mathématiques, notamment de l’extraction des racines. On sait, par
exemple, que l’extraction de la racine quatrième d’un nombre de six
chiffres exige dix-huit multiplications, dix soustractions et trois
divisions et que le cheval fait ces trente et une opérations en cinq ou
six secondes, c’est-à-dire durant le bref et négligent coup d’œil qu’il
jette au tableau où l’on achève d’inscrire le problème, comme si la
solution de celui-ci était pour lui intuitive et instantanée.
Cependant, si l’on admet l’hypothèse de l’intelligence, il faut
également admettre que le cheval sait ce qu’il fait, puisque ce n’est
qu’après lui avoir appris ce que c’est qu’un nombre élevé au carré, ce
que c’est que la racine carrée, etc., qu’il paraît comprendre, et, en
tout cas, qu’il effectue correctement et graduellement les opérations de
plus en plus compliquées qu’on lui demande. Il n’est pas possible de
reproduire ici les détails de cet enseignement qui fut prodigieusement
rapide. On les trouvera aux pages 117 et suivantes du livre de Krall:
_Denkende Tiere_. Krall commence par expliquer à Muhamed que 2² est égal
à 2 × 2 = 4, que 2³ est égal à 2 × 2 × 2 = 8, que 2 est la racine carrée
de 4, etc. Bref, les explications et les démonstrations sont absolument
semblables à celles qu’on donnerait à un enfant extrêmement intelligent,
avec cette différence que le cheval est beaucoup plus attentif que
l’enfant, et que, grâce à sa mémoire extraordinaire, il n’oublie plus
jamais ce qu’il paraît avoir compris. Ajoutons, pour mettre le comble au
caractère féerique et invraisemblable du phénomène, que, d’après
l’affirmation de Krall, le cheval n’aurait été éduqué que jusqu’à
l’extraction de la racine carrée du nombre 144 et aurait spontanément
inventé la façon d’extraire toutes les autres.